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jeudi 30 mars 2017

La «haine de soi» québécoise éclairée par Theodore Lessing

La Petite Vie, de Radio-Canada (1993-1998)
LA «HAINE DE SOI» QUÉBÉCOISE ÉCLAIRÉE
PAR THEODORE LESSING

La haine qu'on se porte à soi-même
 est probablement celle entre toutes 
pour laquelle il n'est pas de pardon.

Georges Bernanos
Monsieur Ouine


Tous les peuples se haïssent. La plèbe, les paysans, les prolétaires, les petits bourgeois, tous ceux qui ont subi ou subissent une oppression quelconque de la part des fortunés et des puissants, des empereurs, des rois, des papes et des tyrans de tous ordres, vivent ce sentiment d'infériorité qui les portent à se haïr, à se détruire, à devenir haïssable aussi. Et plus ils se montrent haïssables, plus on a raison de les haïr. C'est un cercle vicieux psychologique et collectif qui est dur à briser. Même aujourd'hui, ce sentiment survit chez à peu près tous les peuples mais à des degrés divers. Pour diverses raisons, sans doute, mais le phénomène reste identique à lui-même et nous allons essayer de l'approfondir ici dans le cadre de la société québécoise.

Bien sûr, on ne l'avoue pas ouvertement. On ne le reconnaît même pas. Sauf à des exceptions particulièrement traumatisantes où le refoulé se défoule en hystérie, en auto-flagellation, en haine de sa famille et de la patrie. On fait l'éloge des dominants. On les choisit parmi les plus riches : exploiteurs, fraudeurs, politiciens véreux, scoliastes sans esprit, manipulateurs de foule, ils sont là pour hausser le mépris de la minorité dominante et l'introjecter dans l'image de soi que se fait la collectivité. Le stratagème vise précisément à maintenir le rapport de domination, car il n'y a que dans la négativité que l'on s'identifie, que l'on se reconnaît, que l'on s'assume. La positivité fait peur. Elle obligerait à trop changer de choses. À changer notre regard sur nous-mêmes d'abord. À changer de manière de penser, d'être, d'agir. Lorsque des éléments de positivité apparaissent, les méprisés se sentent inquiets et les oppresseurs terrorisés, d'où l'importance de réprimer par la force cette levée de têtes qui dérange. Tous les gouvernements, de quelques natures qu'ils soient, réagissent ainsi. Après le passage de Barack Obama à la présidence américaine, dont les intentions positives pouvaient renvoyer une image de fierté de soi pour les Américains si décriés depuis les deux mandats de G. W. Bush, le retour de la haine de soi s'est manifesté par l'élection de Donald J. Trump à la présidence. Jamais l'expression de la haine que l'on pouvait porter pour une personnalité politique ne s'était répandue à une telle vitesse dans l'ensemble du pays, de l'Atlantique au Pacifique. La régression trumpienne était un refus des acquis de l'ère Obama. Se pourvoir d'un être méprisable, corrupteur, à la plus haute fonction de la nation, c'était une façon pour le petit peuple des Tit-Jos-boîte-à-lunch d'imposer leur haine de soi, de leurs conditions, de leur avilissement contre les certitudes et la satisfaction d'une classe qui a l'habitude de les tenir dans l'indifférence la plus totale, surtout depuis la crise de 2008.

Le thème de la haine de soi est apparu au début du siècle et en particulier dans le milieu judéo-européen. Un écrivain juif allemand, Theodore Lessing (1872-1933) publia, en 1930, La Haine de soi : ou le refus d'être juif (Der jüdische Selbsthaß). Ce petit essai était le résultat de trente ans de réflexions sur la question juive. Aujourd'hui, sa lecture nous laisse sur notre faim, car l'analyse de Lessing est intimement liée à la condition juive prise entre l'assimilation aux nations européennes et le sionisme prêchant la création d'un État national juif en Palestine (de préférence). Sioniste sous le IIIe Reich, Lessing fut placé tout au haut d'une liste de personnalités juives à abattre. Il dut s'enfuir en Tchécoslovaquie dès le mois de mars 1933, deux mois après la prise du pouvoir par Hitler. Pendant l'été, il participa au 18e Congrès sioniste de Prague et dans la soirée du 30 août, en fin de soirée, il fut assassiné par des Allemands des Sudètes, sympathisants nazis. Ses assassins, Rudolf Max Eckert, Rudolf Zischka et Karl Hönl s'enfuirent en Allemagne sitôt leur crime commis où ils trouvèrent protection contre la justice tchèque.


L'association haine de soi + juive (jüdische Selbsthaß) trahit pourtant l'idée de base de Lessing qui considérait que la haine de soi (Selbsthaß) était un phénomène universel. Mais il allait de soi qu'il ne pouvait aborder le sujet que par un cas tangible qui était celui de sa communauté, la judaïté. Évidemment, pour Lessing, la haine de soi juive ne touchait pas tous les Juifs pris individuellement. Même si son ouvrage est marqué par des cas spécifiques de juifs allemands mal dans leur peau, il visait un comportement collectif, une âme juive prise dans la modernité, entre l'assimilation, telle qu'elle se pratiquait depuis le XIXe siècle en Europe et aux États-Unis, et le sionisme qui n'était pas encore ce mouvement radical qui allait émerger après la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de Juifs en Palestine, à l'époque, ne représentait environ qu'un million d'individus répartis dans un protectorat britannique. Renversement de la diaspora, le sionisme était alors un appel au retour à la mère-patrie beaucoup plus qu'une solution à une question d'identité nationale. Le comportement d'Israël comme un état-voyou depuis son incrustation en Palestine et devant l'Assemblée des Nations-Unies montre que la haine de soi juive a atteint le stade où elle déborde dans l'oppression de l'Autre, leçon dignement apprise du IIIe Reich.

L'INTERPRÉTATION DE LA SELBSTHAß PAR LESSING


Si Lessing a donné ses lettres de créance au concept de haine de soi, il ne l'a quand même pas inventé. Le romantique Karl Philipp Moritz, dans une autobiographie largement inspirée des Souffrances du jeune Werther de Gœthe, Anton Reiser, à la fin du XVIIIe siècle l'utilisait déjà. Max Brod (l'ami de Kafka), Otto Weininger (le sexologue névropathe) et Constantin Brunner le ressuscitèrent dès le début du XXe siècle. Sorties tout droit de la pensée allemande dans ses plus mauvais jours, les concepts de haine de soi (Selbsthaß), de mépris de soi (Selbstverachtung), d'autodénigrement (Selbstherabwürdigung), enfin d'auto-anéantissement (Selbstvernichtungssucht) référaient tous à une même attitude qui se développait dans les milieux intellectuels allemands. Cette longue tuerie européenne sur le sol germanique durant la Guerre de Trente Ans (1618-1648) entraîna la perte de 3 à 4 millions de morts en trente ans pour une population initiale de 17 millions d'habitants, ce qui est énorme. Une telle saignée démographique plus le pillage des villes et des campagnes entraîna un retard dans le développement économique de l'Europe centrale. Les rivalités entre les différents princes s'épuisèrent dans un face à face austro-prussien à partir du XVIIIe siècle. Un despote éclairé comme Frédéric II vivait, écrivait et pensait en français; son adversaire, Marie-Thérèse donna sa fille, Marie-Antoinette, à l'héritier du trône de France. Les coalitions contre la Révolution et l'Empire conduisirent à des défaites majeures des deux puissances germaniques : l'Autriche (Austerlitz, 1805) et la Prusse (Iéna, 1806). Le Congrès de Vienne (1815) peut bien ramener l'apparence de l'ordre ante-1789, mais les puissances comme la Russie et l'Angleterre font peser sur l'ensemble de l'Europe centrale leur influence intéressée. Dans ce contexte, le romantisme allemand s'interroge sur ce qu'est «être allemand». Une langue? Une ethnie? Une race? Un Peuple divisé, déchiré, nié par l'Histoire? L'étudiant en théologie, Karl Sand, assassine l'auteur dramatique Kotzebue qui passe pour un espion russe. Il est exécuté. Les étudiants des universités organisent des Burschenschaften, sociétés secrètes dont l'objectif est l'unification de l'Allemagne sous un seul État et la liberté de la presse, refusée aussi bien par la monarchie prussienne que la monarchie autrichienne. Devant cette exigence impérative de consolider un Être allemand à partir d'un État particulier demeure la grande interrogation germanique qui se retrouvera jusque dans l'ontologie d'un Martin Heidegger, et dans la folie du IIIe Reich, évidemment.

Lessing reprend donc l'évolution du concept (et du contexte) mais en le ramenant à la situation des Juifs d'Europe. Le sous-titre de son essai, le refus d'être juif, dit assez bien comment le problème se pose à son esprit. Il distingue trois manifestations de haine de soi juive que l'on peut schématiser par trois expression : le censeur de l'univers; la victime consentante; le goût du mimétisme. Lessing n'adresse pas ces catégories à des groupes (classes ou nations) mais à des intellectuels qui, à ses yeux, illustrent l'une ou l'autre de ces solutions négatives.

«Le «censeur de l'univers» accable ses proches en prenant des attitudes de «zélateur, [de] moralisateur, [de] prédicateur du repentir». Il tente de dissimuler derrière ce masque un «homme faux, qui comble ses lacunes par des idéaux», «un homme putréfié, qui tourne contre les autres, l'aversion qu'il ressent envers lui-même» - un homme dont l'âme est morte». (M.-S. Benoit. «Théodore Lessing et le concept de «haine de soi juive», in E. Benbassa et J.-C. Attias. La Haine de soi. Difficiles identités, Bruxelles, Complexe, Col. Interventions, 2000, p. 27). C'est ainsi qu'on passe à la victime consentante. «L'homme brisé se transforme en agneau, s'abandonne si totalement au service de l'autre qu'il s'en oublie lui-même. Cela revient selon Lessing à se livrer pieds et poings liés à l'ennemi, voire à lui fournir des armes afin qu'il puisse vous détruire plus aisément» (M.-S. Benoit. in ibid. p. 37). Enfin, il serait possible d'opérer, pour le Juif, une «métamorphose complète, cherchant à devenir plus allemand que les Allemands eux-mêmes notamment par le biais de la conversion. Il tente d'effacer toute relation à l'origine juive afin de se sentir « en sécurité» (M.-S. Benoit. in ibid. pp. 37-38). Ces trois voies sont considérées par Lessing comme sans issue sinon que d'entretenir la haine de soi plutôt que de s'en émanciper et accéder à une affirmation d'Être qui ne soit pas que négativité.

LA HAINE DE SOI COMME PRODUIT DU PASSAGE À LA MODERNITÉ

Il faut être prudent lorsqu'on manie les concepts développés par Lessing. Il faut surtout considérer la haine de soi comme une réaction à la modernité telle qu'elle s'est définie depuis la Révolution française où le narcissisme des grandes nations s'est imposé par le mépris des nations non abouties. Durham comme Marx employaient les mêmes expressions pour miner la crédibilité des peuples sans histoire et sans littérature, c'est-à-dire des peuples sans État, ne possédant ni codes législatifs authentiques, ni armées, ni autonomie en matières internationales. Cet état, qui était celui du Bas-Canada en 1837 lors des Rébellions, l'est toujours même si les Québécois peuvent être partout reçus, mais reçus moins en tant qu'authentiques que comme une variété spécifique de Canadiens. Cette prise de conscience n'est venue qu'à une époque très récente de notre histoire et qui peut rappeler l'état des Allemands au début du XIXe siècle et des Juifs au début du XXe.

Constatons que le passage à la modernité a été l'occasion de développer ce sentiment pervers. «S'il est permis de reprendre les distinctions élaborées par Marcel Gauchet cernant «la personnalité traditionnelle», le Juif traditionnel, à savoir pré-individualiste, semble bien «une personnalité ordonnée par l'incorporation des normes collectives». Il se rattache à une généalogie programmée pour reproduire un comportement régi par la religion et ses valeurs, et il n'aspire pas, en principe, à se distinguer formellement de ses ancêtres. Que ce soit en Occident ou en Orient, son existence se déroule à l'intérieur de sa société d'origine, en marge de la société dominante chrétienne ou musulmane. L'inimitié qui lui est témoignée ou les interdits qui pèsent sur lui touchent l'ensemble de la collectivité à laquelle il appartient. Quel que soit le ressenti du rejet dans un tel cadre, «il n'y a pas de tension entre le point de vue de l'individu et le point de vue de l'ensemble social». Le groupe se sent solidaire, en raison même du rejet dont il est victime, face à l'environnement. L'individu porte en lui la collectivité, comme cette dernière porte en elle l'individu. Dans cette interférence, le sentiment de honte émergera tout au plus en cas de manquement aux codes inhérents à la société d'appartenance. En milieu juif aussi bien que non juif, «le monde de la personnalité traditionnelle est un monde sans inconscient en tant qu'il s'agit d'un monde où le symbolique règne de manière explicitement organisatrice » (E. Benbassa et J.-C. Attias (éd.) ibid. pp. 16-17). Qu'est-ce à dire.


Les Rothschild
La personnalité traditionnelle, provenant de groupes définis comme familles, lignages, clans, tribus, appartient à une communauté, au sens où le sociologue Tönnies l'entendait. Elle repose sur un Imaginaire organiste, analogue à l'ensemble des organismes vivants où le tout est plus que l'ensemble de ses parties. L'individu y a très peu de libertés, sinon celles codifiées par les mœurs et les traditions. C'est un système essentiellement oral et l'auditus est la forme privilégiée de ses communications. C'est ce que la modernité a détruit progressivement à partir de la Renaissance (XVe siècle) jusqu'à la Révolution. Avec elle, l'individu atteint un statut d'Être, celui d'une individualité, basé sur la liberté et la responsabilité civique. Avec le temps, l'industrialisation a atomisé et isolé ces individus dans des masses rassemblées par le travail, les métropoles et les mouvements de foules. La substitution de ce nouveau monde à l'ancien s'est produit rapidement dans certaines nations (France, Angleterre, États-Unis), plus lentement ailleurs (Allemagne, Italie, Russie, Canada). Cette modernité ne pouvait épargner les Juifs. «Parti de son groupe, le Juif a désormais individualisé le collectif, il s'est approprié individuellement la dimension collective. Or, le passage de la tradition à la modernité, c'est aussi «rendre conscient et voulu ce qui relevait de la tradition, de l'ordre reçu, du symbolisme insu». Il y a dès lors conflit entre cette intériorisation de la règle sociale et ce qui relève de l'ordre de l'individualité. La personnalité moderne est ainsi tiraillée entre conscience et inconscience. Pour le Juif, le problème est peut-être plus ample – parce qu'il porte encore les marques de son groupe d'origine, alors même qu'il n'en fait plus vraiment partie. Il est toujours perçu comme Juif, mais il ne l'est plus exactement dans le sens traditionnel. Il se perçoit lui-même comme membre d'une collectivité plus large, libéré des frontières d'antan; il n'en est pourtant pas admis comme partie intégrante. Lors même qu'il ne veut plus être juif, il continue d'être stigmatisé comme tel. «Partout où le Juif s'est introduit pour fuir la réalité juive, il sent qu'on l'a accueilli comme Juif et qu'on le pense à chaque instant comme tel. Sa vie parmi les chrétiens n'est pas un repos, elle ne lui procure pas l'anonymat qu'il cherche : c'est au contraire une tension perpétuelle : dans cette fuite vers l'homme, il emporte partout l'image qui le hante». (E. Benbassa et J.-C. Attias (éd.) ibid. pp. 16-17). La personnalité moderne vit, elle, dans une société et la dépersonnalisation des individus comme la dissolution des identités (ou identités flottantes) à laquelle nous assistons présentement visent à accomplir le progrès libéral où chacun vit en soi et pour soi et n'a de sens qu'à ses propres yeux, alors qu'au regard des ensembles institutionnels, il n'est que quantité à insérer dans des statistiques. C'est dans ce passage à la modernité que Lessing situe les trois fausses voies de passage : « Subversion de la haine de soi en amour de soi, dépassement de l'une par l'autre (mais aussi et encore assomption paradoxale de cette haine de soi et du regard dépréciateur de l'antisémite), le nationalisme juif fut effectivement une expression de cet engagement public par lequel les Juifs en vinrent à mettre en avant leur identité de peuple. Lessing n'écrit-il pas à ce propos : «Le «Juif de progrès» qui festoyait à toutes les tables de l'Europe s'est souvent trouvé confronté à un épais mur de haine. C'est cette haine qui le contraignit à méditer sur son sort... Le sionisme prit naissance avec l'objectif majeur de renouveler le peuple juif... La nouvelle génération se veut déjà sioniste parce qu'elle se sent juive et non plus parce qu'elle souffre du fait d'être juive».(E. Benbassa et J.-C. Attias (éd.) ibid. pp. 19-20). Il est donc possible de considérer que la haine de soi est un problème d'anomie, de passage de la communauté et de la personnalité traditionnelles à la société et à la personnalité modernes.

Benbassa et Attias poursuivent : «L'idéal figé, en Occident tout au moins, a perdu de sa dominance. «Il y a désidentification parce qu'il y a désidéalisation», écrit Gauchet en parlant de la personnalité ultracontemporaine. Et d'ajouter : «Il y a «faiblesse des identifications» parce qu'il n'y a plus de sens à s'identifier». Quand les modèles s'évanouissent, plus de place est laissée au déploiement d'une certaine créativité dans la construction identitaire. Être non conforme est moins lourd de sens, et provoque moins de dégâts psychologiques. Nul n'est plus tenu de renier son groupe et son identité «minoritaire» pour adhérer à un éventuel modèle dominant idéalisé. On peut composer avec le groupe majoritaire, tout en revendiquant des droits ou une reconnaissance pour sa collectivité d'origine. L'assimilation n'est plus de rigueur. L'intégration n'est plus nécessairement trahison, le changement d'un nom trop ethniquement connoté peut fort bien cohabiter avec l'assomption positive de l'origine, le converti lui-même ne se renie pas totalement» (E. Benbassa et J.-C. Attias (éd.) ibid. p. 21). C'est ainsi que durant le dernier quart de siècle, les femmes – qui ont toujours été au moins la moitié du monde – ont avancé plus vite que durant tout le premier XXe siècle dans l'obtention de leurs droits égalitaires sans pour autant avoir à se comporter comme des hommes (même si dans les milieux d'affaires, c'est encore le cas); les Noirs ne sont plus les nègres (même si leurs conditions sociales en souffre toujours un peu); les homosexuels peuvent manifester sans trop de casse lors de la gay pride (même s'ils revendiquent la spécificité du genre tout en voulant se normaliser sur le mode hétérosexuel et parental) et si l'antisémitisme a été remplacé par l'islamophobie, il faut considérer cette crise comme purement conjoncturelle et appelée à s'éteindre lorsqu'on en aura fini des groupuscules terroristes. C'est donc dire que les éléments à la base de la haine de soi sont toujours là. Il suffit qu'ils soient réactivés dans des circonstances bien particulières car la haine de l'Autre est inexorablement son revers. Là où il y a haine de l'Autre, il y a haine de soi. Le sort historique tranche finalement l'objet sur lequel, la pulsion négative se portera.

Ce n'est pas à la bataille des Plaines d'Abraham (1759) que le sort historique a décidé de l'objet de haine sur lequel s'est porté le sentiment négatif québécois. Depuis près de trente ans, Heinz Weinmann (Du Canada au Québec. Généalogie d'une histoire, Montréal, L'Hexagone, Col. Essai, 1987) a démontré que c'étaient aux lendemains des échecs des Rébellions de 1837-1838 que le sort avait tranché. La Nouvelle-France avait reproduit un système identitaire liée à la métropole qui était en train de s'évanouir au moment de la Conquête. Le nouveau Canadien, qui était nouveau sujet de Sa Majesté britannique, se campait dans sa communauté traditionnelle où sans être dévot, il restait lié à leur appartenance religieuse qui définissait tous les cadres de la vie. Il recula devant la Révolution française comme il avait reculé devant la Révolution américaine, préférant protéger les acquis sous le régime britannique plutôt que de se risquer à l'aventure. Par ces choix, il refusait d'entrer dans la modernité. Ceci dit, la classe des bourgeois professionnels qui habitaient les centres urbains était ouverte à cette modernité, mais ils désiraient y accéder progressivement, à travers les institutions britanniques. Or, ces institutions, établis en vue des intérêts de la métropole londonienne, restreignaient fortement les libertés individuelles et collectives auxquelles prétendaient aussi bien les bourgeois du Haut que ceux du Bas-Canada. Les choses se précipitèrent suite à de mauvaises décisions prises par Londres et on en arriva au conflit armé qui fut réprimé par les autorités coloniales avec une force totalement disproportionnée aux menaces qui avaient pesé sur les autorités coloniales. Les pendus de 1839 après la dévastation de la plaine du sud-ouest de Montréal par les brûlots de Colborne suffirent à ramener la paix... pour toujours. Une haine morbide de la violence s'inscrit alors dans l'inconscient québécois, refoulée par le discours religieux qui refusa l'inhumation des patriotes tués dans les cimetières consacrés. Aux risques de l'exclusion de la société traditionnelle, les libéraux passèrent au réformisme et se firent de plus en plus conservateurs.

L'Église catholique récupéra les idéaux acceptables des rebelles de 1837-1838 en les expurgeant de tout ce qui menaçait son pouvoir. S'accrochant à la réaction romaine contre la modernisation libérale sous la papauté de Pie IX, elle trouva, à travers des personnalités comme Ignace Bourget et Louis-François Laflèche, des évêques charismatiques doublés du sens de l'administration comme évêques ultramontains de Montréal et des Trois-Rivières. Ils se dotèrent de tout un appareil médiatique (les Mélanges religieux) pour faire contre-poids aux publications libérales. C'est alors, et non en 1774 (Act of Quebec), que s'imposa une pastorale de la peur axée sur la faute, la culpabilité, la confession, les remords et les châtiments. Ce discours pastoral joua un rôle analogue à une conception douloureuse de la Torah lorsqu'on rappelle aux Juifs les fautes commises par les pères et qui agacent les dents des enfants. Le crime de déicide, diffusé par l'Église romaine et qui voue aux gémonies les Juifs, faisait pendant à une compromission judaïque qui va du culte du Veau d'or jusqu'à la faute de David faisant tuer Urie pour lui enlever Bethsabée, aux défaites des Maccabée, à la trahison d'Alexandre Jannée, philhellène qui fit massacrer les Pharisiens, inaugurant la tradition hérodienne des rois d'Israël. Cette pastorale développant la culpabilité gratuite, des remords ressassés, des aveux coulants à large débit, fonda la haine de soi des Canadiens français. Elle s'incrusta comme rite névrotique compulsionnel, répétant de génération en génération la même pratique perverse. Plutôt que la prédestination protestante qui condamne les individus avant même leur existence, le catholicisme ultramontain pratiqua, au sein de la population, un tribunal en séance permanente au sein de leur conscience et qui exigeait des compte-rendus réguliers aux autorités cléricales. Si la religion et le politique étaient fondés en une entité dans l'ancien Israël, comme dans toutes les sociétés antiques, l'association du trône et de l'autel trouva au Québec un exemple qui frôle la théocratie tant les gouvernements et les partis politiques se sentaient tributaires de l'ordre moral et social que faisait régner l'épiscopat canadien. Il en fut ainsi lors de la Confédération (Bourget, s'intéressant plus du sort fait au pape, envoya un régiment de zouaves lui porter un secours inutile), lors des Rébellions métis et autochtones du Nord-Ouest en 1870 et en 1885, lors de l'entente Laurier-Greenway (au Manitoba) et l'affaire des Écoles françaises de l'Ontario (1914), des crises de la conscription (1918 et 1942), et lors des luttes anti-syndicales et anti-communistes sous Duplessis. Le postulat est simple. En tous Canadiens français résidait un rebelle tenté par la violence et il fallait dominer cette face sombre qui était son Dasein, l'Être-là, présent aux contingences immédiates de son temps. Il fallait le ramener aux dimensions d'un Être transcendant, aspirant à la perfection morale, enfant obéissant devant la légion de ses pasteurs sous le regard paternel de Dieu. Ce Dieu des Canadiens français s'avérait aussi jaloux que pouvait l'être Yahweh chez les Juifs, d'où le rejet de l'Autre, soit sous sa forme protestante, orthodoxe ou allophone.

Cette personnalité traditionnelle canadienne-française fut entraînée, surtout au retour des premiers contingents de soldats partis faire la guerre en Europe en 1919, vers une modernité qui alla s'accélérant. Le gouvernement fédéral légiféra en matière civile contre les prérogatives provinciales (loi du divorce) ce qui entraîna des confrontations entre les deux paliers de gouvernement. Après le retour de la Seconde Guerre mondiale, comme dans le reste du monde, la modernité s'imposa au Québec. La loi Beveridge en Angleterre inaugura le concept d'État providence qui se distinguait de l'État libéral non interventionniste. Avec la Guerre Froide, la modernisation des sociétés imposa ce nouveau type de gouvernance. À Ottawa, elle se réalisa avec le gouvernement Trudeau à partir de 1968, mais depuis 1960, le Québec bougeait. Du coup, les institutions traditionnelles furent emportées, ce qui suggère la faible profondeur de ses racines. L'État québécois se réalisa en reprenant les fonctions qui étaient siennes depuis 1867 mais qu'il avait cédées à l'Église. État socialiste? Non pas, mais État providence tout de même. La jeune génération d'après-guerre (les boomers) apportèrent une révolution culturelle qui fonda la personnalité moderne des Québécois, dégagée des liens moraux restrictifs mais toujours en lutte contre les relents de l'intolérance de la société traditionnelle.

À en croire la thèse de Lessing, cette récupération de son Être national aurait dû entraîner une restauration de l'amour de soi, pourtant, des signes inquiétants laissèrent présager que tel n'était pas le cas. Derrière la conscience de la génération en fleurs persistait un inconscient lourd de toutes les anciennes culpabilités. La littérature et le cinéma québécois en témoignent. Des films sombres racontent la punition de la femme adultère (Poussières sur la ville); un homosexuel refoulé pousse l'objet de son désir au suicide (Délivrez-nous du mal); un collégien tue un homosexuel dans un autobus (Le Trouble-fête); un mésadapté devient tueur en série (La corde au cou), sans oublier les tragédies de Jean-Claude Lord (Les Colombes, Bingo, Parlez-nous d'amour) qui sont des films grands-publics. Au théâtre, on retrouve des pièces aussi sombres que misérabilistes où les héros ne parviennent pas à assumer leur identité et finissent criminels ratés ou suicidés. Des romans, comme Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais, honoré du prix Médicis, raconte l'étouffant milieu familial de la société traditionnelle d'une manière tout opposée au traditionnel roman du terroir. Tous ces auteurs ou réalisateurs appartiennent pourtant à cette même génération qui chante l'amour du Québec et l'indépendance de la fédération canadienne. Entre le discours latent et le discours patent émerge un contraste qui ne s'est pas résorbé depuis. Si les films grand-public présentent des comédies à la limite de l'obscénité, le cinéma d'auteur raconte toujours des états de société et de psychologie perdus entre le rêve enchanté et le monde corrompu (Léolo), un monde que nous sommes en train de perdre (Le Démantèlement), etc. La perte d'une identité avant même qu'elle n'ait pu s'affranchir de ses dépendances et de ses incomplétudes est ressenti par beaucoup comme le danger de l'heure. Comme ces Cassandres qui barbouillent quotidiennement des pages dans Le Journal de Montréal, l'eschatologie semble déjà amorcée. C'est le moment de nous demander ce que nous apprennent ces catégories négatives dégagées par Lessing sur la haine de soi des Québécois.

LES QUÉBÉCOIS, CENSEURS DE L'UNIVERS?

Lessing expose la tragédie de naître juif. «Un homme peut parfois, sa vie durant, détester du plus profond de lui-même la communauté qui l'a vu naître et qui l'a élevé, mais il lui est parfaitement impossible de séparer son propre destin de celui du groupe» (T. Lessing. La Haine de soi, Paris, Berg International Éditeurs, réed Pocket, Col. Agora, #, 349, 2001, p. 73). Enchaîné à la race coupable, à la race maudite, il est possible à l'individu (sinon à la collectivité) de faire le saut, c'est alors que le Juif deviendra ce que Hannah Arendt appelait, le Paria : « Mais quel sort sera donc réservé au déraciné, de l'autre côté? Il ferait en lui-même le pénible constat suivant :  «En fait, je n'ai rien de commun avec ces gens. Et à vrai dire, ils ne valent guère plus que moi, ni n'accomplissent rien que je ne puisse faire. Ils ont toutefois une chose qui me fait défaut, ils s'aiment eux-mêmes». Comment se fait-il que tous les peuples s'aiment eux-mêmes et que le juif soit le seul à s'aimer si mal?» (T. Lessing. Ibid. p. 74). Si l'on possède bien en mémoire que la voie prise par les communautés juives au XIXe siècle s'orientait vers l'assimilation aux peuples nationaux européens, courant piloté par Moses Mendelssohn, le juif s'incorporait dans la peau d'un Autre, il prenait ainsi la figure du Parvenu. On se rappellera comment Stéphane Kelly, il y a une vingtaine d'années, dans sa thèse, La Petite Loterie (Boréal, 1997) usait de cette analogie pour expliquer les lendemains de Rébellions en 1840. Les anciens Patriotes, devenus Parvenus parmi les dirigeants anglophones, vivaient de corruptions et de compromissions contre le destin de leur propre peuple. Kelly, à défaut encore de se faire le censeur de l'univers, se faisait le censeurs des réformistes canadiens-français dont descendent nos actuels libéraux et fédéralistes.

Tout part du simple effet de la conscience malheureuse sur la psychologie de l'individu. Cette fatalité d'ordre théogonique fait que les dieux précipitent leurs créatures dans un monde maudit fait d'injustices, de damnations et de souffrances : «Tu es fichu. Dans cette vie et pour l'éternité. C'est ainsi que tu demeureras, que tu te maintiendras, car ainsi en a décidé la loi des astres. Mais à quoi bon me maintenir si je ne m'aime guère? Et si tu ne supportes pas les autres, comment te supportes-tu toi-même? Car ton environnement est un miroir qui te renvoie chacune de tes faiblesses multipliée par mille. Tu peux briser le miroir mais non point l'image. Ceux que tu voues aux gémonies sont ceux qui vivent en ton sein» (T. Lessing. Ibid. p. 74). Le Paria, comme le Parvenu, sont entraînés par la même fatalité et ne peuvent échapper sinon qu'en inversant le jugement. Jugé par le monde comme avili et maudit, le juif se fait le censeur du monde afin de refouler la malédiction par un surinvestissement narcissique : «Il est bien possible que celui qui est précisément mal né devienne le juge de l'univers. Il se fait geôlier, zélateur, moralisateur et prédicateur du repentir. Car il est une force éthique qui ne peut provenir que d'un sang corrompu. Ce moralisme accable les prochains (qui sont aussi les plus lointains) avec des exigences trop élevées pour qu'il soit possible de les satisfaire. Un prophète lui-même n'y parviendrait peut-être pas. C'est par son esprit que cet être tente de se dépasser et de s'améliorer. Il se place aussi au-dessus d'un univers qu'il n'aime guère. Tout cela fonctionne aussi longtemps qu'il vit dans l'esprit. Mais quel malheur lorsqu'il s'écrase au sol. Car il n'est pas comme Antée qui redoublait de vigueur et reprenait son envol après avoir effleuré sa mère. Il n'est qu'un ballon mis en mouvement, projeté par le destin. Plus il heurte le sol et plus son élan est freiné au point de rester cloué dans le plus détestable des endroits. Il gît sceptique, désespéré, usé en son esprit. C'est alors qu'il découvre ce qu'il ne voulait guère voir : «Je suis un déséquilibré qui s'équilibre lui-même, un prêtre qui fait de sa détresse une vertu, un homme faux qui comble ses lacunes avec des idéaux, un être incomplet qui dirige contre d'autres l'insatisfaction qu'il éprouve envers lui-même, un imposteur qui vit dans l'éther parce qu'il ne voit pas un seul endroit sur terre où il pourrait vivre sans être écœuré par les hommes et par l'univers. Cette voie aboutit à la mort de l'âme». (T. Lessing. Ibid. p. 75). La tentation de se faire censeur de l'univers est facile, sauf que ce choix produit un résultat apparent, inauthentique. L'Être blessé demeure blessé et ne fait que refouler le trauma de sa blessure pour ensuite se faire accusateur, procureur et juge du monde qui ne comprend pas sa situation ni les dégâts causés par une telle blessure. Plutôt que d'assumer son état, on le sublime dans un surinvestissement de sa personne face au reste du monde, pendant que le feu s'éteint en soi. Ce comportement que l'on trouve chez beaucoup d'intellectuels juifs les rend souvent insupportables.

J'ai mentionné la thèse de Stéphane Kelly qui est un exemple qui illustre assez bien cette attitude. Au nom de l'idéologie nationale, le sociologue-historien en vient à jeter son mépris sur un comportement jugé de traitrise envers des Canadiens français qui, rejetant le statut de Parias, se sont élevés au niveau de Parvenus dans le contexte du régime de l'Acte d'Union de 1840. Ici, Kelly se fait censeur. Bien sûr, chacun sait que cet acte corollaire du Rapport Durham visait à assimiler les Canadiens français et Sydenham, le premier gouverneur du Canada-Uni, s'acharna à réaliser ce pari, pour lors impossible, considérant que le taux démographique des francophones dépassait celui des anglophones. La chose deviendra-t-elle possible huit ans plus tard? Les gouverneurs se montraient moins arrogants car le processus d'anglicisation du Canada allait bon train. Comprenons-nous bien. La problématique n'est pas à savoir si Lafontaine fut un «corrompu», si John A. Macdonald a dit que Riel serait pendu même si tous les chiens du Québec aboyaient à sa défense ou qu'il a volontairement affamés les autochtones de l'Ouest afin de les effacer de la carte. D'excellents livres d'historiens objectifs confirment ces déclarations ou ces faits. C'est l'utilisation démagogique que des intellectuels comme Kelly font de ces travers afin de condamner le Canada, qui apparaît à leurs yeux comme le «monde». Or, le Canada n'est pas le monde. Et le Canada est dans le monde. Le Paria devient paranoïaque parce que le Parvenu est un corrompu. Si le Québécois dérive vers un nationalisme morbide (car il y en a un sain), il risque de sombrer dans la névrose obsidionale : il érige autour de lui une muraille au-delà de laquelle sont attroupés les barbares qui attendent de l'envahir, dérober ses richesses et l'exterminer. De plus, ces barbares ont déjà des alliés dans la place : les fédéralistes. Ceux qui défendent l'inclusion du Québec dans le Canada, sont des traîtres - des impurs - qui finissent par assumer la corruption de leur sang, acceptent l'assimilation et se créent des mythes comme celui des deux peuples fondateurs. Il sera le premier à lever son verre pour fêter le 150e anniversaire du Canada. Il accepte le monde dans toute sa corruption et par le fait même la pourriture de son propre sang.

D'un autre côté, le Paria québécois ne conçoit pas qu'il ait sa place dans-le-monde. L'ancien discours traditionaliste lui enseignait qu'il n'était pas du-monde; que sa vocation était au-delà de ce monde, par exemple dans la conversion des païens dans le Nord-Ouest canadien, en Chine, au Japon, en Afrique noire et à Haïti. Bref, contrairement aux Juifs dont la religion ne se prétend pas universelle, le catholicisme ultramontain véhiculé par les Sulpiciens (fondateurs et propriétaires longtemps de Montréal), les Jésuites et autres congrégations venus d'Europe fuyant les persécutions républicaines, s'engageait dans un prosélytisme militant. Les Canadiens français n'avaient pas besoin d'une terre indépendante car ils avaient toute la terre à eux... dans la mesure où il s'agissait de la convertir au catholicisme. C'était l'utopie finale du chanoine Groulx exprimé dans l'un de ses derniers livres, Le Canada français missionnaire (Fides). Mais ces contacts avec le monde se limitaient à des images pieuses de la Sainte-Enfance avec lesquelles on achetaient à coups de 10¢, de 25¢ et de $1.00, des âmes de petits inuits, de petits chinois ou de petits haïtiens et, comme Dieu, on avait le privilège de leur donner un nom. Et l'on aurait tort de croire que ce rapport au monde se limitait aux enfants! Or, Vatican II et la Révolution tranquille ont aboli cette utopie missionnaire des Canadiens français qui n'a été remplacée par rien. La Francophonie n'est pas tant un lieu de rencontres culturelles mais plutôt un marché qui met en contacts des vendeurs de quelques pays riches avec des acheteurs de tas d'anciennes colonies françaises qui perpétue le mythe de la mission civilisatrice.

Pire. Voici notre vieille utopie catholique nous revenir en pleine figure, plus d'un demi-siècle plus tard, sous la forme d'accusations visant soit les gouvernements qui ont agi de manières inhumaines en déportant ou en expropriant les tribus autochtones; soit les missionnaires qui ont abusé physiquement ou sexuellement les enfants qu'ils enlevaient à leurs familles pour les déraciner culturellement. La communauté traditionnelle n'était donc pas si pure et la personnalité communautaire se révélait aussi souillée sous ses apparences de bonté, de charité et de générosité. Quand le gouvernement du Québec inscrit dans la page de ses manuels scolaires une leçon sur les atrocités commises dans les collèges ou les couvents, il fait du Parvenu un complice dans le sentiment négatif qui sera entretenu parmi ses héritiers. Un phénomène aussi complexe reste aussi incompréhensible pour des adolescents qu'un acte constitutionnel ou une conscription. La seule différence est que dans ces derniers cas, aucune leçon de morale n'accompagne l'exposé.

Il est inévitable que la censure finit toujours par nous rattraper. Précisément parce que nous sommes dans-le-monde et que nous n'avons rien à y faire. Non parce que cela nous est impossible, mais parce que notre durée existentielle est trop brève et notre démographie insuffisante, trop éparse. L'Angleterre peut se dire la mère des parlements; la France la nation de la liberté, de l'égalité et de la fraternité; l'Italie la terre des chefs-d'œuvre d'art; l'Espagne la conquérante d'un continent; la Chine l'empire millénaire des inventions; l'Iran et l'Arabie le berceau des Mille-et-une nuits, enfin le Japon, la délicatesse et la minutie en tout... Même les États-Unis peuvent prétendre à ce rôle de police internationale, qui n'est pas le rôle le plus raffiné qui soit. Le Canada, le Québec pèsent peu à côté de tout cela. Si le président des États-Unis, Barack Obama peut terminer son discours devant le Parlement canadien avec une boutade : "The world needs more Canada", on sait que c'est une phrase qu'il n'aurait jamais osé dire une année plus tôt, du temps où le gouvernement était dirigé par le conservateur Stephen Harper. Évidemment, une telle phrase va rester dans les manuels scolaires, mais que voudra-t-elle dire à l'intérieur d'un sentiment négatif qui rappelle le «génocide» autochtone, l'appropriation de leurs terres, les excès du régime censitaire, l'exploitation des enfants dans les usines, les agressions sexuelles dans les collèges?

Les exigences du Paria sont trop élevées, tandis que celles du Parvenu sont quasi inexistantes. Les deux vivent pourtant de la même conscience malheureuse. Le premier est un avorton, le second un fake qui doit se dénaturer à un tel point qu'il oublie sa langue (comme Laurier) et vit de gratifications obtenues à l'étranger (comme G.-E. Cartier). Toutes les ambiguïtés énumérées dans le portrait du colonisé d'Albert Memmi se retrouvent dans ce double échantillonnage québécois encore aujourd'hui, sauf que New York, Las Vegas et Hollywood ont remplacé la distributrice royale de gratifications. Le seul qui finit par donner un sentiment de bien-être et d'appartenir au monde, c'est le Parvenu, avec ses succès, ses reconnaissances, ses triomphes – de Albani à Céline Dion -, mais ils sont honorés pour des raisons d'apparat : la fortune, le monde des vedettes, l'implication dans les œuvres de charité et tôt ou tard, ils sont rattrapés par la fatalité : anecdotes douteuses, sous-entendus compromettants, histoire de drogue et de sexe. On ne peut être-du-monde si l'on ne joue pas la carte de la corruption et de la compromission. Le censeur du monde rattrape alors le Parvenu et se trouve en possession de tous les éléments pour discréditer son destin. Les déboires du Parvenu dans-le-monde fournissent des abcès de fixation au Paria qui peut ruminer inlassablement sa haine de soi. Cette conscience de soi en tant que collectivité ne pourra donc être que malheureuse dans la mesure où son Être se révèle comme Être-par-la-souffrance.

LES QUÉBÉCOIS, DES VICTIMES CONSENTANTES?

Plutôt que la sublimation sadique du censeur du monde, la seconde voie négative s'appuie sur une sublimation masochiste dont l'assise réside dans la tradition religieuse (juive ou chrétienne) : «...on y tourne tous les dards contre son propre cœur, exclusivement. Tu clames l'innocence des autres. Tu deviens ton propre juge et ton propre bourreau. Tu chéris l'étranger plus que toi-même, tu t'abandonnes totalement et en toute confiance, à l'ami, à la femme aimée... Malheur à toi! Tu as fait de ton cœur un escabeau, alors ne t'étonne pas qu'on le piétine. Plus tu offres et plus sûrement on se servira de toi. Et on se servira de toi sans dire merci, parce qu'on ne te voit pas. Tu diriges tes armes contre toi-même. Tu montres combien tu es vulnérable. Malheureux! Un jour, tu t'assassinera avec les armes que tu as déposées entre ses mains. Parle mal de toi, et viendra sûrement le jour où la bien-aimée s'en servira contre toi, oui, contre toi. Bafoue les hommes, exploite-les et ils te respecterons. Sois un fou furieux et ils t'aimeront en toute honnêteté. Mais si tu te fais agneau les loups te dévoreront. Offre-toi en sacrifice – fort bien! On t'embrassera les mains et la danse du scalp commencera aussitôt. Ceux que tu adorais t'égorgeront. Et ils ne reconnaîtront pas ce qu'ils ont fait ni ne s'en repentiront. Quand bien même ce serait une fourberie à vous marquer du sceau de l'infamie pour l'éternité. Ils auront toujours toutes les raisons de se bénir et de se louer. Ils te sacrifieront en toute fidélité. Car qui ne s'aime pas, nul ne l'aime, et personne ne ressent la moindre pitié» (T. Lessing. op. cit. pp. 75-76). Dans un mélange d'analogies romanesques et machiavéliques, Lessing exprime le célèbre dicton québécois : Faites du bien aux cochons et ils viendront chier sur votre perron. Ce que le sioniste Lessing dit au fond, c'est que même en tant que parvenu, le Juif n'est toujours qu'un paria et quelle que soit son abaissement, il ne pouvait qu'aller aussi bas qu'on le voulait.

Le Paria et le Parvenu sont fondus dans une même personnalité au regard de l'Autre. Il faut s'arrêter aux trois tomes de Normand Lester intitulés Le livre noir du Canada anglais. Revisitant l'histoire du Canada, le journaliste Lester déroule sur trois livres, à la lecture passionnante, tous les coups de Jarnac effectués par le R.O.C. non seulement à l'endroit des Canadiens français ou des Québécois, mais aussi des Autochtones, des Noirs, des étrangers durant les deux guerres mondiales, etc. On retrouve chez Lester, bien sûr, le rôle de censeur de l'univers, mais la redondance de la démonstration nous amène à figurer le Québécois comme une éternelle victime des coups du Canada anglais. Ce n'est plus la lutte des classes qui se déroule devant nos yeux, mais bien cette lutte des races sur laquelle s'appuyait l'analyse de lord Durham en 1838. Cet étonnant retour de Durham dans la conception actuelle de l'histoire du Québec – l'éternelle victime -, renvoie à ce qui a été dénoncé par tous les historiens sérieux qui visaient, depuis la Révolution tranquille, à montrer comment Durham s'était trompé dans une analyse un peu trop rapide de la question du Canada. Il est vrai qu'on trouvait des anglophones du côté patriote (et ils étaient parfois pourvus de grades militaires, comme cet incompétent de Robert Storrow Brown, fuyant devant la désorganisation des troupes lors de la bataille de Saint-Charles. Wolfred et Robert Nelson ainsi que bien d'autres venus essentiellement de Montréal se soulevèrent avec les cultivateurs francophones du Bas-Canada. D'autre part, la plupart des francophones préférèrent rester neutre lorsqu'ils ne se firent pas des Bureaucrates, ou des Chouayens, partisans enragés, conservateurs, totalement abandonnés à l'autorité du gouverneur colonial et n'hésitant pas à se porter à la guerre civile contre leurs parents.

Ce qui reste remarquable lors des troubles de 37-38, c'est combien tous les Canadiens français sont unanimement hérodiens, c'est-à-dire qu'ils sont pro-britanniques. Louis-Joseph Papineau le premier, ne cesse d'encenser les institutions britanniques. Il n'est pas l'auteur de la Déclaration d'indépendance du Bas-Canada et son annexionisme futur à la République américaine laisse croire qu'il y croyait peu. On ne retrouve aucun discours zélote qui en appellerait à la réminiscence du Régime français, ni même un quelconque rêve de rejoindre la Monarchie de Juillet, toute semblable à la monarchie britannique. Il n'y a aucune question d'identité qui surgit lorsqu'on feuillette les discours des assemblées de comtés. On parle certes des injustices commises par Londres, mais le statut colonial est généralement accepté. À l'opposé, la Déclaration d'indépendance séparait l'Église de l'État, reconnaissait la pleine citoyenneté des Amérindiens et mettait sur le même pied les deux langues officielles, l'anglais et le français. Bref, la Déclaration d'indépendance de Robert Nelson est canadienne d'un bout à l'autre et se réalisera au fur et à mesure que le statut constitutionnel du Canada se précisera, ce qui oblige à recomposer sur de nouvelles valeurs la justification d'une actuelle Déclaration d'indépendance du Québec. Plutôt que de faire cet exercice douloureux, on préfère se rabattre sur une stratégie qui porte la défaite en elle. Les Québécois, oui, des victimes consentantes.

Les défaites de 1837-1838 furent amères mais les Canadiens ne se considéraient pas comme victimes des événements. Ce sont les sermons de l'Église catholique qui, peu à peu, amenèrent les Canadiens à se considérer comme parias mais aussi comme victimes de leur impétuosité, de leur désobéissance aux mandements de Mgr Lartigue, de leur entêtement à résister en organisant une bibliothèque de livres interdits et l'Institut canadien. Son successeur, Mgr Bourget, fit même venir de France un prédicateur charismatique, Mgr de Forbin-Janson, qui organisait des prédications spectaculaires pour expier aussi bien l'intempérance que l'inconstance des révolutions. De sorte que la soumission canadienne-française s'est faite sans réactions. Ce sont les Irlandais qui manifestèrent contre la venue du prédicateur Gavazzi; des orangistes qui mirent le feu au Parlement de Montréal en 1848; un Irlandais Fenian qui assassina d'une balle à la tête d'Arcy McGee, député de Montréal et Père de la Confédération; un employé congédié du Globe, le journal de Toronto, qui s'introduisit dans le bureau d'un autre Père de la Confédération, George Brown, pour lui tirer une balle à la jambe, blessure apparemment mineure qui s'infecta et s'avéra fatale. Et lorsque les Québécois commettront le parricide, c'est envers l'un des leurs, un député de l'Assemblée nationale contre qui pesaient des allégations de corruption, ministre dit du chômage, qui sera accidentellement tué par ses ravisseurs. La violence honnie par les Canadiens français depuis les défaites de 37-38, rejet issu d'un traumatisme réprimant toute agressivité, la retournant contre eux-mêmes afin de s'épargner des répressions venant du monde, n'est jamais parvenue à se réinstaurer autrement que sous la forme d'actes masochistes individuels. La figure du Paria s'est creusée non seulement comme exclue du monde, mais aussi comme victime de lui-même. Ce peuple à genoux qui attend sa délivrance, tel que chanté lors du Minuit chrétien traditionnel le soir de Noël a été rejeté avec la modernité.

Aussi, la modernité n'a-t-elle pas guéri du masochisme, comme nous l'avons vu plus haut. Le masochisme est une souffrance qu'on s'inflige et qui nous fait jouir, qui nous donne du plaisir. Il stimule l'orgueil et même la vanité. Aux États-Unis, une véritable compétition s'est établie entre Juifs et Noirs afin de savoir lesquels avaient subis le plus d'injustices au cours de leur histoire (cf. Peter Novick. L'holocauste dans la société américaine, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 2001); la Shoah ou l'esclavage. Les premières victimes canadiennes-françaises sont, évidemment, les Acadiens déportés par l'ordre du gouverneur Lawrence en 1755. La communauté acadienne s'est montrée l'une des plus rébarbative à adopter la modernité, tout comme la communauté franco-américaine du nord des États-Unis. Le processus d'assimilation, comme plus tard dans l'Ouest canadien, y opérait comme un retour de vagues inlassable qui finit par rogner la falaise et fit de cette communauté une quasi-assimilée malgré les efforts pour tenir ses valeurs traditionnelles vivantes. Après la déportation de 1755, c'est la Nouvelle-France toute entière qui tombait aux mains des ennemis naturels, les Anglais. Comme je l'ai dit, cette victimisation n'a pas été perçue comme telle par les gens de l'époque ni par les générations subséquentes. Ce n'est qu'avec la modernité que la victoire anglaise fut contrebalancée par le mépris de la France et les citations désobligeantes de Voltaire pour illustrer l'intention mesquine d'abandonner leurs colons outre-mer. À partir de ce moment, toute l'histoire canadienne fut regardée comme une suite de victimisations due à la complicité du racisme anglo-saxon et des parvenus fédéralistes.

Les Juifs ont l'avantage de pouvoir exhiber les agressions dont ils furent les victimes depuis l'Antiquité. La conquête assyro-babylonienne, la conquête gréco-romaine, la destruction de Jérusalem en 70, la diaspora persécutée, les Croisades après la conquête musulmane, les pogroms en Europe, les extorsion dans l'empire ottoman, les pogroms encore en Russie et en Europe de l'Est, le statut marginal et limité au commerce de l'argent dans les pays occidentaux avec holocaustes à chaque fois que l'heure des remboursements sonnait, enfin l'antisémitisme virulent du second XIXe siècle qui s'acheva avec la Shoah. Tous ces événements peuvent être invoqués pour reconnaître dans le peuple juif une victime de la haine du monde. Mais les Québécois n'ont pas un record comparable. Aussi, est-il indispensable dans la haine de soi, d'affirmer bien haut cette victimisation et de l'illustrer avec tous les détails, grands ou petits, que l'on peut trouver sous la main. Il ne s'agit pas ici de demander justice mais bien d'affirmer un état d'Être. Je suis parce que victime. Le Québécois de la modernité, isolé parmi les Canadiens de différentes provenances, subit le mépris des Juifs à travers les énormités publiées jadis par l'écrivain Mordechaï Richler et l'historienne Esther Delisle. Comme aux États-Unis, il se dresse une rivalité entre les victimes : Juifs, mais aussi Irlandais, Autochtones, Métis, Immigrants, etc. Qui a le plus souffert dans l'histoire, les vaincus de 37-38 ou les réfugiés Chiliens de 1973? les autochtones des collèges religieux ou les Irlandais morts lors de la construction du canal Lachine et du pont Victoria? Le nombre des victimes finit par faire la qualité de la victimisation.

Tout le problème de la victimisation réside dans cette quantification symbolique. Pour un peuple fichu, bafoué par les Anglais puis les Canadiens, il faut reconnaître son manque de zélotisme face à sa condition. Il serait risible de comparer le F.L.Q. avec le F.L.N. algérien ou l'O.L.P. Pourtant, il est issu de la même mouvance liée à la décolonisation. Aucun groupe revendiquant l'indépendance du Québec ne manifeste un refus des institutions britanniques. Le code civil français est la seule exception qui se maintient car il a été concédé très tôt après la Conquête. De même, la formule parlementaire britannique s'est imparfaitement imposée à partir de l'Acte constitutionnel de 1791. Les Parias finissent tous, d'une façon ou d'une autre, par se comporter comme des Parvenus, ne serait-ce que d'aller chercher une médaille ou un prix du Gouverneur général du Canada. Comment être véritablement zélote lorsqu'il n'y a pas de conflits entre hérodiens et zélotes? Entre des exclus qui acceptent de reproduire le système hérité d'Europe – comme ils ont hérité des libertés civiques sans faire l'équivalent de la Révolution française, de l'industrialisation sans faire l'équivalent de la Révolution industrielle, de la démocratie sans faire l'équivalent du Réform Act de 1832 -, il apparaît naturel que les Québécois cueillent les acquis de la modernité comme un Mouk-à-Mouk sa nourriture dans son île giboyeuse du Pacifique : sans trop se donner de mal. Le consentement de la victimisation est lié à cette dépendance des acquis occidentaux. Ce que les afflux de capitaux étrangers font aujourd'hui pour le «développement» de l'économie québécoise.

Donc, plus le Paria, plus la victime crie haut et fort sa condition de Paria et de victime, plus, automatiquement, il croit donner légitimité à ses revendications. Ainsi, dès 1963, on en appelle à l'indépendance du Québec. Les jeunes idéologues du Rassemblement pour l'Indépendance nationale (R.I.N.) savent que c'est à travers l'affrontement seul que peut s'acquérir et se mériter cette indépendance. L'horreur déclenchée par les attentats terroristes à vite fait de faire ressurgir le tabou de la violence. On se tourne alors vers un parti politique qui prend rapide-
ment le statut messianique. Le Parti Québécois ne se pense plus autrement que comme le seul parti apte à réaliser l'indépendance. C'est l'article 1 de son programme. Mais comme il entend procéder par la loi de la minorité dominante, son échec à répétition finit par le discréditer. Le refus de la violence, obstétrique de la nation, condamne le Paria à son statut de peuple déchu, toujours-déjà condamné à recevoir les coups de bats du gouvernement fédéral et les horions des Libéraux du Québec. Il en vient même à crier avant de recevoir les coups. Il suffit qu'un universitaire pas très futé comme Andrew Potter lance un brûlot dans une revue torontoise pour que les bras se lèvent bien haut et les cris de quelques décibels. Après un demi-siècle de ce comportement collectif, non seulement le messianisme du Parti Québécois s'est rétréci à une réplique de l'ancienne Union Nationale de Duplessis, mais elle s'en ramène même à son mot d'ordre d'autonomie nationale.

La farce de la victimisation, non seulement discrédite le bon sens des revendications légitimes des Québécois, mais neutralise son accession à l'Être national auxquels ils prétendent. De plus, vilipendés par les Parvenus, les pensionnés de l'État fédéral et du Parti Libéral du Québec, ils nourrissent la haine de soi avec encore plus de ferveur que les censeurs qui, au moins, essaient de tenir le pavillon haut plutôt que bas.

DES QUÉBÉCOIS MIMÉTIQUES?

La troisième voie négative retenue par Lessing est le mimétisme. Lessing pensait ici à des personnalités juives ayant particulièrement bien réussies dans l'Allemagne du début du XXe siècle, par exemple au journaliste Maximilian Harden qui avait dévoilé les scandales sexuels à la cour de Guillaume II ou du philosophe Husserl qui faisait tout pour qu'on oublie ses origines judaïques : «La grande métamorphose réussit, chaque «mimicry» réussit. Tu deviens «un parmi d'autres» et tu fais preuve d'une magnifique authenticité en agissant. Mais peut-être un peu trop allemand pour être totalement allemand, un peu trop russe pour être vraiment russe. Et comme ce qui est chrétien est encore si nouveau pour toi, tu t'appliques tant à le mettre en avant. Mais peu importe : maintenant au moins tu es à l'abri. Vraiment? C'est ton cadavre qui est à l'abri. Tu es mort. C'est de ton conflit interne que tu es mort. Pour accéder à la célébrité et au bonheur tu as marché dans le chemin du suicide. Alors qu'au plus profond de ton âme pleurent des milliers de morts, or les morts sont bien plus puissants que tout ton bonheur et toute ta gloire. (T. Lessing. op. cit. pp. 76-77).

La troisième voie concerne essentiellement les Parvenus. Comme ces Allemands ou ces Russes cultivés qui se déguisaient en nobles français (par exemple Pierre Ier, lors de son second voyage en Europe), comme ce Turc de la fable Le Petit Prince qui revêt un costume occidental pour exposer sa théorie mathématique, le mimétisme se retrouve dans toutes les anciennes colonies où les gens de la classes do-
minantes se vêtent à l'Européenne et empruntent ou achètent tous les gadgets produits par la technologie occidentale. Des jeunes japonais subissent de la chirurgie faciale pour faire disparaître leurs pommettes orientales, se font teindre les cheveux en blonds, se donnent des verres de contact bleus, etc. La haine de soi trouve dans le mimétisme, qui n'est ni sadique ni masochiste, une alternative simple de dissoudre sa personnalité pour en épouser une autre. Pourtant, le Japon n'a été une colonie américaine qu'à partir de 1945, lorsque le gouvernement des États-Unis recomposa la société japonaise tout entière après sa défaite à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le mimétisme relève de la mode, il a souvent peu de racines et un orage suffit à le balayer. À tort, comme nous l'avons vu et comme le rappelle Lessing, le mimétisme n'est qu'un simulacre qui vise à satisfaire un esprit bourgeois de roi-nègre.

Dans le Canada français traditionnel, le mimétisme était plutôt désapprouvé tant la spécificité catholique craignait l'imitation du matérialisme anglo-saxon. Reprenant la parabole évangélique du diner de Jésus chez Marthe et Marie, les religieux associaient à Marie la vocation canadienne-française d'écouter la Parole du Seigneur tandis que Marthe agissait déjà comme une anglo-saxonne en s'affairant à la disposition de la table. Comme l'exposait Victor-Lévy Beaulieu dans son Manuel de la petite littérature du Québec, les Canadiens français se passionnaient pour les vies de saints, les apologies édifiantes d'enfants morts prématurément, des récits sur la banalité de la vie dans un sanatorium pour tuberculeux. Longtemps on réduisit son accès au cinéma, on accrut la censure des livres, on se contentait d'offrir des radio-romans moralisateurs et un théâtre burlesque itinérant. Donc, avant l'irruption de la modernité avec la Révolution tranquille, il y avait peu de place pour valoriser le mimétisme des Canadiens français. Ce n'est donc qu'à partir des années 50-60 que cette tentation de définir l'Être-au-monde Québécois s'est orienté vers l'imitation (plus que l'émulation) d'importations culturelles étrangères.

Lorsque le cinéaste Pierre Falardeau invente son immortel Elvis Gratton, il synthétise en lui tous les mimétismes de la culture américaine, surtout dans son mauvais goût. Au-delà d'Elvis, c'est le mimétisme des Québécois – et pas seulement des fédéralistes – qu'il étale. Ce sont les rêves de métamorphose du Québécois looser en Americain winner. En prenant une idole médiatique, véritable fétiche de la culture rock, Falardeau nous dit que le rapetissement de la vie canadienne-française s'est muée en rapetissement de la vie québécoise. Les Québécois se sont vite adonnés aux produits culturels américains; les vedettes américaines ont pris une dimension qu'aucune vedette nationale ne parvenait à égaler. Alors que les chansonniers (à l'exception de Félix Leclerc) s'inspiraient de leurs vis-à-vis français, les vedettes du petit écran mimaient des lèvres les disques qui reprenaient, en français, les tunes américaines. Avec le temps, le centre d'achat de Plattsburg est devenu le centre d'achat des périphéries urbaines. Les campagnes régulièrement renouvelées du consommons les produits de chez nous ne sont pas parvenus à sauver l'industrie agricole ou les petites et moyennes industries tant le dumping américain est puissant. Les traités de libre-échange n'ont fait qu'affaiblir encore plus les capacités de production des entreprises québécoises, et ce même parmi les plus grosses. Quand l'aéronautique Bombardier en vient à congédier ses ingénieurs et à attendre après des dons ou des prêts des gouvernements, il y a une alerte qu'il ne faut pas négliger. La disparition de General Motors a depuis longtemps sonné le glas de l'industrie automobile au Québec (et de ses sous-contractants). L'âge d'or des papiers Cascades est loin derrière. Dans ce rétrécissement de la peau de chagrin, les Parias finissent sur l'assurance-chômage puis l'aide sociale; les Parvenus s'échangent les postes administratifs en attendant de tomber à leur retraite dorée

La métamorphose du Canadien français en Québécois s'est voulue positive; le passage d'un colonisé à un Être libre, autonome et responsable. Avec les valeurs occidentales largement dépoussiérées du cléricalisme moralisateur et de la pastorale de la peur, le Québécois aurait pu être à l'image de l'Israélien d'après l'Exodus. Malheureusement, la métamorphose n'a pas effacé en lui son absence à lui-même. De l'extrême restriction qu'il endurait depuis près de 130 ans, il s'est lancé dans la licence sans pour étant s'émanciper. Le sexe interdit est devenu le sexe de la sur-consommation; le corps honteux est devenu le corps commercialisé; sa jeunesse studieuse et travaillante est devenue une jeunesse dissipée et insouciante. À l'image de la jeunesse américaine, la jeunesse québécoise des années 60-70 a suivi les mots d'ordre du jour, mais à la crise de la jeunesse américaine contre la conscription et la guerre du Vietnam, la jeunesse québécoise milita pour la sauvegarde de la langue contre les anglophones de Montréal (Mouvement McGill français), pour l'indépendance contre l'assimilation canadienne. La notion de survie, défensive et réactive, passait de l'opiniâtreté à la revendication militante. La crise générationnelle se transformait en crise identitaire, ce qui n'était pas une crise moins grave mais témoignait d'une émancipation incomplète. Malheureusement, ses terroristes d'opérette ont entraîné, comme les Patriotes de 1837-1838, une répression de la part des gouvernements en place qui abusa exagérément des ar-
resta-
tions et des détentions arbitraires. Le gouvernement Trudeau, comme le gouverneur Colborne à l'époque, avait cédé à la panique et voulut en finir une fois pour toutes avec les revendications populaires et surtout nationales. Le paradoxe fut que a violence du pouvoir d'État envers les ravisseurs de l'attaché britannique James R. Cross se montra bien en deçà de la large oppression que subirent les innocents conduits et détenus manu militari au poste de détention Parthenais, la Bastille du Faubourg à m'lasse.

À l'heure de la mondialisation où la culture américaine domine les réseaux de communications électroniques, on ne peut reprocher aux Québécois de faire ce que tout le reste de la planète fait : mimer les thèmes et les valeurs de la société américaine. En ce sens, on mesure le retard pris par les cinquante dernières années, alors qu'il fallait avancer sans hésiter. Mais force est de constater les limites de ce mimétisme. On aura beau imiter les Americains, comme le voudrait Elvis Gratton, le fait est que leurs séries télévisées étalant des flots de violence sadique : meurtriers en série (Criminal Minds, C.S.I.), petite pègre (Sopranos), infiltration terroriste (Homeland), théorie du complot (X file), sont inadaptables pour le publique québécois. Ni la télé canadienne, ni la télé québécoise ne peuvent imiter ces thèmes, non seulement parce qu'elles n'en ont pas les moyens financiers, mais parce que la culture québécoise (et en cela, elle ressemble beaucoup à la culture canadienne) ne se reconnaît pas dans ces chasses sanguinaires (Grande Ourse et Musée Éden furent des coups d'essai sans suite). Elles préfèrent les thèmes masochistes qui remettent toujours son existence en question à travers des anecdotes locales : enlèvement, séquestration voire meurtre d'enfants, famille dysfonctionnelle, platitude de la vie quotidienne, banalité des bavardages. Les lieux de perversités nous ramènent à des espaces rétrécis (caves obscures, foyers domestiques, bureaux, cellules de prisons). La télévision québécoise, comme souvent ses films et ses romans, renvoient au rapetissement de la vie qui, en même temps, étouffe l'Être dans sa propre incapacité à naître, à s'affirmer, à se développer. Le mimétisme est donc la solution des Québécois parvenus à s'assimiler au système canadien mais qui ambitionnent encore plus de vivre une vie à l'américaine; les Parias, rejetés parmi les exclus de la société, coulent leurs jours entre la masturbation et le ressassement de leurs ressentiments. Si la société québécoise est bien une société ouverte, sa porte n'est qu'entre-bailler et n'y pénètre pas qui veut.

DES VOIES POSITIVES POUR LES QUÉBÉCOIS?

Devant tant de voies sans issues, Lessing proposait-il quelque chose de positif afin de restaurer l'amour de soi authentique à un peuple aussi longtemps soumis à une auto-négation?

«À l'impasse que représente la haine de soi juive, seule la recomposition d'une identité positive peut apporter un salut... Lessing entrevoit une issue double : nationale dans le propos introductif de l'ouvrage, supranationale dans sa conclusion. (M.-S. Benoit. in op. cit. p. 40) Affirmation particulariste et destin international, l'ambition de Lessing dépassait la simple réaction individuelle passive. C'est donc à une médication collective et non au cas par cas que pensait l'auteur.

a) La réhabilitation de soi
«Cherchons avant tout la vérité, la cruelle vérité! Ou bien notre blessure ne peut guère disparaître, ou bien elle guérit à la lumière. Mal né ou mal protégé, c'est la culpabilité de tes pères qui pèse sur toi, ou celle de l'étranger ou la tienne propre, n'essaie pas d'atténuer, d'embellir ou d'élever les choses

Sois ce que tu as toujours été et accomplis en toi-même le meilleur possible. Mais n'oublie pas que dès demain toi-même et tout cet univers humain périront et que tout redeviendra autrement.

Bats-toi, oui, bats-toi sans cesse. Mais n'oublie pas que chaque vie, même indigne, même criminelle, a besoin d'amour.

Nul être ne peut faire plus que de s'accomplir aussi longtemps qu'il dispose d'un bon terreau, d'un bon climat et de bonnes conditions de croissance.

Nous tous prenons notre existence trop au sérieux.

Mais qui es-tu? Le fils du colporteur juif, Nathan le distrait et de Sarah la paresseuse qu'il a engrossée par hasard parce qu'elle lui apportait suffisamment d'argent dans sa corbeille? Non! Juda Maccabée était ton père et la reine Esther ta mère. C'est à partir de toi, et de toi seul, que remonte la lignée de Saül, David et Moïse, malgré des êtres si défectueux. Présents, ils le sont en nous tous et pour toujours. Ils étaient là depuis toujours et pourraient être de nouveau ici demain.

Tu charries un lourd héritage, eh bien soit! Débarrasse-t'en. Tes enfants te feront grâce de n'être point l'enfant de tes parents. Ne gruge pas ton destin. Aime-le. Suis le destin. Quand bien même il te guiderait vers la mort. En toute tranquillité! À travers toutes les souffrances de notre moi humain tu finiras par aboutir au firmament de ton être même. Aboutir en ton peuple éternel» (T. Lessing. op. cit. p. 77.
Bien que sioniste, ayant lui-même visité les établissements juifs en Israël, Lessing ne dit pas : partez en Israël. Au contraire, la solution est essentiellement intérieure et lie l'individu et le groupe à leur passé. Il s'agit seulement de le réinterpréter. Dans le cas d'Israël et des Juifs, le long héritage remontait loin et permettait de rappeler des personnages héroïques de la Torah comme de la diaspora. En somme, Lessing proposait une réhabilitation de soi qui ne passe pas par la complaisance mais bien par la critique des valeurs mêmes de la communauté. Cette dernière est la seule qui peut affirmer la capacité d'Être collectif.

La culpabilité cesse d'être une damnation métaphysique ou divine, une culpabilité sans objet, pour devenir une culpabilité qui est celle de l'inacceptable erreur, de l'impossible pureté qui sont assignées à l'homme. Quels que soient les idéaux, les principes ou les aspirations que nous impose notre sur-moi, ils sont inaccessibles, car leurs limites sont toujours repoussées. Donc la faiblesse inhérente à l'Être, au moi, au soi collectif, est incontestable, mais elle ne doit pas servir de condamnation irrévocable : Tu es fichu. La critique de la culpabilité dénonce d'abord une névrose collective qui vire rapidement à l'obsessionnel, surtout lorsque les exigences sont poussées à leurs états limites, ce que les religions ont tendance à faire très bien. Ni Yahweh, ni Jésus ne sont la mesure de l'existence qui ne réside qu'en l'humanité seule. Ce ne sont que des aspirations idéologiques liées à un Imaginaire du surnaturel. Aussi, Lessing déconseille-t-il de vouloir embellir les choses. Porter la culture québécoise comme étant la plus belle, la plus savante, la plus habile, la plus innovatrice, la plus débrouillarde, la plus vraie, etc. etc. n'abolira jamais la haine de soi. L'amplification l'emballe dans une rhétorique ampoulée qui finit par cacher les erreurs et les impuretés que l'on s'épuise bêtement à refouler. Non, Céline Dion n'est pas la plus grande chanteuse de son époque. Non, Hubert Reeves n'est pas le prophète incontournable qu'on veut bien lui voir jouer. Non, le Cirque du Soleil ne marque pas une révolution sans précédent dans le monde du cirque. Toutes ces amplifications sensées contribuer à la réhabilitation du Moi québécois ne sont que des artifices, des anachronismes, des mensonges mêmes des états d'Être inauthentiques derrière lesquelles se cachent toujours la seule porte ouverte à la violence : la haine de soi. On s'en est rendu compte lors de l'affaire Jutra en 2016. Le cinéaste, disparu en 1986, dont le nom honorait depuis des décennies les prix offerts annuellement aux artisans du cinéma québécois fut dénoncé comme pédophile, ce qui, dans le milieu, était connu depuis toujours. Aussitôt, les média se déchainèrent. Québec-Cinéma fit rapidement disparaître le trophée Jutra, ne trouvant aucun défenseur dans le milieu cinématographique québécois, le seul ayant voulu se compromettre en sa faveur, se rétracta quelques jours plus tard. Jutra était devenu une bête immonde, tant il fallait séparer le réalisateur de l'œuvre. Les déboires matrimoniaux du fondateur du Cirque du Soleil, qui gaspilla sa fortune à des fantaisies ludiques comme un voyage dans l'espace, firent également la une dans les journaux à potins. Il en profita pour vendre son entreprise à des Américains et alla se cacher quelque part dans une île du Pacifique. Dès que le vernis s'écaille, la dure réalité de l'imperfection humaine reparaît et les grands honneurs sont vite jetés aux ordures. On peut s'obstiner à nier les faits, à minimiser les impairs, à affirmer le déni, mais le mal est fait. Dès que les épaules d'Antée touchent le sol... Il faut se le dire dans ce contexte, chaque cri d'amour exhale la puanteur de la haine refoulée.

La perspective de la mort, tant individuelle que collective, doit être acceptée. Qui ne répète pas le vieil aphorisme lancé par Paul Valéry aux lendemains de la Grande Guerre : «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons qu'une civilisation a la même fragilité qu'une vie». Contrairement aux sirènes journalistiques qui nous rabattent les oreilles avec le naufrage de la culture québécoise submergée par les flots d'immigrants, il y a là une sagesse qui fait défaut. Accepter la disparition des Québécois en tant que peuple, société ou communauté cause sans doute une grande douleur, mais si tel doit être son destin, acceptons-le afin d'éviter que notre vie ne soit misérable. Ne pas accepter la mort de sa nationalité, c'est avant tout ne pas accepter sa mort individuelle. Le national a bon dos. Comme le clergé catholique voulut se constituer une irréductible nation de résistants à la modernité, il se laissa porter par le nationalisme conservateur jusqu'à ce que la Révolution tranquille rejette la religion elle-même avec son clergé. Malgré l'intensité de la pastorale de la peur, celle-ci n'avait pu plonger de profondes racines dans le terreau québécois. Lorsque le Parti Québécois hérita de la succession de l'Église, il perpétua la névrose obsessionnelle en déclarant une guerre à finir avec le fédéralisme, comme si un système administratif pouvait, à lui seul, incarner un Être national. Comme l'ancienne Église canadienne-française exerçait sa pastorale de la peur par la menace de l'Enfer, le nouveau nationalisme laïque utilisa le fédéralisme comme instrument diabolique afin de justifier le destin, l'autodétermination, en jugeant inévitable, comme vérité acquise, l'indépendance du Québec. Il ne réussit guère mieux. Le vieillissement idéologique et institutionnel du Parti l'a rendu encore plus sénile que son vieil adversaire grouillant de Parvenus, le Parti Libéral du Québec.

Si, pour reprendre la perspective d'Heidegger, le Dasein est l'Être-vers-la-mort (Sein zum Tode), le Québec d'aujourd'hui, comme la Nouvelle-France et le Bas-Canada avant lui, est tout autant un Être marqué par le temps. La vie des Québécois au temps de la colonie française fut lourdement limitée par les guerres indiennes puis par le détachement de la métropole; les Canadiens des lendemains de Conquête se sentirent déjà menacés par les flots d'immigrants qui amenaient avec eux la peste et le choléra, ce qui joua un rôle non négligeable lors des Rébellions de 37-38; les Réformistes qui participèrent au Canada-Uni durent se battre d'abord pour sauver la parité de l'usage de la langue française au parlement, puis au renversement du déséquilibre démographique en leur défaveur; enfin, la Confédération établit une frontière un peu plus étanche que l'Église ultramontaine transforma en mur d'isolement, créant un immense ghetto national; un apartheid à rebours, accentuant l'effet de névrose obsessionnelle déjà mentionné. Accepter la mort du Québec en tant qu'entité et la dissolution du peuple québécois est déjà un signe de maturité qui permet à l'Être-vers-la-mort de devenir un Être-fait-par-la-mort. Plutôt que de geindre faméliquement, à la manière d'un Bock-Côté, devant cette évidence et de jeter la pierre aux nationalistes qui ne font plus confiance et désertent le Parti Québécois, mieux vaut imaginer que le Québec se trouve en voie de métamorphoses comme il l'a été entre 1759 et 1791, ou entre 1840 et 1848, entre 1960 et 1970. À chaque occasion, des Cassandres de malheurs aussi annonçaient l'eschatologie de l'Amérique française et catholique; l'assimilation des Canadiens; la perte d'identité avec les valeurs traditionnelles d'ordre et de sujétion. Cette actuelle métamorphose ne peut être affrontée qu'avec un regain de vigueur afin de s'adapter aux conditions du changement; et si l'effort n'est pas suffisant, à sa disparition inéluctable. Ce sera de toutes façons le choix des générations futures.

Se battre, écrivait Lessing, mais aussi éprouver de la clémence pour soi. Non de la complaisance mais de la clémence. L'Être juif est coupable certes, tout comme l'Être québécois, mais ces êtres sont soumis aux aléas du milieu, du temps, des contingences existentielles. Personne n'est enfanté dans un paradis, ni dans un enfer d'ailleurs. C'est ici que le regard historique prend sa fonction. Radisson et des Groseillers ont-ils trahis la confiance mise en eux par Champlain? Oui! Et l'ambivalence canadienne ne remonte pas à la Confédération, mais à ces deux Français qui vendaient leur âme aux plus offrants pour quelques peaux de fourrures. Ils sont les pères et de nos Parias et de nos Parvenus qui ont suivi leurs traces selon la situation même de l'Être canadien, un simple contrat économique et impérialiste. L'affrontement entre Wolfe et Montcalm à fondu (comme dans le monument commun qui leur est dédié à Québec) cette double appartenance. Tu peux bien préférer Papineau, ou Chénier, ou Lévesque comme ascendants, mais le fait est que c'est à partir du Québec actuel que remonte la lignée des fondateurs du Québec, malgré des êtres si défectueux. Car c'est à rebours que se créent les rattachements. À moins de vouloir faire comme la première génération d'Israéliens aux lendemains de la fondation de l'État d'Israël : tenter d'effacer le Québec sous les Régime anglais et la Confédération comme les premiers tentèrent d'effacer la diaspora qui séparaient les Hébreux de l'Antiquité de ceux du Retour en terre d'Israël. Comment pourrait-on passer sous silence ces deux siècles et demi «d'oppressions et de luttes»? Même l'indépendance du Québec ne nous séparera pas du Canada, et les électeurs les plus subtils se le disent à chaque référendum. Les deux siècles et demi de co-habitation ne peuvent, de même, s'effacer. Les Lévesque, Trudeau, Duplessis, Lapointe, Laurier, Mercier, Lafontaine et Papineau sont là pour rester, tout comme Montcalm et Wolfe et Radisson et des Groseillers. Et les Québécois de l'avenir ne leur seront guère différents. Si cet héritage s'avère pour eux trop lourd à porter, ils n'auront qu'à s'en débarrasser, et le gouvernement actuel du Parti Libéral à Québec s'organise de manière très constante dans ce but ciblé depuis une vingtaine d'années. Le paradoxe réside sans doute dans le fait que le Premier ministre, Philippe Couillard de Lespinay, est le descendant en ligne direct de Guillaume Couillard, gendre de Louis Hébert et de Marie Rollet, premiers colons envoyés par la Compagnie des Cent-Associés dans les flancs du navire de Champlain. Mais je pense, contrairement à Lessing, qu'un tel choix n'augmente l'inconscience avec laquelle les Québécois reconduisent leur sentiment de haine de soi au moment même où ils en prennent progressivement conscience, alors qu'une nouvelle métamorphose s'annonce au Québec. Comment aimer son destin si on lui efface de la mémoire des pans entiers qui le relient à son passé?

Les Canadiens français apprenaient très tôt que leur histoire s'inscrivait dans celle de la marche du peuple Juif vers la Terre Promise. La traversée de l'Atlantique reprenait l'épopée de la traversée de la Mer Rouge; la fondation de Québec avait quelque chose de l'érection du Temple de Jérusalem; les longs voyages des coureurs des bois, des explorateurs, des marchands de fourrures n'étaient que la suite des longues marches du peuple d'Israël contre ses ennemis en vue de consolider leur présence sur la Palestine. La déportation des Acadiens pouvaient évoquer l'exil à Babylone et la Cession, à la destruction du Temple par les armées romaines. L'anglicisation des élites opéra selon le mode hérodien du temps de la Palestine juive au sein du Proche-Orient des Séleucides et les Pères de la Confédération, par le partage des pouvoirs, octroyèrent aux Canadiens français un «foyer» dans le but de les cantonner, mais en leur offrant un sous-parlement pour les affaires spécifiques qui concernaient l'éducation, la santé et la culture. De là, le seul corollaire possible : l'attente d'un messie libérateur. Or, comme dans l'histoire sainte, les Québécois ont reconnu quantité de faux messies dans l'Histoire du Québec, mais aucun n'est parvenu à réaliser la promesse faite par Dieu et le Roi de France à Cartier, à Champlain et à Talon. Aucun d'eux n'a été notre David ben Gourion.

Renoncer à l'attente des messies est déjà un signe de maturité car ceux-ci, même Québécois, ne peuvent que s'imposer comme figure paternelle tyrannique et oppressive. Le temps des Duplessis, Lévesque et Bouchard est passé – souhaitons-le! Se retourner vers l'Être indécis, qui met quotidiennement son existence en jeu, en dépassant les opportunismes politiques pour affirmer, non plus le droit à l'existence, mais prendre l'existence à pleins bras, voilà qui demande plus d'efforts et plus de constance dans son vouloir-vivre. Il ne s'agit plus de jouer au censeur du monde, ni à la victime consentante ou pas et encore moins s'abandonner au mimétisme étrangers comme c'est encore, malheureusement, trop souvent le cas. Tant que ces comportements perdureront, l'ambivalence entre le Paria et le Parvenu se maintiendra au prix de l'affaiblissement même de l'Être qu'ils voudraient incarner. Assumer son destin, disait Lessing, et même s'il conduit vers la mort. Transcender la survivance canadienne-française pour atteindre la maturité québécoise et l'épanouissement en reconnaissant les vrais et authentiques apports des fraudes et l'incompétence protégées par le népotisme et la corruption. La fierté de soi ne peut venir que de cette attitude critique mais juste.

b) La vocation internationale

C'est la longue diaspora de 2000 ans que Lessing avait en tête lorsqu'il considérait que l'internationalisme participait à l'esprit de la réhabilitation de l'amour de soi du Juif. C'est précisément cette longue durée qui confirme la vocation universelle justifiant les Juifs à leurs propres yeux :
«La volonté juive, l'intelligence juive furent les premières. Pour quelle raison? Certainement pas parce que les juifs sont plus doués ni même parce qu'ils sont doués. Mais simplement parce qu'ils ont déjà dépassé le stade de la maladie qui affecte aujourd'hui la terre entière et singulièrement la vieille Europe. Le peuple juif connaît aujourd'hui la situation d'un organisme qui a déjà guéri d'une épidémie ou d'une infection dont sont aujourd'hui victimes des organismes bien plus jeunes. Nous possédons déjà l'"antitoxine" et notre aînesse nous a immunisés contre le venin de la maladie dont la guérison est devenue aujourd'hui une question vitale.

C'est ainsi qu'il faut comprendre la prédominance des juifs dans l'époque prochaine de la révolution sociale. Cela ne s'explique pas par une propension naturelle à la révolution et au radicalisme mais tout simplement par une expérience plus ancienne de la souffrance.
 Ces souffrances qui menacent tous les peuples, le peuple juif, vu son âge, a dû les endurer avant tous les autres. Il a dû élucider et régler bien des problèmes qui n'ont atteint que plus tard des peuples plus heureux et plus jeunes. Les solutions qu'il avait trouvées ne lui étaient pas destinées en propre, tous ceux qui souffrent peuvent en faire leur profit. C'est ici que se trouve l'importance des juifs mais c'est ici aussi que réside le danger de se dissoudre en raison de cette tâche supranationale et purement spirituelle » (T. Lessing. Ibid. pp. 222-223). 

Comme le dit Benoit, «Lessing cherche en fait pour les Juifs une mission plus grandiose que la seule affirmation nationale et voudrait faire d'eux des représentants de la conscience universelle» (M.-S. Benoit. In op. cit. p. 42). Mais pourquoi cette transfiguration du Juif en consolateur universel?

Benoît ajoute : «Lessing est plus à son aise lorsqu'il se penche sur le rôle des Juifs dans le monde à venir et non plus sur la seule affirmation nationale. À la base de son analyse se trouve l'idée maîtresse de sa perception du monde, sa "philosophie de la détresse", qui fait du renversement de toute détresse (Not-Wende) une nécessité (Notwendigkeit) – nécessité qui, dans le cas du Juif, devient un impératif. En effet, selon lui, le commandement caractéristique du judaïsme est l'injonction de Moïse à son peuple de ne jamais oublier l'esclavage en Égypte. Le Juif devient alors sous sa plume une figure emblématique, spirituelle, destinée à renverser la détresse humaine. C'est grâce au souvenir des expériences douloureuses, grâce à "l'expérience de la souffrance la plus longue" que les Juifs doivent être un ferment pour tous les peuples. Au fil des années, Lessing emploie tour à tour différents termes marquant cette idée d'intermédiaires (Zwischenhändler, Vermittler, Mittlers) et de bâtisseurs de ponts (Brückenbauer) entre les peuples. Dans Der jüdische Selbsthass, il écrit ainsi : "Si les quinze millions de Juifs dispersés dans tous les peuples de la terre ont encore un sens pour la terre, c'est celui de jeter un pont et de tisser un fil d'un peuple à l'autre". (M.-S. Benoit. Ibid. p. 42). Lessing considère même que «la condition du Juif dans le ghetto n'aurait fait qu'anticiper sur celle des prolétaires des cités modernes et que, de ce fait, le Juif se doit de faire profiter le prolétaire de son expérience d'oppression et de détresse.(M.-S. Benoit. Ibid. p. 42). Comme on sait, il en fut autrement. Après la Shoah, le retour massif des Juifs d'Europe orientale en Palestine, la création de l'État d'Israël, le sort entrevue de faire du Juif un pont entre les peuples s'est complètement volatilisé. Le nationalisme juif du sionisme est devenu le prolongement du nationalisme étroit de l'Europe de l'Entre-deux-Guerres et la haine de soi continue toujours de s'entretenir en partant des souffrances que les Israélites causes et subissent comme prix à payer pour leur invasion impérialiste du monde arabe.

Il serait risible, pour les Québécois, de se doter d'une mission de consolateurs universels considérant le cours de leur histoire. On a beau avoir subi l'oppression du colonialisme, cette histoire n'est en rien comparable aux exactions commises en Inde, au Vietnam, en Chine, dans les différents pays africains... Ce qu'il faut retenir de la solution internationaliste de Lessing, c'est la transcendance possible de l'Être québécois. Plus que jamais, en cette période de mondialisation et de village global où les communications sont instantanées et universelles, la seule transcendance possible pour un peuple, pour une nation, est l'Être-pour-le-monde. La recherche de cette justification universelle, jadis entrevue par Groulx à travers le missionnariat catholique et plus tard, sous la Révolution tranquille, par la défense de la langue française, en Amérique et partout dans le monde, sont des ébauches marquées par leur temps. La seule vocation internationale capable en même temps d'affirmer l'Être québécois, c'est la capacité qu'a eu cette collectivité de vivre sous une occupation constante depuis 250 ans.

Au moment où la mondialisation semble signifier le triomphe de la pensée unique, pensée essentiellement libérale, anglo-saxonne, mécaniste, les cultures et les civilisations autres sont appelées à se dissoudre par la haute technologie et selon l'agenda du néo-libéralisme qui réagit présentement à une recrudescence de la résistance protectionniste. Il est sûr, au niveau adaptatif de l'espèce humaine, qu'un nombre restreint, voire limité à une culture, met en danger les capacités adaptatives de l'espèce humaine car c'est par la diversité que les ruses de l'adaptabilité renforcent l'ontogénèse de l'espèce face à l'hostilité du milieu naturel et humain. Il faut que la spécificité du Québec dans-le-monde soit celle de guide de la résistance des cultures à l'invasion de la culture unique. La langue française devient non plus un pan du mur de l'isolement canadien-français, mais une ouverture, malgré les forces économiques et techniques, à maintenir la diversité culturelle dans le monde. L'Être québécois ne s'affirme pas contre le Canada ou les États-Unis, il s'affirme en résistance pour le maintien de la variété des cultures, comme les écologistes luttent pour le maintien de la diversité et de la protection des espèces. Plutôt que de se laisser envahir par des immigrants pour le complaire dans son rôle paranoïaque de victimisation, la contribution québécoise devrait viser à assurer la valeur pérenne des cultures, ce qui serait plus constructif. Il est ridicule, d'un côté, de remettre au programme l'enseignement des langues autochtones afin de ressusciter leurs cultures alors qu'en même temps on rédige nos thèses universitaires en anglais, qu'on se met à l'anglais dans les communications internautes ou que l'on manie mieux la langue anglaise que la langue française chez les jeunes Québécois. Considérant que la langue est la base de la pensée, la persistance de la diversité des langues encourage la diversification des pensées. C'est là, si on peut dire, une bio-diversité culturelle.

D'une part, il faut reconnaître combien le multiculturalisme canadien est antithétique à la justification du destin québécois. Dans la mesure où il s'agit du problème de l'identité canadienne prise entre la langue anglaise partagée avec les Voisins du Sud et sa différenciation d'avec les traditions britanniques, ceci ne nous concerne pas ici. D'autre part, ce n'est pas le bilinguisme qui doit être notre apport à l'universalité, mais bien la défense de la spécificité française comme langue vivante, langue de connaissance et de penser, mais surtout langue de dé-bat. Car c'est avec elle que nous nous battons pour reconnaître notre Être collectif, pour l'affirmer à la face du monde et parvenir à l'amour de soi contre ce qui est notre pire refoulé. Langue de luttes qui aspire à dire autre chose que la banalité de l'ananké, les derniers intellectuels canadiens-français avaient compris l'importance de la dextérité et de la subtilité avec lesquelles il fallait pratiquer la langue. Une grande partie des critiques qu'ils adressaient aux premiers écrivains «québécois», dont certains se complaisaient dans le joual, consistait précisément dans la trahison et l'ignorance des valeurs universelles véhiculées par la langue française. Leurs valeurs n'étaient pas celles d'une culture se complaisant dans son aliénation et dont le maniement restait pollué par des anglicismes mal assimilés. La facilité avec laquelle les Québécois glissèrent dans un français fonctionnel, dédaigneux de l'effort littéraire, justifie amplement le manque de courage et de force liées à la fois au peuple et à l'histoire de la terre québécoise. Le même phénomène a été vécu dans l'État juif aux lendemains du grand Retour, lorsque le yiddish de la diaspora entra en contact avec l'hébreu des Cananéens, habitant depuis toujours la Palestine. A l'heure actuelle, la langue québécoise a beaucoup de poètes. Elle en a même trop pour ce qu'elle a à dire dans le contexte actuel de son évolution qui cherche encore à authentifier son français au sein de la Francophonie.

Le manque de maturité de l'Être québécois fait dire à ses poètes des monologues interminables qui ressemblent à des sermons de curés ou à des éructations d'ivrognes. La poésie canadienne-française avait plus de maturité parce qu'elle prenait conscience que s'adresser dans une langue internationale demande de la bien maîtriser pour se dire et dire le monde; la poésie québécoise dit son misérabilisme, la perte de vue des grands horizons, le manque d'instinct vital qui la propulserait hors de sa condition paranoïaque et haineuse. Les temps actuels sont ceux qui nécessitent le silence du recueillement qui précède la prise de parole, pour qu'elle soit forte, intelligente et authentique. À l'heure où l'éducation nationale nous plonge dans l'amour intéressé de l'anglais, rappelons-nous que le français est notre alternative historique, notre point de résistance qui rend possible l'affirmation de notre être-au-monde par une des cultures occidentales les plus riches et des mieux pourvues et qui ne se laisse pas (ap)prendre sans dé-battre

Montréal
30 mars 2017

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