dimanche 28 avril 2019

Pourquoi le petit Bock-Côté s'est-il laissé entarter dans une librairie?

Drame humanisto-universitaire. Entarté dans une librairie.
POURQUOI LE PETIT BOCK-CÔTÉ S'EST-IL LAISSÉ ENTARTER DANS UNE LIBRAIRIE?


L'universitaire et chroniqueur journalistique Mathieu Bock-Côté a dû se rendre à la décision d'un libraire du Plateau Mont-Royal d'annuler la présentation publique de son dernier livre suite à des menaces lancés sur les réseaux sociaux. On a dit, à tort ou à raison,
Xavier Camus, la némésis de Mathieu Bock-Côté.
qu'il s'agissait du blogueur Xavier Camus, professeur de Cégep et habitué de la tweetosphère. À l'occasion, le journal Le Soleil de Québec a rappelé qu'en 2017, Bock-Côté s'était fait entarter dans une librairie de Québec dans une situation analogue. Preuve qu'on accorde beaucoup (trop) d'importance à ce que dit ou écrit ce personnage qui maintenant répand son opinion dans le journal de droite, Le Figaro. Je pense qu'il est temps, en effet, qu'on rase le client de près.

J'avais pensé, au départ, intitulé ce texte : POURQUOI JE DÉTESTE BOCK-CÔTÉ? En fait, que j'aime ou je déteste le personnage est sans intérêt aucun. Ce qui est pertinent, par contre, c'est exposer comment il pense ce qu'il écrit; comment ce qu'il écrit est une subversion de la critique historique en idéologie toxique pour la conscience, même nationale, des Québécois, et comment, finalement, il contribue à ce que son utopie conservatrice du Québec indépendant devient un obstacle à réaliser même cette indépendance. Pervers et subversif, Mathieu Bock-Côté? Derrière sa verbomotricité vide mais drôlatique qui rappelle l'ancien maire Jean Doré; malgré sa bouille caricaturale des studios radiophoniques et des plateaux de télé? Eh oui! Celui qui paraît le plus batailleur des Québécois est celui qui encourage la velléité de ceux-ci à procrastiner sur la glose de la gnose et la gnose de la glose pour finir par cultiver le quant à soi des Québécois qui est la source d'un grand nombre de leurs malheurs.

En tant que galle de Pierre-Karl Péladeau.
Par une circonstance imprévue de ma part, voilà notre animal qui publie dans sa chronique portée par la léproserie de Péladeau sa philosophie de l'histoire du Québec. Quel beau cadeau d'anniversaire il me fait! Dieu est bon pour moi et je l'en remercie les bras en croix. Pour être honnête envers mes lecteurs, je la transmets à sa connaissance pour ceux qui ne seraient pas abonnés à la feuille de chou du Journal de Montréal.

L’histoire du Québec semble traversée par deux trames contradictoires. Il vaut la peine de méditer sur les grandes aspirations qu’elles canalisent pour voir comment elles travaillent encore notre présent, quoi qu’en pensent ceux qui ont une conception autoréférentielle de l’actualité, comme si cette dernière était à elle-même son propre contexte. L’histoire, rappelons-le, est une formidable école pour s’éduquer politiquement. Bien comprise, elle permet aussi de comprendre ce qu’on pourrait appeler la psychologie politique d’une nation, ou du moins, les grands schèmes qui structurent son imaginaire collectif.
D’un côté, il est parfaitement possible de repérer dans l’histoire de notre peuple une aspiration jamais démentie à la pleine existence nationale, dont le débouché le plus naturel serait l’indépendance, mais que certains ont préféré traduire par une aspiration à la refondation d’un Canada binational, ou encore, par la reconnaissance du Québec comme société distincte dans la fédération. L’aspiration à une refondation nationale permettant aux Québécois d’être enfin reconnus comme une nation à part entière, ne cesse de renaître dans notre histoire, même après les pires défaites. On a pu dire que les Québécois sont plus doués pour la survivance que pour l’indépendance. Il y a du vrai dans cette affirmation, mais à condition de la nuancer considérablement. Les Québécois ont toujours survécu dans l’espoir secret d’une renaissance, d’une prochaine étape, qui leur permettrait de se reprendre en main. Tel est le moteur de la fierté québécoise, qui s’est exprimée par certains slogans politiques dans notre histoire, comme «maîtres chez nous» ou «on est capables». Mais j’y reviens: le jour où nous proclamerons notre indépendance, rien ne nous aura jamais paru aussi évident et nous nous demanderons pourquoi nous avons tant tardé à y accéder.
De l’autre, depuis la Conquête, on peut aussi repérer un sentiment contradictoire, qu’a déjà analysé avec une grande subtilité Jean Bouthillette dans son remarquable essai Le Canadien-français et son double: il s’agit de la tentation d’en finir avec soi, de se délivrer d’une culture jugée trop lourde à porter, qui nous enfermerait dans une vie provinciale et nous empêchant d’embrasser pleinement l’expérience américaine. Bouthillette parlait plus précisément de la tentation de la mort, comme si nous portions en nous le désir de nous effacer et de cesser de poursuivre une histoire qui serait fondamentalement vaine. Dès lors, les plus radicaux rêvent ouvertement à notre assimilation à l’empire nord-américain, alors que d’autres, certainement les plus nombreux de cette tendance, sans renier explicitement leur identité québécoise, en proposent la définition la plus minimaliste possible, et veulent en tirer le moins de conséquences politiques possibles. Ils rêvent alors d’un Québec où le français vivrait encore mais ne viendrait plus entraver notre conversion réaliste aux paramètres généralement admis de l’identité nord-américaine. À gauche, cette aspiration prend la forme d’un cosmopolitisme radical alors qu’à droite, elle prend plutôt le visage d’une fascination quasi-morbide pour l’anglais et les États-Unis. 
Mais néanmoins, la première tendance est la plus forte des deux. Au fond d’eux-mêmes, les Québécois veulent vivre. Leur histoire est celle d’une résistance admirable et d’un long effort pour construire ici une société de langue et de culture françaises, où notre identité fonderait la vie collective, et ne serait pas optionnelle chez elle. Deux siècles et demi après une défaite qui aurait dû nous condamner à la disparition, nous sommes toujours là. Et c’est dans cette perspective qu’on doit comprendre l’appui massif et manifestement inébranlable de la majorité historique francophone au projet de laïcité du gouvernement Legault. Certains soutiennent que la laïcité en elle-même n’est pas nécessairement identitaire, que c’est un principe universel. Certes. Mais il faut comprendre que les Québécois investissement la laïcité d’une charge identitaire dans la mesure où ils en font aujourd’hui le symbole d’une réaffirmation politique de la majorité historique francophone, qui se pose désormais comme culture de convergence, pour reprendre ce concept au cœur de la pensée politique québécoise. C’est à travers la laïcité qu’on entend refaire de la culture du pays et des mœurs qui y sont associées la norme de l’existence commune. De même, à travers la laïcité, les Québécois réaffirment leur droit d’affirmer leur propre modèle d’intégration, en s’arrachant aux paramètres idéologiques et juridiques du multiculturalisme canadien. Après quinze ans de canadianisation forcée de notre vie collective, nous redécouvrons peu à peu la capacité à la penser dans nos propres paramètres.
En un mot, à travers le combat pour la laïcité, les Québécois recommencent à agir comme peuple. Ils recommencent à vouloir collectivement affirmer leur identité. Ils se réinscrivent dans l’histoire. Ils réapprennent à résister aux discours intimidants qui assimilent la moindre velléité d’affirmation collective à une forme de suprémacisme ethnique. Ils renouent avec l’idée d’autonomie. Ils pourraient, à terme, retrouver le goût de l’indépendance. 
Mathieu Bock-Côté,
27 avril 2019,
Journal de Montréal.


Voici l'opinion de Bock-Côté, nous allons maintenant déconstruire tout ça.

Philippulus, le mauvais prophète.
D'abord, Bock-Côté prétend se servir de la connaissance historique comme "laboratoire de sciences humaines", et plus spécifiquement de sciences politiques, comme on disait autrefois. Machiavel a été l'un des premiers à penser créer une science politique positive en l'appuyant sur l'histoire, à travers des ouvrages comme Le Prince et son Discours sur la première décade de Tite-Live. Or, malgré la Realpolitik, les leçons politiques qu'on peut tirer de la connaissance historique sont de peu d'effets. La malédiction de Cassandre persiste. Les prophètes ne sont pas entendus. Tout historien consciencieux dira à ses élèves qu'il n'y a pire subversion de leur métier que prétendre jouer aux prophètes. Aussi, s'il était possible d'utiliser l'historiographie comme un livre de recettes de Ricardo, la paix et l'ordre sur terre seraient choses faites depuis longtemps. Soyons plus modeste et considérons que la connaissance de l'histoire fournit à peine une science morale, un savoir sur les conduites et les comportements collectifs, en matière politique comme en matière économique tout aussi bien que culturelle. Et comme pour tous, il y a de mauvais élèves et de bons. Bock-Côté est visiblement un mauvais, son prophétisme ne reflète donc pas le continuum de tendances de fond de l'histoire des Québécois.

C. W. Jefferys. Britanniques et Canadiens chargeantle régiment d'Arnold, Sault-au-Matelot.  
Notre prophète nous dit repérer "dans l’histoire de notre peuple une aspiration jamais démentie à la pleine existence nationale, dont le débouché le plus naturel serait l’indépendance, mais que certains ont préféré traduire par une aspiration à la refondation d’un Canada binational, ou encore, par la reconnaissance du Québec comme société distincte dans la fédération". Tout cela est très très récent dans l'histoire du Québec et ne saurait se mériter la qualification idéologique d'aspiration jamais démentie. Cette aspiration à "la pleine existence nationale" est une projection plus qu'une réalité diachronique. Rappelons les faits, puisque l'histoire ce sont avant tout des faits avant les théories, qu'une fois la Conquête achevée (1763), les fils de la Nouvelle-France ont eu à choisir entre se rallier aux rebelles américains ou restés colonie de l'Angleterre. Ils ont choisi la seconde, plutôt qu'une indépendance parallèle avec les colonies. Si tel avait été leur choix, ils auraient appartenu à la Confédération des États-Unis, entre 1783 et 1789, institution étatique très décentralisée, et ils auraient pu très bien faire comme certaines colonies durant un certains temps, refuser de se rallier à la nouvelle entité et restés indépendants dans un Canada alors fort minoritairement anglo-saxon. Certes, ils ne pouvaient prévoir ce que seraient les lendemains de l'indépendance américaine, si pour autant la rébellion sortait triomphale de la guerre. Nous naviguons en pleine uchronie, mais cela nous permet de voir que l'affirmation de Bock-Côté est fausse pour l'époque. Plutôt, une peur s'est installée en 1775, au moment de l'invasion américaine du territoire québécois ou canadien dans les termes de l'époque. Une peur et une omertá se sont imposées. La peur de la puissance britannique sur les colons canadiens et l'omertá de la critique du régime colonial. Peur de subir le sort des Acadiens de 1755 par exemple, s'ils montraient des velléités de support aux rebelles américains ou de trahison du serment de 1760 comme rupture de la parole donnée et proscrite par l'Église. La peur est bien devenue un caractère psychologique structurel de la population à partir de ce moment-là. Le refus de l'association avec les rebelles laissait percevoir un double risque : d'abord la vengeance du conquérant survenant une défaite du projet américain; ensuite de l'agressivité des Américains dont le schéma de la Louisiane est venu, a posteriori, confirmer les inquiétudes d'une association trop étroite avec l'Union américaine. L'option nationale ne faisait donc pas partie des choix de 1773 et pas plus de 1791.

Caldwell's Manor, lieu ou fut lue la Déclaration d'Indépendance du Bas-Canada.
Elle tirait de l'aile encore en 1837-1838, puisque le Bas-Canada a d'abord pensé en termes de fière colonie britannique avec les 92 Résolutions et les Patriotes se sont résolus à attendre de passer seulement à l'extrême limite de la défaite pour proclamer, par deux fois la même année (1838), l'Indépendance avant de prendre la poudre d'escampette vers le New York. Le geste était beau, symbolique mais inopérant. Les anciens patriotes, par après, ont opté pour la fondation du Canada binational de l'Union de 1840, auquel se sont ajoutés huit autres provinces avec le siècle, et cela n'a pas changé depuis. Donc, une seule tendance de fond demeure, l'impuissance à poser un geste d'affirmation nationale. La velléité politique confine à la solution canadienne, l'aspiration nationale submerge sous la structure psychologique de la peur, n'émergeant que dans le courant des années 1960. Il ne faut donc pas projeter le Québec des 50 dernières années sur les 200 autres précédentes. C'est une déformation de perspective historique qui conduit à mal interpréter la situation actuelle.
Congrès eucharistique de Montréal 1910.
Le thème de la survivance est apparue aux lendemains des Troubles de 37-38. Il a été le produit de la Sainte-Église catholique et romaine qui projetait sur l'ensemble de la population québécoise sa propre fièvre obsidionale d'être assiégée par la modernité et l'anticléricalisme. Survivre, c'était d'abord la survivance catholique plus que nationale, à tel point qu'il a fallu l'épiderme sensible de Henri Bourassa pour rappeler à Mgr Bourne, l'Irlandais parvenu, qui dans un discours au parc Sohmer de Montréal, nous disait que nous devions survivre pour notre foi catholique au détriment, s'il le fallait, de notre langue française. Bourassa l'a rabroué publiquement, devant les autres monseigneurs un peu gênés. Donc, l'idée d'une survivance "dans l'espoir secret d'une renaissance, d'une prochaine étape, qui lui permettrait de se reprendre en main", n'est conforme en rien à notre histoire. Le premier espoir des Canadiens consistait à voir revenir les Français, profiter cette fois d'une bonne donne de la guerre, pour reprendre la colonie aux Anglais, comme en 1632. L'exécution de Louis XVI en 1793 et le refus de La Fayette d'étendre la guerre d'indépendance au Canada ont vidé ce moule d'espérances. En s'insérant dans le néo-gothique médiéval de l'Église catholique d'Amérique du Nord, toute idée de renaissance s'évanouissait, au point qu'il a fallu attendre les années 1960 pour voir le slogan Maître chez nous! (https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B195tjojRBFyMzV5bnQ5aWZnYWs) exprimer un peu plus qu'une vulgaire campagne électorale. "Tel est le moteur de la fierté québécoise". Les résultats référendaires de 1980 et de 1995 ont plutôt montré que, malgré le vent printanier soufflé sur la province en 1960, la peur restait bien le véritable moteur de la psychologie collective des Québécois. On le voit encore présentement avec la crise de la laïcité. Il est particulièrement pervers de ventiler une espérance quand les esprits sont toujours prisonniers d'une chape culturelle qui leur rappelle qu'ils sont toujours nés pour un petit pain, et qu'un Québécois ne peut pas aller plus haut que la présidence de Québecor tandis qu'un franco-ontarien peut aller jusqu'à la tête de Gesca et de Power Corp.  "le jour où nous proclamerons notre indépendance, rien ne nous aura jamais paru aussi évident et nous nous demanderons pourquoi nous avons tant tardé à y accéder". Et si cela est une marque de fierté, je me demande comment s'exprime la peur dans l'esprit de Bock-Côté? Ça ne doit pas être très beau à voir!

Passage obligé, Bock-Côté nous rappelle Jean Boutillette et son ouvrage Le Canadien français et son double. Ce qu'il rappelle de cet ouvrage se résume à cette quatrième de couverture que son ami libraire aime tant exhiber dans ses vidéos-youtubistes avant de s'envoler dans sa rhétorique nombriliste partagés par des gens qui s'ennuient de Tout le monde en parle hors saison. Bouthillette a pris dix ans pour écrire ce petit opuscule qui fait à peine 100 pages. Une introspection. Une crise de conscience individuelle autant que collective. L'épreuve de l'ordalie qui prenait chaque enfant, une fois qu'il terminait sa leçon d'histoire à la fin de la septième année de classe. Qu'est-ce qui se transmettait, inconsciemment, dans l'esprit de ces enfants et lui restait enraciné dans la tête pour le restant de ses jours? Quelle épreuve il a fallu à ceux-ci, dans les années 60, pour sortir de cette programmation psychologique et morale déprimante, qui les conduisait jusqu'alors à répéter inlassablement le même complexe d'échec et ce sentiment d'infériorité lorsqu'il se comparait aux autres peuples de la Terre! Peut-être, si Bock-Côté avait été moins nombriliste de sa petite personne; s'il avait eu une empathie sincère pour ces jeunes que nous étions, il aurait mieux compris les conséquences de cette thérapie que Bouthillette, en s'imposant à lui-même, partageait avec le reste de la population. Bouthillette est resté l'homme d'un seul livre alors que la logorrhée de Bock-Côté se transforme en autant de papiers brochés.

Centre d'achat, Plattsburg, N.Y.
La tentation de la mort à laquelle fait référence Bock-Côté, c'est la haine de soi. La Selbsthaß des Juifs, dont parlait Theodor Lessing et qui est partagée par nombre de peuples colonisés. Cette Selbsthaß qui nous attachait à des souvenirs pleins de ruminations envers la France, mère indigne, qui avait abandonné sa progéniture le long du Saint-Laurent; volonté d'une bourgeoisie aliénée qui tenait à se rattacher à une culture classique morte depuis deux siècles en France même. Rejet mais envie aussi de l'Amérique anglo-saxonne à laquelle nous appartenions espace et temps. Cette expérience intérieure, visiblement, échappe à Bock-Côté. Qui sont ces radicaux qu'il suppose rêver ouvertement à notre assimilation à l'empire nord-américain? Elvis Gratton? On chercherait la radicalité chez Elvis Gratton qu'on ne la trouverait pas. Et cette majorité silencieuse qui sans renier explicitement leur identité québécoise, en proposent la définition la plus minimaliste possible tout en en tirant le moins de conséquences politiques possibles, qui, sinon que ces libéraux provinciaux qui ont voté "non" par deux fois au référendum sur la souveraineté du Québec, auxquels il faudrait bien ajouter leurs frères-ennemis du Parti Québécois qui ont fait de l'association la pierre ajustée au cou de la souveraineté lancée à l'eau. Enfin, ces Québec Solidaires qui misent sur le cosmopolitisme radical à côté de la jeunesse américanisée par l'anglais et les bébelles informatiques; d'une jeunesse superficielle et opportuniste qui n'est pas la première de notre histoire. De tout cela, Bock-Côté ne voit pas la mouvance dialectique. La gauche libérale de 1960 qui s'est opposée au nationalisme rance de l'Union Nationale en promettant aux Bob Gratton l'enrichissement à crédit si elle appuyait l'État-providence; la gauche péquiste de 1970 qui s'opposait à cette droite libérale qui préparait le Québec inc. avec les grands barrages de la Baie James; la gauche solidaire de 2020 qui s'oppose au nationalisme conservateur de Legault sans réaliser qu'elle se tire dans le pied en condamnant le projet de loi sur la laïcité au profit du Charkaouidistan. Jeune putain vieille dévote, toujours : le Parti Libéral du Québec, le Parti Québécois, Québec Solidaire. Si tout cela n'est pas la contamination de la Selbsthaß, de génération en génération, qu'est-ce que c'est? Et Bock-Côté de délirer : "Au fond d'eux-mêmes, les Québécois veulent vivre..." Si la chose était si évidente, comme il le suppose, pour le jour où le Québec deviendra indépendant, pourquoi sentir le besoin d'insister sur cette affirmation? Se cherche-t-il à se convaincre lui qui vit d'annoncer la disparition prochaine de ces Québécois?

X. Dolan. Mommy, suicide final sur air de chanson anglophone.
Doit-on vraiment regarder l'histoire des Québécois comme "celle d'une résistance admirable et d'un long effort pour construire ici une société de langue et de culture françaises, où notre identité fonderait la vie collective, et ne serait pas optionnelle chez elle"? La question est légitime, en effet, mais elle ne se pose que dans la forme et ne convient pas dans le réel. Cette résistance a été la praxis passive de deux siècles de domination britannique et d'aliénation catholique janséniste. Ce long effort a été celui de l'inertie et non d'une morale activiste de l'histoire qui a été avortée en 1838 et emportée en 1840 afin de se complaire aux solutions de lord Durham. Il n'y a pas de construction d'une identité qui utiliserait la langue et la culture françaises à moins ne pas voir la quasi exclusivité de la chanson anglaise qu'écoutent les jeunes Québécois depuis des générations ou le peu de goût qu'ils ont pour la lecture d'œuvres non seulement québécoises, mais francophones. Tous ces jeunes compositeurs qui ne revendiquent ni Gilles Vignault ni Claude Gauthier comme mentor et préfèrent entrecouper deux mots de français de quatre mots d'anglais dans leur "tunes" afin de faire vendeur. Ou encore ces réalisateurs de cinéma ou de télévision qui illustrent leurs produits de chansons encore-là en anglais. Et cette même jeunesse qui, il y a quelques années encore, s'écriait Fuck l'identité! qui maintenant peine à savoir s'ils sont straight, gay, bi ou trans et ce font de cette quête d'une identité individuelle le problème insoluble du Moi face à sa génitalité.

Plébiscite du 27 avril 1942.
Bock-Côté a raison sur une chose : la laïcité n'appartient pas à la petite politique mais bien à la politique structurelle de l'identité québécoise. Cependant, contrairement à ce qu'il pense, ce n'est pas par "la laïcité qu'on entend refaire de la culture du pays et des mœurs qui y sont associées la norme de l'existence commune". C'est tout simplement ignorer ce qu'est la laïcité. La laïcité n'est que la neutralité de l'État et de ses appareils. Une société laïque n'existe que si ses institutions publiques sont neutres en termes de religion. Rien de plus. On ne peut ériger une société ni même une culture sur la laïcité. C'est du simplisme de kangourou pas de poche! Certes, "les Québécois réaffirment leur droit d'affirmer leur propre modèle d'intégration, en s'arrachant aux paramètres idéologiques et juridiques du multiculturalisme canadien". Outre la mauvaise formulation du phrasée, il faut reconnaître que ce propre modèle d'intégration qui résiste et s'oppose au modèle canadien n'est pas actuel. Il remonte au XIXe siècle, sinon comment expliquer ce trait des deux solitudes du Canada? L'identité québécoise est le principal obstacle à créer une identité canadienne. D'un côté, le Canada voudrait que les Québécois partagent l'unanimité des autres Canadiens. On le ressent aujourd'hui depuis que l'on parle du multiculturalisme, mais ce n'est rien comparé aux deux crises de la conscription de 1917 et de 1942, tant le sang des Québécois y fut l'enjeu de l'opposition. De l'autre, les Québécois voudraient qu'on reconnaisse leur droit historique comme Pierre Elliott Trudeau, pris à faux dans son idéologie libérale, a encouragé le droit historique des peuples autochtones qu'on a gratifié depuis de "premières nations" comme s'il y en avait ensuite une "seconde" (les franco-catholiques de l'Empire britannique d'Amérique du Nord) puis une "troisième", la plus nombreuse, la plus évidente, la dominante depuis plus de 150 ans, les Britanniques de l'Empire. Sur ce point, Justin Trudeau maintient la tradition depuis John A. Macdonald. On peut autoriser les "premières nations" à conserver des droits traditionnels et communautaires historiques, étant voués à une disparition, certes plus lente que prévue, mais tout aussi inexorable au niveau démographique. La troisième, étant généralisée, ne se définit plus que comme "nation canadienne", avec son drapeau, son passeport, ses douanes, le siège pour se mettre un péteux à l'ONU, son pétrole qui a remplacé ses blés, son assistance sociale qui a remplacé sa pêche à la morue et ses multiethniques qui gonflent les seuls quartiers de Toronto. Reste la couche intermédiaire, celle des francophones québécois, passive, maintenue dans sa force d'inertie appelée survivance, se grisant de découvertes de patentes à gosses pour se valoriser l'esprit d'inventivité qui persiste jusque dans des multinationales honteuses comme Bombardier et SNC-Lavalin qui, pour se maintenir à hauteur de Boeing ou de WSP Global, profitent de la "péréquation" provinciale en tétant des subventions qu'ils finissent toujours par obtenir des fonds publics, équivalent de B.S. qui tombera dans la poche des hauts gestionnaires des deux entreprises. À ce compte, l'expression canadianisation forcée de notre vie collective est à mettre sur le même compte que les référendums volés et autres croustillantes expressions qui traduisent moins la réalité que des frustrations et des ressentiments.

14 000 Yvettes au Forum, 7 avril 1980.
Résumons-nous. L'exposé de Bock-Côté opère une subversion de la critique historique en idéologie toxique, plus précisément en prophétisme politique. La déontologie du travail historien rejette le prophétisme et ne le considère, chez les philosophes de l'histoire, que comme une variation stylistique sans grande portée autre que le jus des figures de style littéraires. Rien, présentement, n'annonce la disparition des Québécois de la surface de la planète, ni comme êtres physiques, ni par assimilation culturelle. Comme l'en félicite Bock-Côté, les Québécois ont résisté durant 200 ans aux volontés britanniques manifestes ou latentes de les assimiler. Entre l'impossible assimilation et l'inaccessible indépendance, ils se sont placés dans une situation de masse politiquement inerte, cherchant tantôt dans le monde des affaires, tantôt dans les cercles culturels à participer dans un monde où ils ne peuvent apparaître que subsidiaires de forces nationales et internationales qui les dépassent. C'est là où ils sont les plus fragiles, ce que nous rappellent les récits des deux guerres mondiales. Tant que nous prenons la prophétie dépressive de Bock-Côté au sérieux, nous cultivons un mal-être qui paralyse les prises de décisions et les affirmations existentielles des Québécois. Nous ouvrons la porte à la menace fédéraliste affichée durant les deux campagnes référendaires : sans le Canada, les Québécois ne sont rien. Slogan repris par les hystériques du Charkaouidistan lors des manifestations menaçantes contre le respect de la société d'accueil.

Le Canadien Français et son double. Dorian Gray?
À un autre niveau, la motivation qui prête à la fierté des Québécois, selon Bock-Côté, est une perversion du seul diagnostic possible de la condition psychologique et morale de la collectivité québécoise. Ce retour de la haine de soi contre laquelle Bouthillettte avait mobilisé l'esprit analytique des intellectuels et des artistes québécois n'a duré qu'une saison, entre 1976 et 1980. Le lourd héritage des conflits psychologiques des Québécois est revenu plus fort après chaque défaite référendaire, bien plus fort que des thérapies, plutôt superficielles, avec lesquelles on a cru stimuler la confiance des Québécois en eux. Il n'a pas suffi de se chanter Gens du pays, c'est à ton tour de te laisser parler d'amour pour remporter le référendum de 1980, à la soirée duquel l'hymne s'est transformé carrément en chant funèbre. Bock-Côté n'a pas la finesse psychologique pour comprendre le phénomène décrit dans Le Canadien français et son double pour la bonne raison que ce phénomène du doppelgänger place le Québécois aspirant "à la pleine existence nationale" victime de son double Canadien français. Pour ce dernier, la plus vieille forme de définition nationale, c'est le territoire continental nord-américain qui est le lieu d'expression de l'identité. Là où réside, enfoui, son vieux rêve millénariste de convertir l'ensemble du continent à la vraie foi, le catholicisme. La seule poétique de l'espace qui lui permettait de se reconnaître une mission historique. En lui réside la mémoire de la dernière instance au moment où, dans l'isoloir, il doit marquer sa croix sur un oui ou non référendaire. Là réside le geste instinctif, irraisonné, pulsionnel qui l'empêche de voir triompher la plus jeune forme d'appartenance collective, l'identité québécoise. D'autre part, "l'espoir secret" non d'une renaissance, mais bien d'une naissance distincte de la colonie française du XVIIe-XVIIIe siècle, c'est la conscience nationale délimitée par l'appartenance au territoire de la province de Québec en attente d'inscription géo-politique du pays. Nouveau, très nouveau, peut-être encore aujourd'hui trop nouveau, il n'a pas la durée d'application de la première définition. Il n'est pas chargée de symbolique érotique, trop tourné sur lui-même, narcissique consommateur, le nez plongé dans ses complexes qui lui restent entre les mains une fois qu'il s'est usé, en vain, à trucider ses chances. Sa seule réussite, elle est destrudinale. Elle torpille les prétentions d'un Canada unitaire ébauché depuis la commission d'enquête Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, puis la politique multiculturelle de Pierre Elliott Trudeau. Le refus du Québec, même celui des politiciens libéraux provinciaux pourtant fédéralistes, à entrer dans la Constitution de 1982, traduit l'entêtement à demeurer dans cet état d'indéfinition qui apparaît meilleure qu'une participation assimilée aux politiques canadiennes. Au sein du doppelgänger, la conscience nationale écartelée entre la mémoire canadienne-française et l'aspiration québécoise ne trouve pas suffisamment cette énergie vitale qui lui permettrait de franchir le pont. Dans un sens ou dans un autre.

Les gales de Pierre-Karl Péladeau.
L'ignorance de cette situation problématique empêche finalement Bock-Côté de dégager une véritable utopie québécoise autrement que par son émancipation politique. Sans doute vise-t-il la République puisqu'un Québec conservant ses paramètres monarchiques serait anachronique. Mais au-delà, il ne vise rien de plus qu'à servir une clientèle petite-bourgeoise nationaliste mais d'esprit étroit, dont Pierre-Karl Péladeau, son employeur, est le boss. Pour reprendre la dénomination de Gramsci, Mathieu Bock-Côté est un intellectuel organique, entendons qu'il vit d'entreprises capitalistes dont le but est d'assurer le maintien d'une société inégalitaire et entièrement dévouée aux profits de ses entrepreneurs au détriment de l'ensemble de la population. Or, l'échec de Péladeau à convaincre les classes de gens d'affaire à embarquer dans le processus de l'indépendance du Québec montre l'insurmontable alliance des uns avec les autres. La répulsion soulevée par le court passage de Péladeau à la tête du Parti Québécois a été une réaction saine qui a sauvé le projet indépendantiste pour l'avenir. Un seul Péladeau, à ce titre, est plus dangereux pour le pays du Québec que 50 000 musulmans. Par le fait même, l'institution dont Bock-Côté est lui-même l'organe asservi ne peut que saboter son projet idéaliste. À servir de gale à un lépreux, on a guère de chance de poser un geste vibrant de vie

Sherbrooke,
28 avril 2019. 




lundi 22 avril 2019

Florilège autour du projet de loi # 21 sur la laïcité au Québec

Déclaration des Intellectuels pour la laïcité.




PREMIER FLORILÈGE AUTOUR DU PROJET DE LOI # 21

ENTRE LE CHARKAOUIDISTAN ET LE STEINBERGLAND
William "Bill" Steinberg, maire de Hamstead, en Colonel Sanders.


Moments pénibles lors de la Commission parlementaire de 2014.
Il y a trois semaines, lorsque commencèrent les débats autour du projet de loi # 21, on s’attendait à voir déferler les immondices habituelles des radio-poubelles de Québec, l’hystérie des douchebags de “La Meute” ou le lamento multiculturel de Québec Solidaire. Que voulez-vous? Nous avions en tête les pénibles souvenirs des dépositions devant la commission Bouchard-Taylor d’il y a dix ans. Tout aussi pires, les mémoires déposés devant la commission parlementaire sur l’étude de projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement Marois, d’il y a 5 ans. On s’attendait surtout à ce que l’intolérance et l’intolérable viennent des régions. Or, les manifestants anti-projet de loi ont tout raflé en une semaine.

Déclaration de Steinberg devant le Conseil municipal de Hamstead.
La géographie humaine des humeurs anti-projet de loi occupe deux noyaux durs, tous deux situés sur l’île de Montréal. Côté cour, la déclaration hystérique du maire de Hamstead, William “Bill” Steinberg, qui a fait honte même à ceux qui siègent au conseil municipal de ce patelin de riches victoriens en assimilant la loi 21 à un “nettoyage ethnique”. Tous les chefs de gouvernement lui ont demandé de retirer ses paroles et il s’est entêté à ne par les retirer. Défiant jusqu’à Justin Trudeau, ce qui a rajouté à l’incompétence et au peu de respect que le Premier ministre du Canada reçoit de ses commettants.

Côté jardin, la manifestation du dimanche 7 avril 2019, organisée par Adil Charkaoui - nouveau détenteur du droit de citoyenneté canadienne - et de ses amis, s’est ébranlée sur les principales artères du centre-ville. Manifestation composée quasi exclusivement de musulmans, elle offrait une identité racialiste qui refoulait en périphérie les opposants autochtones (on ne dira pas “de souche”) à la loi. Non seulement la communauté juive préféra s’abstenir d’y paraître, lui préférant les manifestations en Steinbergland, mais la communauté iranienne a refusé de s’y associer. Non seulement le Charkaouidistan nous apparaît-il exclusiviste, mais également davantage proche de la tendance salafiste radicale, qui n’est sûrement pas la bienvenue en Occident, n’en déplaisent aux Saints-Innocents du multiculuralisme.


Caricature de Chapleau, La Presse.
Une semaine plus tard, même les chroniqueurs libéraux des événements politiques se sentent mal à l’aise pour voir comment les Québécois qui critiquent sérieusement le projet de loi pourront reprendre le crachoir sans y voir flotter la muqueuse du maire Steinberg ou entendre les Allaouh Akbar des salafistes Charkaouidiens. Il y en aura sans doute encore pour s’opposer au projet de loi, mais leurs arguments seront-ils entendus de la population? Je le déplore grandement, car nous avons si peu l’occasion de débattre autour d’enjeux de société aussi importants que ceux qui contribuent à définir notre psychologie collective nationale. À l’époque des deux référendum, les réseaux sociaux n’existant pas, c’était par la presse que les Québécois, en trop peu grand nombre, pouvaient faire entendre leurs voix. Aujourd’hui qu’ils existent, l’occasion s’y prêtait à merveille et je suis heureux d’avoir eu à débattre avec des amis Facebook dont j’ai voulu respecter le mieux possible les positions, même si d’autres sont parfois intervenus dans les débats en recourant assez vite à des accusations ad nominem. L’important ne réside pas dans le fait de conduire notre vis-à-vis à épouser notre façon de penser; nous ne sommes pas en démarche de prosélytisme, mais au cœur de débats philosophiques et politiques que les positions extrémistes viennent quasiment de faire avorter en en plantant les derniers clous dans le cercueil.


Caricature de Mathieu Rodrigue.
Si de part et d’autre, nous nous engageons à la fois affectivement et intellectuellement, nous nous efforçons de donner à la raison la place de cocher qui lui revient afin de retenir nos passions et notre irascibilité et de ne déborder ni du côté du fanatisme, ni du côté de la violence, ne serait-elle que langagière. D’un côté, je me suis toujours positionné afin de bien distinguer le projet de loi du parti gouvernemental qui en est à l’origine. Mon appui pour la loi n’est pas un appui au gouvernement Legault et la Coalition Avenir Québec qui, dans la façon dont ils traitent les chauffeurs de taxi, par exemple, est tout simplement ignoble. Comment peut-on imposer à des gens, à qui le gouvernement Charest a imposé le rachat de leur permis à fort prix, leur dire maintenant que tout cela est déréglementé afin de permettre des entreprises multinationales, à une chaîne comme Uber, de s’imposer dans l’industrie? Le projet de loi # 17 est aussi inacceptable et odieux que le projet de loi # 21 est légitime et progressiste.


L'essence du pouvoir repose dans l'État, la matérialisation 
du régime  dans le gouvernement.
Seulement, ces deux projets n’interviennent pas dans la vie publique à un même niveau. Le projet de loi # 17 concerne une activité partielle dans le secteur socio-économique; le projet de loi # 21 concerne la nature et les structures de l’État québécois. Le premier concerne une décision relevant de la “matérialité du régime” dans la gestion sociétale; le second vise strictement “l’essence du pouvoir”, la puissance de l’État comme autorité en qui on reconnaît la convergence de la légalité et de la légitimité. Le premier projet de loi s’adresse strictement aux membres d’une industrie; le second à tous les citoyens de la société québécoise. Telle est la différence sémantique entre la politique et le Politique, ou pour reprendre la distinction grecque, entre la Politikè et la Politeia.

Caricature de Côté.
Après trois semaines de débats, on a l’im-pression que tout a été édit, à tort sans doute. Seulement, au cours des prochaines semaines, on risque de voir revenir les mêmes argumentaires et les mêmes répliques. Seuls des événements imprévisibles ou d’autres déclarations malheureuses qui proviendraient d’un côté ou de l’autre pourraient relancer la crise. Mais derrière ces épiphénomènes, l’essentiel du débat ne changera pas. Les batteries des adversaires sont disposées. Je profite de cette circonstance pour remettre en ordre certaines des interventions que j’ai faites sur mon site et des réponses que j’ai adressées à des débatteurs pour réviser ma pensée, consolider mes analyses, établir une cohérence à travers de multiples interventions qui vont à hue et à dia. Je ne mentionnerai pas le nom de mes vis-à-vis, par respect et politesse, et je les inviterai jusqu’à faire de même sur leurs sites. Trop d’éléments importants dans leurs argumentaires mériteraient d’être retenus pour qu’ils soient enterrés sous les cris et les déclarations hystériques en provenance du Charkaouidistan et du Steinbergland.




Au cours des prochains jours voire des prochaines semaines, je rapporterai ces éléments de discussion. Je commencerai par un retour sur le milieu dont la faillite est, à mes yeux, la plus spectaculaire : le milieu universitaire. Certes, les Bouchard, Taylor et autres pétitionnaires ne représentent pas tous les universitaires, et encore moins les intellectuels québécois. Ils ont sombré dans ce que Julien Benda qualifiait de la trahison des clercs, épousant un parti qui ne cherchait pas à voir le bon côté de la loi, mais seulement pour s’offusquer exagérément du projet de loi. Le considérant comme radical, ils ont manqué de mesure, ils ont dérogé à la règle de l’intellectuel de jauger une critique juste de l’objet à débattre pour s’en aller directement à la condamnation comme s’il était du devoir des penseurs de trouver des “victimes” et de s’en faire leur avocat. Nous ne sommes pas devant une cause universelle. Pour si fondamental que soit le projet de loi 21, à aucun moment il ne relève d’un théâtre juridique d’où sortiraient de nouvelles lois de Nuremberg (1935) ni d’une application discriminatoire qui confinerait à Buchenwald ou à Auschwitz. Bref, François Legault ne sera jamais traîné devant le tribunal pénal international pour crime contre l’humanité parce qu’il aura fait voter, avec ou sans clause dérogatoire, le projet de loi # 21.

14 avril 2019




SECOND FLORILÈGE AUTOUR DU PROJET DE LOI # 21

LA TRAHISON DES CLERCS QUÉBÉCOIS
 
QUAND ON VEUT ÉCRASER UNE MOUCHE AVEC UN CANON


Université McGill de Montréal.
Jusqu’à ce jour, le monde des universités est resté assez silencieux. Il est vrai qu’étant des enclos multinationaux, les universités baignent dans le multiculturalisme. L’importance de la clientèle extérieure apporte beaucoup d’eau - entendre beaucoup de fric - aux institutions d’élite. Il ne faut pas oublier que le coût des universités, pour la clientèle extérieure, est combien plus élevé que celui des étudiants nationaux, ce qui permet de pallier aux insuffisances du financement d’État des universités. Mais d’autre part, qu’il l’est moins que de fréquenter les universités prestigieuses des États-Unis. Si l’université est gratuite en France et dans plusieurs pays européens, le coût de la vie des grandes villes universitaires est beaucoup plus élevé qu’au Québec et au Canada. Il est donc possible, en immigrant au Québec, de bénéficier d’un diplôme d’une université de prestige (Laval, Montréal, McGill) au coût des plus bas. De plus, le night live de Montréal offre la belle vie aux étudiants étrangers. Donc, le personnel universitaire, enseignants compris, a tout à gagner à ménager cette clientèle en ne bousculant pas les pratiques morales et religieuses. Comme on ne mord pas la main qui nous nourrit, ce personnel, enseignants en tête, préfère ne pas se prononcer.


Toutefois, un groupe d’universitaires a présenté une pétition. Que des universitaires signent une pétition contre un projet de loi ne veut pas dire qu'ils s'adressent en tant qu'"intellectuels" mais en tant que membres d'un corps professionnel qui veille à ses intérêts corporatistes. Ils ne sont pas davantage pour le respect des identités parce qu'ils trouvent racistes que nous entendions contraindre certains groupes religieux à ne pas accéder à des postes d'autorité. Ici la confusion repose sur l'association intellectuel/universitaire. L'intelligence n'est pour rien dans ce geste. C'est une évidence reconnue par l'expérience que tous les universitaires ne sont pas nécessairement des intellectuels et tous les intellectuels des universitaires. Je ne vois pas tant, ici, des intellectuels que des universitaires qui, au-delà de souhaits pieux, cabalent pour leurs intérêts. Voulant se faire entendre des mouches qui portent le projet de loi qu’ils jugent merdique, entendent les écraser du canon de leurs titres.


Dès le Moyen Âge. On trouvait des étudiants de toute l'Europe à la Sorbonne.
J'ai mentionné plus haut que le milieu universitaire n'est pas le portrait en petit de la société ambiante. C'est un monde à part où le multiculturalisme est sa marque depuis ses origines. Et c'est très bien ainsi. Non pas le multiculturalisme aliénant de Trudeau et Taylor, mais la cohabitation d'une collectivité universelle, discutant et débattant des enjeux de la civilisation. Il s'y passe des choses qui sont particulières à ce milieu et qui ne reflètent en rien l'état de la société où elle est inscrite. Il est rare que les universitaires nagent dans le sens du courant social. Mais leur intelligence n'y est pour rien. En définitive, c'est l'intérêt de briller auprès d'une clientèle venue de partout dans le monde; l’intérêt aussi de représenter l'institution auprès des autres universités dans une collaboration ou une compétition mondiale et la crainte qu'on puisse les accuser d'entériner un "gouvernement intolérant" qui expliquent pourquoi les universitaires ne se prononcent pas, ou ceux qui se sont prononcés en premier l'ont fait contre le projet de loi # 21. Cela ne change rien au courant de fond, sinon que de conforter les Québécois dans leur anti-intellectualisme et le préjugé du Québécois lambda que la culture savante est une bien vilaine chose.


École du Caravage, Saint Paul écrasant le serpent.
Ils peuvent bien s'exprimer, c'est leur droit. Seulement, en tant qu'intellectuels organiques, si je reprends la définition de Gramsci, les universitaires sont des agents de la classe bourgeoise dominante et libérale, ils ne parlent pas pour tous les intellectuels et encore moins pour toute la société. Ils ne parlent même plus au nom de valeurs universelles comme les clercs idéalisés de Julien Benda. Au nom d’un cosmopolitisme mal placé, à travers un prisme qui ignore tout pragmatisme social, ils jugent qu’il serait mieux de ne rien faire et que la population québécoise se fasse tout à tous. La chose allait peut-être pour saint Paul, mais les Québécois doivent apprendre à cesser de se prendre pour pauliniens en la matière. De toute façon, aucun peuple au monde ne l’est.


Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Raymond Aron (1905-1983)
Les universitaires qui ont signé une pétition défavorable au projet de loi sont d’ailleurs eux-mêmes des membres des minorités culturelles. On n’y retrouve pas de grands noms de ceux qui marquent le monde savant québécois. En ce sens, la tendance “intellocrate” - celle qui place des experts universitaires sur le payroll des éditeurs, des revues, des chaires d’enseignement, des entrevues médiatiques ou sur les comités de sélection de bourses d’étude -, suit le bien mauvais exemple des intellectuels français. Car je tiens pour disparus ces clercs auxquels faisait allusion Julien Benda, ou du moins réduits à une minorité loin de recouper la classe universitaire. Très peu sont de véritables philosophes, plutôt des idéologues qui n’hésitent pas à se compromettre avec des causes plus sulfureuses qu’universelles. Même le fameux débat Sartre/Aron des années 50 et 60 du XXe siècle était un crêpage de chignons entre deux idéologues absorbés par les courants définis par la Guerre Froide. On les entendait sur tous les postes de radio, sur les plateaux de l’O.R.T.F. de l’époque, dans leurs revues respectives, avec leurs éditeurs attitrés. Aron a gagné le débat, non parce qu’il fût un grand philosophe mais parce qu’il était un parfait technocrate, ce qui l’amenait à faire de l’antichambre ministériel. Ces technocrates sont bien peu philosophes bien que leur culture peut parfois être impressionnante. L’universel est toutefois une dimension trop large à penser pour n’être autre chose qu’une projection d’un modèle abstrait qui engloberait toutes les civilisations et les cultures diverses, avec leurs antagonismes, dans une structure systémique qui nivellerait leurs particularismes. Une sorte de culture-pizza où chacun représenterait une pointe vivant de ses consommateurs mais relié par la pâte à tous les autres pointes. Ces intellocrates oublient seulement qu’un jour, dans la réalité, il faut trancher la pointe afin de pouvoir la goûter. Mais cela est trop pragmatique pour ces modèles issus de l’anthropologie du XVIIIe siècle.


Claire Bretécher. Les intellocrates.
Enfin, le fait que ces universitaires français, ces intellocrates gramsciens sont au service du président Macron dans l’actuel conflit social des Gilets Jaunes, désigne assez bien à quelle classe de la société ils appartiennent. Si leur crédit professionnel mérite le respect pour leur travail, leur crédit politique demeure douteux. Et il en va de même pour nos signataires de pétition. D’anonymes individus amplifient leur rejet de la loi # 21 en le recouvrant de la chape de leurs titres universitaires. Ils ignorent que, dans le quotidien, ce prestige n’existe plus, faute justement d’avoir prêtés trop souvent leurs titres à des causes où ce sont les populations qui en défrayaient les frais.


QUI A HONTE DE CHARLES TAYLOR?

Cet éminentissime intellectuel qu’est Charles Taylor rayonne mondialement sur le monde de la philosophie. Il est le principal théoricien du multiculturalisme dont Pierre Elliott Trudeau avait posé la pierre angulaire en rédigeant sa Charte des droits et libertés, préambule à la Constitution canadienne de 1867 lors du remaniement de 1982. J’ai expliqué ailleurs ce multiculturalisme comme l’une des perversions modernes de la psyché collective (https://jcoupal.blogspot.com/2019/04/pourquoi-lhonnete-homme-doit-il-lutter.html). Je ne reviendrai pas sur ce thème. Toutefois, lors d’un débat télévisuel au 24/60 de Ici Radio-Canada, animé par Anne-Marie Dussault, l’animatrice a causé un certain malaise en interrompant brusquement une avocate de formation et fort bien articulée philosophiquement, Julie Latour, qui allait exposer les intérêts particuliers de M. Taylor.


Il est clair que Radio-Canada cabale contre le projet de loi # 21 autant que Québécor pour. C'est normal. Les supports journalistiques défendent des opinions engagées et il est démocratique que chacun des deux supervise les débats selon sa tendance. Ce que Mme Latour a à dire sur Charles Taylor et que Anne-Marie Dussault refuse de la laisser dire, elle peut le dire sur les ondes de TVA. C'est de bonne guerre. Mais, au-delà de cette affiliation idéologique, un réseau national comme celui de Radio-Canada est tenu à une certaine déontologie de l’honnêteté intellectuelle et politique. Lorsqu’il s’agit de sauver la réputation d’une plume comme celle de M. Taylor, il est difficile de prétendre à l’honnêteté si l’on doit taire le fait que M. Taylor a été récipiendaire du prix Templeton (accompagné d’une bourse de $ 1,4 million) en 2007, soit quelques semaines après sa nomination à la tête de la Commission Bouchard-Taylor. La fondation Templeton est un puissant lobby américain conservateur qui cherche à promouvoir le fait religieux dans le monde, notamment à travers la reconnaissance du créationnisme et l’infiltration de la religion dans la recherche scientifique.


Dans le débat public, faire un tel rappel est tout à fait légitime. Cela fait partie de la discussion. Du fait de la surexposition médiatique de Charles Taylor, Julie Latour a bien fait de rappeler les liens du philosophe avec la fondation Templeton. Ce qui est par ailleurs déplorable, c'est le parti pris manifeste de l’animatrice en faveur du philosophe lorsqu’elle intervient d’une façon fort maladroite mais délibérée, pour le soustraire à la critique légitime. Il est bon, voire même essentiel de savoir d’où parle M. Taylor. Quoi qu’il en soit de sa position spirituelle, il est certain que de telles donations influencent une "opinion" présentée comme philosophique. Dans le cas de Taylor, toutefois, elles sont venues récompenser la formulation de sa philosophie et ne l’ont pas commandée, d’où qu’il est possible à M. Taylor de nier qu’il parle au nom de la fondation Templeton. Toutefois, à partir du moment où il l’a reçue, je ne pense pas qu'il ait été parfaitement sincère dans sa formulation du rapport Bouchard-Taylor et qu'il a seulement adapté sa pensée à ce que lui demandait les Libéraux de Jean Charest. Une fois les libéraux emportés du pouvoir, il pouvait renier sa parole et récuser le rapport pour lequel il avait été grassement payé.


Ceci dit, M. Taylor est tout sauf un croyant. Ce n'est pas Fernand Dumont, loin de là! On aurait tort de chercher en lui un Jacques Maritain ou un Gabriel Marcel. Il défend le principe religieux comme il défendrait la démocratie ou les droits de l'homme en tant qu’"instance" de l'activité sociale. C'est la religion à la carte, produit de sociétés paradoxalement laïques qui se défendent d'être intolérantes. Il lui chaut de défendre ou non le créationnisme. Il s'en fiche. N'importe qui peut penser n'importe quoi au nom de sa liberté inaliénable de penser ce qu'il veut. Vous croyez que la terre est plate? Vous avez la liberté de le croire. Vous pensez qu'Elvis, Adolf, Marilyn et Frédéric Barberousse font un carré d'as dans une île du Pacifique? À la bonne heure! C'est l'indifférentisme dont je parlais à propos du multiculturalisme. M. Taylor se fout de ce que vous pensez pourvu que le pouvoir et la société vous garantissent le droit et la liberté de le penser. C'est aussi simple et bête que ça.


Cette perversion des droits de l'homme est antithétique à la confiance que l'idéologie libérale a toujours mise dans l'éducation. Contre l'obscurantisme des superstitions et des dogmes aberrants, l'idéologie libérale a toujours misé sur la démarche critique de la raison à la base de l'amélioration des cultures et de la connaissance objective. C’est à ce titre que tout authentique progressiste reprend le mot de Voltaire : “Écrasez l’infâme!” Or, M. Taylor trahit cette confiance. En se voulant plus libéral que Voltaire, il finit par devenir un de ses bâtards jadis visés par John Saul. En promouvant le multiculturalisme, et particulièrement dans le contexte du débat entourant le projet de loi # 21, M. Taylor apparaît comme un "anti-Lumières". Non parce qu'il défendrait le créationnisme, mais parce qu'il trahit la raison au nom des caprices et des songes creux du populisme "de gauche". Dès qu’une pensée ou une croyance mutile la liberté des individus, que cette liberté soit de critiquer les religions ou d’affirmer la suprématie de la neutralité de l’État à travers ses agents en état d’autorité, il est du devoir de la raison et de l’intelligence de lutter afin d’en démontrer la fausseté et l’aliénation qu’elles font porter à l’ensemble de la population. Il faut réaliser une chose qui est de l’ordre du principe de réalité (ou de déplaisir, au choix), que le “vivre-ensemble” ne peut se faire à n’importe quel prix. En ce sens, la pensée de Charles Taylor est à certains points toxique et sa honte qu’il dit devoir éprouver d’être québécois si la loi 21 est votée, est celle de lui-même face à sa propre déontologie professionnelle.


LA GIROUETTE DU LAC SAINT-JEAN 

Charles Taylor avait renié sa signature apposée au bas de la Commission sur les accommodements raisonnables bien avant le dépôt du projet de loi # 21. Gérard Bouchard s’est décidé à l’imiter après le dépôt et avec une surenchère de propos présentant le projet de loi comme radical. Or force est de reconnaître que, malgré la sévérité apparente de la loi, elle n’inclut aucune sanction pénale ou monétaire pour les contrevenants. Rien de plus inutile qu’une loi qui ne contient ni ses modes d’application, ni les pénalités encourues pour ceux qui lui désobéiraient. À ce degré zéro de la légalité, c’est comme si la loi n’existait pas. Comment peut-on encore la qualifier de radicale?


Pour un historien qui a voyagé partout dans le monde, a fait une étude comparative des nations occidentales de 2e génération, qui devrait être à même de faire de l'histoire comparée pour savoir distinguer une loi radicale d'une autre qui ne l'est pas, c'est renversant. Gérard Bouchard ne s'était pas tant émoustillé pourtant devant le projet de Charte de la laïcité du Parti Québécois qui était autrement plus radicale et contraignante? Pourquoi, une fois en marge de devenir loi, cet historien en vient-il à trahir à la fois sa déontologie professionnelle et son "peuple" en accordant presque une crédibilité a posteriori à un délirant comme William Steinberg? C'est dans de telles occasions d'un débat publique qu'on distingue ceux qui sont sincères dans leur profession de foi à l'identité nationale de ceux qui tremblent devant les conséquences des actes collectifs. 


Edmond-Joseph Massicotte. "La prière en famille".
Dans un court texte à l'usage des néo-québécois publié par La Presse, M. Bouchard trace à gros traits les fardeaux que le catholicisme tridentin, ultramontain et janséniste (tridentin parce que lié à la pastorale du Concile de Trente (1545-1563), ultramontain (contre le catholicisme libéral et pour l'anti-modernisme exprimé dans le Syllabus de Pie IX (1864); janséniste en tant que puritanisme catholique) ont fait peser sur la population canadienne-française entre 1840 et 1960. Le tout s'achevait avec cette phrase laconique: "L'essentiel maintenant, c'est de s'assurer que cette mémoire blessée, douloureuse, ne vienne pas compromettre la réflexion sur les droits. Mais comment pourrait-elle en être totalement absente?" C'est assez mesquin cette façon de présenter les choses. Comme s'il s'agissait "de nous pardonner parce que nous ne savons pas ce que nous faisons" en votant la loi # 21; comme si notre vision de la laïcité était une façon de nous venger des mauvais traitements que nous ont amenés plus d’un siècle de domination cléricale?? Le nombre de personnes qui pensent ainsi est minoritaire. À vrai dire, on serait étonné de s'apercevoir, peut-être, que c'est parmi les culpabilisés des années 60 qu'on retrouverait le plus grand nombre de gens qui appuieraient le port des signes religieux à l'école, le scapulaire contrebalançant le hijab, se réconciliant ainsi avec leur jeunesse anticléricale.


Justin Trudeau fête l’Aïd dans une petite mosquée de Montréal
Il ne vient pas à l'idée de M. Bouchard que nous pouvons être pour la cité laïque tout simplement "parce qu'au Québec, c'est comme ça qu'on vit". Parce qu'il ne s'agit pas d'un sentiment de panique à voir revenir le religieux associé au pouvoir mais, précisément, parce que ceux qui sont contre la laïcité veulent le maintien de ce double-bind et effacer plus de 60 ans de modernisation de l'État et de la société québécoise. Le progressisme demeure toujours du côté de la laïcité et de la gauche authentique. Une "gauche" qui défend l'association du trône et de l'autel afin que les néo-québécois se sentent chez eux est non seulement puérile, mais n'est sûrement pas de gauche. C’est une droite néo-catholique, idéaliste, qui s’ignore ou se cache derrière les droits de l'homme comme droits inaliénables au risque de susciter des tensions sociales qui, au cours des décennies ultérieures, risqueront de devenir encore plus aigres. Mettons-nous bien en tête que si les Occidentaux deviennent "indifférents" au religieux, il n'en est pas de même des nouveaux arrivants qui croient toujours qu'Allah ou Jehovah vont main dans la main avec l'État et qu'il suffit qu'un imbécile leur laisse croire que la charia pourrait être considérée au même titre que les droits nationaux pour créer une complémentarité ouverte mais confondante.



À ce titre, la coalition des religions risquerait de mettre en péril non seulement la laïcité de l'État mais également les sacro-saints droits et libertés au nom desquels, aujourd'hui, cette "gauche" inauthentique défend le statu quo. (http://jcoupal.blogspot.com/2013/02/la-conjuration-des-religions.html) C'est notre ignorance de la façon de penser des cultures migrantes qui nous plonge dans ce désarroi où, entre Québécois, nous nous faisons la guerre pour agrémenter ces nouveaux arrivants qui s'amusent de nos querelles. Il est faux de croire que nous le faisons pour le bien commun. Il s’agit d’affaires purement économiques qui visent davantage à ajouter de nouveaux consommateurs que de mains-d’œuvre à l’économie canadienne. C'est le vice multiculturel de Taylor et l'insignifiance de Bouchard qui nous plongent dans cette mélancolie de nous-mêmes à se sentir honteux d'exister pour nous-mêmes, pour une fois, dans notre histoire. Enfin, devra-t-on toujours rappeler ces justes mots de Bourgault : "Nous sommes tolérants jusqu'à la bêtise"... 
15 avril 2019





TROISIÈME FLORILÈGE AUTOUR DU PROJET DE LOI # 21


CINQUANTE NUANCES DE GREY

 
MAÎTRE BERTRAND


Exclusion radicale des signes religieux des salles de classes sous la loi Ferry.
Des avocats ont donné leur perception de la portée juridique du projet de loi # 21. Pour la loi, Me Julie Latour et Me Guy Bertrand ont fait connaître leurs positions. Contre la loi, Me Julius Grey, de grande réputation pour sa défense des droits individuels, s’est fait entendre. Les arguments de Mme Latour demeure très près des énoncés du projet de loi. Elle reconnaît l’importance que la laïcité, pour assurer la neutralité de l’État dans des postes d’autorité, ne peut être compatible avec aucun autre signe affirmant l’appartenance à une communauté définie par la religion. Ce serait tout simplement un non-sens. Il ne s’agit pas de laïcité, ouverte ou fermée, une institution est laïque ou pas. Son exemple de l’enseignant qui ne peut entrer en classe en promouvant son athéisme renvoie par le fait même à l’enseignante qui arrive portant un symbole qui spécifie son appartenance confessionnelle. Les deux signes entraînent, de facto, un conflit qui veut qu’on ne peut afficher à la fois sa neutralité et son engagement. Dans un autre florilège, nous reviendrons plus amplement sur la définition de la laïcité. Ce n’est pas l’urgence de la situation qui justifie cette position, mais le principe même que les Québécois se sont donnés au cours de la réforme de l’éducation dans les années 1960 avec la fondation du Ministère de l’Éducation qui chapeaute désormais les commissions scolaires, celles-ci, entre temps, devenues linguistiques plutôt que religieuses.


Maître Guy Bertrand, dont on connaît la carrière rocambolesque entre son fédéralisme et son indépendantisme, est revenu aujourd’hui à ses premières amours. Sur son blogue, il expose l’idée que dans les cadres constitutionnels actuels, la loi 21 a peu de chances de survivre à l’appareil juridique fédéral. Disons que la démonstration de Me Bertrand vise plutôt à placer l'indépendance avant la laïcité, faire de l’indépendance du Québec un pré-requis à l’acceptabilité d’une loi sur la laïcité au Québec. Dans les faits, nous n'en sommes pas là - malheureusement - aussi faut-il en rester à la validité des arguments juridiques.


Rien dans le projet de loi ne touche à la liberté de conscience, à la liberté d'expression et encore moins à la liberté de croyance et de pratique religieuses. Il n'y a donc aucun motif raisonnable de considérer le projet de loi comme ostracisant les membres de la société québécoise sur la base de leur appartenance religieuse, comme l’a affirmé Justin Trudeau. Le projet ne concerne que les personnes en état d’autorité, la zone grise demeurant la question scolaire. Ici, la règle est de mise, les enseignant(e)s ne peuvent porter un signe religieux. Ce qui suppose que l’État (par son Ministère de l’Éducation) place les enseignant(e)s dans une position d’autorité lorsqu’ils accomplissent leurs tâches, ce qui est vrai dans la mesure où les classes d’élèves ne forment pas une petite démocratie au suffrage électoral.


Quand trop, c'est trop.
Face à cette situation, qui relève des prérogatives constitutionnelles du Québec, les arguments du gouvernement fédéral restent très minces. Une musulmane qui ne serait pas engagée à un poste d’enseignement ne pourrait poursuivre le gouvernement provincial, considérant qu’elle ne peut présupposer des raisons pour lesquelles elle ne serait pas engagée. L’engagement de l’enseignante repose désormais sur ses seules compétences et sans susciter une éventuelle discrimination pour le port d’un signe ostentatoire. La loi protège aussi bien l’enseignante qu’elle garantie une éducation neutre aux élèves. Seules les enseignantes déjà à l’emploi du gouvernement provincial auraient pu s’opposer devant les tribunaux, mais le respect des droits acquis leur permet de conserver leur emploi.


Le problème majeur réside entre la formule de la loi et son application. Il est vrai que si la loi avait été élaborée un peu moins rapidement et un peu plus subtilement, bien des cas d'application auraient pu être éclaircis. Mais aucune loi ne peut prévoir tous les conflits qui peuvent jaillir de son application. C'est pour cela que les tribunaux existent. L'essentiel du projet de loi peut être sauvé si le gouvernement ne s'entête pas à sacrifier quelques irritants, par exemple, qu'une institutrice disposant des droits acquis pourrait conserver son privilège survenant un déplacement d'école ou de commission scolaire. Ces petits détails insignifiants résolus éviteraient des plaintes qui mettraient en danger l’essentiel de la loi. Tant qu'à reconnaître les droits acquis, reconnaissons-les complètement afin d’éviter d’entrouvrir les portes à travers l’intervention du gouvernement fédéral via la Cour Suprême



De même, le gouvernement devrait cesser de subventionner des écoles privées s'il ne tient pas à les abolir. Si le gouvernement reconnaît des écoles confessionnelles, qu'il laisse à ces écoles le soin de se financer elles-mêmes. L'abolition des écoles confessionnelles serait plus risquée considérant que le gouvernement s'en prendrait cette fois véritablement au droit fondamental de croyance et de pratique religieuses. On peut gosser à couper le poil de poche en quatre, retarder l'application de la loi, mais il sera difficile de la dérouter considérant qu'il y a deux instances (la Cour Supérieure du Québec et la cour d’Appel) qui doivent examiner la loi avant qu’elle n’aboutisse à la Cour Suprême. Faisons un pas à la fois et non pas de grands écarts comme le suggère Me Bertrand, au risque de perdre à la fois l’indépendance et la laïcité. 


MAÎTRE GREY


Maître Julius Grey est un avocat émérite qui s’est illustré depuis nombre d’années dans des causes visant la protection des droits des individus. Pour beaucoup, c’est un héros des luttes pour les droits fondamentaux : femmes, gays et lesbiennes, immigrants, beaucoup doivent la reconnaissance de leurs droits à l’art de la plaidoirie de Me Grey. C’est grâce à lui qu’un personnage aussi toxique qu’Adil Charkaoui peut maintenant se balader avec tout son Charkaouidistan derrière lui.

Me Grey, disons-le, est enragé noir par le projet de loi # 21 dans la mesure où le législateur protège sa loi en y inscrivant le recours à la clause dérogatoire inscrite dans la Constitution canadienne de 1982. Elle lui coupe ainsi l’herbe sous le pied, l’empêchant - pour le moment - de plaider contre la loi. Au départ, Me Grey suppose que c’est la liberté de conscience qui est mise en péril par le projet de loi. Comme toujours, il ne reconnaît pas l’existence de droits collectifs et ne voit que les droits individuels. Il est vrai que depuis les horreurs du régime nazis, l’idée même de droits collectifs est rejetée par les différents régimes démocratiques. Pourtant, des juristes libéraux comme Edmund Burke et, plus tard Carl Schmitt ont reconnu l’existence de ce droit collectif à travers des approches conservatrices mais libérales.

Or, qu’on le veuille ou non, les individus sont tributaires des sociétés dans lesquelles ils vivent. La stratégie de Me Grey est de faire passer cette loi comme une persécution des individus pour fait de religion. Nous sommes alors pas loin du point Godwin en assimilant, comme certains le font, le projet de loi # 21 à une loi raciste digne de l'Allemagne nazie. Cette amplification est tout simplement aberrante. Il faut ne pas connaître les lois de Nuremberg de 1935 pour considérer ce projet de loi relevant du nazisme. Personne n'est persécutée pour sa religion. Personne n'est exclue des emplois eu égard à sa religion. Dans l’ordre du commerce civile, les musulmanes peuvent revêtir autant de signes religieux qu’elles le veulent. Dans le travail, dans la vie civile, aller au Cégep et à l'université, elles peuvent arborer leur voile. Supposer une persécution qui appellerait à une "objection de conscience" comme le suggère Me Grey n'est pas conforme à la réalité.


Il y a un tas de petits détails dans cette loi qui mériterait davantage d'attirer les regards critiques que de sortir de pareils énormités. Entre autres, au fait de ne pas porter, cachés à la vue, de signes religieux puisque même le ministre Simon Jolin-Barrette affirme qu’il n’y aura pas de fouille à nu. Alors, pourquoi n'en porterait-on pas sur soi. Il est vrai que par son refus des images, la religion islamique laisse peu d’opportunités de porter un signe intime qui ne soit pas visible, mais ce problème relève de l’iconographie musulmane et non de la société québécoise. De même, pourquoi avoir remis à la magistrature l'exception de définir elle-même si oui ou non elle accepterait pour les juges de porter des signes religieux? Pourquoi ne pas faire profiter du même avantage le Collège des Médecins ou l'Ordre des Ingénieurs? La magistrature serait-elle mieux à même de discerner que les autres corps professionnels l’importance ou non du port des signes religieux en état d’autorité? C'est ouvrir là une exception qui, à mon point de vue, ne se justifie pas. Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas là les parties les plus brillantes du projet de loi, mais Me Grey ne semble pas les voir.


Outre le danger que Me Grey perçoit concernant la liberté fondamentale d’afficher des signes religieux, il justifie sa position en affirmant que c’est là demander beaucoup pour obtenir peu (beaucoup au niveau des individus qui seraient obligés de renoncer à porter un signe religieux pour obtenir un emploi publique et peu de gain pour la société). Et cette justification est renchérie par l’absence d’urgence à disposer d’une telle loi. Nous devrions, au contraire, reconnaître pour une fois que les législateurs entendent précéder les conflits, c'est une bonne chose et ne pouvons que les en féliciter. Mieux vaut prévenir que guérir est un sage conseil, et gratuit. C'est toujours étonnant de la part des juristes libéraux de vivre au-dessus des sociétés et de leur histoire, interprétant les lois dans l'abstrait; ignorant la parole des partis; préférant l'intimidation aux débats qui les emmerdent tout en tirant prestige et revenus de leur emploi. Certes, on ne doit pas présumer de leurs intentions, mais il apparaît que les décisions et les gestes en disent beaucoup plus qu'ils voudraient qu'on en lise.



L'affaire Roncarelli (1946-1959): les Témoins de Jéhovah 
contre Maurice Duplessis.
Les juristes sont les gardiens d'une image de l'incorruptibilité des sociétés démocrati-ques, alors que partout, et souvent à travers eux, la société ne cesse de subir les affres de la corruption. Refiler la souillure morale aux civils en les accusant d'intolérance à l'égard de minorités est une façon détournée de se déculpabiliser devant leurs fautes déontologiques. L'affaire SNC-Lavalin est un exemple criant d’une crise de déontologie juridique. L'amplification de l'argument de discrimination par Me Grey est utilisée à bras raccourci, sans rime ni raison. Voilà, laisse-t-on penser, que l'ensemble des musulmans est persécuté. C'est une guerre aux croyances et aux pratiques religieuses, ce qui n'a pas de sens considérant qu'aucune église, aucune synagogue, aucune mosquée ne sera passible d’interdit légal. Le Québec demeure un État neutre, il ne persécute pas ses citoyens sur la base de religion, mais d’un autre côté, il n’associe aucune d’elles à son pouvoir. C’est l’essentiel de ce que signifie la laïcité. Un État neutre en tant que distributeur de services à la totalité de sa population sans permettre la possibilité que l’on puisse supposer qu’il favorise une part de la population au détriment d’une autre, c'est le respect d’un syllogisme simple : Prémisses majeures. Tous les employés de l'État sont neutres. Or - Prémisses secondes. Les musulmanes portent un signe religieux. Donc - Conclusion. Les musulmanes ne peuvent être employées de l'État.

Me Julius Grey, les bras croisés, supporte "Tout le monde en parle".
Assez hermétique, le body langage de Me Julius Grey sur le plateau de la messe dominicale de Tout le monde en parle. Assis à l'extrémité du comptoir, il s’écarte des autres participants qui échangent. Parfois, il sourit, il applaudit, mais il ne peut écarter sa morgue de s'emmerder joyeusement et comme il ne peut pas quitter sans laisser l'impression qu'il déserterait le plateau, il continue à babounner dans son coin. En cela, il illustre un trait de bien des opposants au projet de loi. Le manque d’ouverture, le refus de s'informer, indice d’un préjugé que ces avocassiers projettent sur les Québécois dont ils ne voient que l'aspect déformé, légué par les libéraux de Trudeau père, d'un nationalisme ethnique, intolérant et rétrograde. Cette image anachronique sert encore d'écran à une connaissance objective de cette société, connaissance que nombre d'immigrants ont appris toutefois à apprécier depuis 40 ans qu'ils résident au Québec et qui n'ont pas fui devant l'application de la loi 101.


Pierre Elliott Trudeau (1919-2000)
C'est par les yeux de ce fantôme que cette élite voit les Québecois, des yeux de poissons morts. Ils défendent des principes abstraits dont les effets, bons ou mauvais, sont indépendants de toute réalité sociale. Pour eux, l'important est de maintenir la laïcité dans le débat juridique afin de le retirer à la société. Depuis quand le juridique s'attribue-t-il ainsi la privation de la population du droit démocratique de débattre pour lui-même? (On peut dire la même chose des légistes qui ont pondu la loi # 21, à la différence qu'ils agissent en tant que législateurs élus démocratiquement en octobre dernier). Le peu de respect des juristes canadiens à l’égard du gouvernement québécois est évident. Ceux-ci ne seraient pas autant mobilisés si le principe de laïcité avait été amené par le gouvernement fédéral, voire par une autre province. Ils ne se mobiliseraient pas, car trop peu de gens seraient affectés par cette loi dans la vie courante qu'il ne vaudrait pas la peine de se confronter avec l'État. Au contraire, ce serait une occasion de prendre des causes perdues d'avance et soutirer du pognon aux requérants.

Il est vrai que le législateur peut défier les mœurs d'une population, surtout lorsque l'opinion populaire tarde à s'acclimater avec le réel. Il en a été ainsi de la décriminalisation de l’homosexualité avec le bill omnibus de 1969, de l’abolition de la peine de mort en 1976, et de la décriminalisation de l’avortement en 1988. Toutes ces mesures, souvent pondérées, allaient contre des souhaits de la population. La peine de mort, l'avortement, l'homosexualité sont des questions d’ordre des droits individuels avant de concerner le socius. On est sorti de cette période avec l'image que les tribunaux avaient civilisé les Québécois (et les Canadiens), d'où le prestige avec lequel les juristes continuent de se considérer. Pourtant, je tiens que la pendaison de Coffin a été plus éducative pour la population québécoise que tous les débats judiciaires entourant la peine de mort. Les reportages sur les boucheries avec lesquelles se commettaient les avortements clandestins avant sa décriminalisation jouèrent davantage que les procès médiatisés Morgenthaler, tandis que l'affirmation des milieux gais dans la métropole et participant de la culture populaire à l’époque du Flower power, ont contribué davantage à ouvrir l’opinion sur la variété des mœurs privées sans engendrer de violence. Certes, il existe toujours une violence faite aux gais, mais cette violence reste de l’ordre de la délinquance et aucune institution ne peut discriminer sur la base de l’orientation sexuelle. Donc, disons-le, les tribunaux en 1968 n'ont fait que suivre un mouvement déjà amorcé dans les mœurs canadiennes. Ils ont précipité la reconnaissance légale de ces comportements pratiques et minoritaires, mais ne les ont ni initiés ni justifiés.

Alexis de Tocqueville (1805-1859)
Entendons maintenant l'argument de la tyrannie de la majorité pour discréditer le projet de loi. Or celui-ci ne tient pas davantage la route. Cette expression, issue d’Alexis de Tocqueville, désigne l'unanimisme de la démocratie américaine au milieu du XIXe siècle. Tocqueville appelait "tyrannie de la majorité" la démocratie jacksonienne où la corruption sévissait dans le monde politique dans lequel - Tocqueville jugeait à tort - l'État était peu de choses, la démagogie rassemblant les populations autour d'idées communes fixes. On peut considérer, par exemple, l'élection de Donald Trump comme un résultat malheureux de cette tyrannie de la majorité. Un démagogue bête et stupide est élu à la plus haute fonction de l'État. Mais le programme politique derrière Trump (et non son programme économique) est à peu de chose près celui des programmes de Reagan et du clan Bush. Eux aussi étaient le produit de cette tyrannie et aucun juriste n'a cru bon s'en offusquer. Chaque scrutin en démocratie libérale est l'expression de la tyrannie de la majorité, aussi bien dans l'élection du gouvernement à Ottawa qu'à Québec. On ne peut condamner sous l'accusation de tyrannie de la majorité une loi qui nous déplaît et en appeler à la sagesse populaire lorsque l’on juge cette loi bonne. User de cet argument est donc fallacieux.

Miroir opaque
Je disais que je ne voudrais pas présumer de la conscience de ces juristes dont Me Grey est la tête de pont; nous aimerions bien croire que ces magistrats canadiens s'inquiètent avant tout de la manière dont la minorité musulmane du Québec est frappée par ce projet de loi; qu'ils brandissent - sans préjugé ethnique à l'égard des Québécois - les droits fondamentaux inaliénables des libertés de la personne; faisant preuve d'un authentique souci envers l'importance pour la démocratie de respecter les croyances et les pratiques de chacun. Mais leur fermeture "hermétique" est déjà le signe d'un refus de dialogue et de débattre et surtout d'entendre l'opinion québécoise de peur d'y reconnaître des échos de l’ensemble de la population canadienne. Disons-le clairement. Le racisme que les juristes canadiens attribuent au peuple québécois n'est que le reflet dans un miroir de leur propre racisme à notre endroit. Ils en jouissent d'un plaisir honteux et se cachent derrière les yeux du fantôme de Pierre Elliott Trudeau qui sert d'écran déformant. Miroir et écran forment ici un voile de double épaisseur qui les empêche de voir non seulement le peuple québécois tel qu'il est, mais le peuple canadien également. Une fois de plus, nous sommes le loup dans la bergerie.


La vraie question demeure en quoi le projet de loi # 21 brime-t-il la charte des droits et libertés? La clause dérogatoire, qui frustre Me Grey de ses envolées oratoires, ne s'applique que le jour où la loi sera votée, en attendant nous débattons. Les individus n'ont pas à troquer leur identité pour un emploi. Ce ne sont qu’à des postes considérés comme “d’autorité”, que le projet de loi s’applique. Ce qui place une enseignante musulmane devant un choix, une épreuve de liberté. Doit-elle se soumettre à une tradition symbolique exogène à la société d’accueil ou accomplir ce qu’est véritablement sa vocation en ce pays? En tant qu’enseignante, elle éprouve ainsi ce qu’elle est chargée d’éduquer à ses élèves : l’art de faire des choix en tant que responsabilité individuelle. Pour des gens qui ne sont pas habitués à faire un choix, l’expérience, effectivement, est éprouvante. Mais c’est ainsi que se fait l’apprentissage de la liberté. Si l’on défend les droits et libertés de la personne, il faut qu’un jour ce choix se présente, sinon il n’y a pas de libertés mais seulement un conformisme libéral, expression contradictoire dans les termes. D’autre part, si son identité tient uniquement au port de signes extérieurs, elle ne tient pas à grand chose! La CAQ a été élu à la majorité selon les paramètres de la démocratie libérale. Dans une démocratie populaire, où triompherait la soi-disant tyrannie de la majorité, tout débat serait interdit et Me Grey, pour suggérer (même s’il se défend de l’encourager) de recourir à la désobéissance civile, aurait aussitôt été arrêté après sa déclaration incendiaire. Il ne suffit pas d’obéir, il faut réfléchir pour être mature.


Or, la loi ne présuppose pas que l'on veuille changer les mœurs musulmanes ou réprimer leurs façons de vivre parce que nous les tenons incompatibles avec nos valeurs. Le projet de loi ne fait qu’affirmer que les Québécois ont leurs mœurs à eux et que s’il y a plusieurs avenues compatibles, il y en a également qui sont restrictives. Sur les épaules des seuls Québécois ne repose pas l’acceptation de toutes les valeurs du monde qui viendraient frapper à leur porte au prix de l’annihilation des leurs; pas plus que sur leurs épaules seules reposerait la lutte aux changements climatiques comme certains placards l’affichent sottement. Alors, sommes-nous intolérants? Oui, nous l'avons été pendant 160 ans environ, et on ne peut pas déloger l'intolérance issue de la religion catholique en deux ou trois générations. Et justement, c’est notre passage à la laïcité qui nous a montré comment se libérer de cette intolérance profondément enracinée dans le religieux. Ne risque-t-elle pas de ressurgir à travers un intégrisme laïque? Le rejet de l'intolérance au cours des années 70 est toujours le même. Notre société n’est pas laïque par intolérance, mais elle se sent heurtée par des pratiques qui s’affichent elles-mêmes intolérantes. Personne n’a à venir faire de leçons de morale à un peuple qui sait se comporter civilement. C’est ce qui suscite aujourd’hui la colère et la frustration des Québécois devant ces manifestations qui leur paraissent absurdes.


Bien sûr, nous devrions comprendre la logique religieuse et légale de ces pratiques, mais les codes culturels islamiques sont très loin de nous (comme les nôtres sont très loin des musulmans) pour effectivement prêter à un dialogue ou même un espace de dialogues, ce qui sera rendu encore plus difficile, surtout si les autorités acceptent d’afficher plusieurs signes contradictoires. Le danger ne réside donc pas dans l’intimidation et l'agressivité du Charkaouidistan. Le délire psychotique de Charkaoui s’appuie sur la frustration des musulmans, mais entend aussi provoquer la hargne des Québécois afin qu'ils se montrent encore plus intolérants et plus violents qu’ils ne le sont. Cette stratégie vicieuse est bien la preuve d’une mauvaise volonté devant laquelle on ne peut se fermer les yeux. Et à ce jeu, ils ne pourront être que perdants, même si tous les chiens d'Ottawa se mettaient à hurler en même temps contre la loi sur la laïcité.



Le Québécois velléitaire.
Si nous considérons que le projet de loi # 21 est une solution préventive plutôt que thérapeutique, alors prévenons et nous n’aurons pas besoin d'antidote contre des problèmes qui ne se poseront pas. La peur s'en ira avec l'affirmation de nous-mêmes car, répétons-le, ce n'est pas du terrorisme musulman dont nous avons le plus peur, mais de l'affirmation en tant qu’identité collective comme une faute qui nous mériterait de grandes culpabilités. Quelle habileté développons-nous à nous inventer des perfections morales et intègres afin de nous disculper de ne pas faire ce qu'une société mature est en droit de faire! 

Nous argumentons en disant que les immigrés musulmans sont chez eux au Québec. Précisément, ils sont chez eux, mais ils ne sont pas tout seul. Les paradigmes, les codes, les structures de la société québécoise comme société nord-américaine ayant été prédisposée par les générations antérieures, ont préséance de facto et de jure sur ceux apportés par les populations migrantes. Nous considérons que le choix d'immigrer leur a toujours appartenu "en dernière instance", comme disait le bon Engels. Nous les avons accueillis et nous leurs offrons notre société en partage. Ils doivent en accepter la culture, et nous devons la leur enseigner. Qu'ils participent au développement de la société québécoise, nous en sommes reconnaissant et nous ne leur fermons pas l'accès à ce qui a été construit ici avant leur arrivé. Entendre Justin Trudeau dire que nous pratiquons la discrimination sur la base de la religion est une insulte qu'on ne peut laisser passer. Personne n'est refusée de soins dans nos hôpitaux en raison de son appartenance religieuse. Et si ça se trouve, ce sont les immigrants eux-mêmes qui viennent imposer aux médecins comment ausculter leurs femmes. Tout ça aussi parce qu'ils ont vu un Juif, un jour à la télé, refuser une contravention donnée par une policière. C'est le prix à payer pour le laxisme de nos législateurs passés. Et je ne pense pas que les musulmans seront malheureux si le projet de loi 21 est accepté dans sa forme actuelle. Il y aura du chahut. Comme il y en a tant eu en Palestine et ailleurs au Moyen Orient, et tout cela retourne finalement chez soi à la fin de la journée.

17 avril 2019





QUATRIÈME FLORILÈGE AUTOUR DU PROJET DE LOI # 21

LE HIJAB ET LA KIPPA

LE PROJET DE LA LAÏCITÉ : UNE RÉACTION AU “NON” IDENTITAIRE DE 1980



Ceux qui s’opposent au projet de loi # 21 et dont les arguments méritent de s’y arrêter, c’est-à-dire qui parlent avec leur esprit plutôt qu’avec leurs viscères, affirment craindre une montée de haine interethnique à partir des sensibilités heurtées par le projet de loi. Ils parlent alors de “haine” et de rejet de l’Autre en se dissimulant derrière l’argumentaire de la laïcité. Que ce soit de l’amertume de la part du Charkaouidistan (que l’on doit distinguer de l’ensemble de la migration musulmane) ou des ressentiments de certains membres de la société d’accueil qui s’associeraient à des groupes comme La Meute, la haine est là depuis longtemps et au cours des dernières années n’a cessé de se manifester sur les réseaux sociaux. La tragédie de la Grande Mosquée de Québec de janvier 2017 avait créé un certain capital de sympathie qui s’est évaporé depuis. En cela, projet de loi ou pas sur la laïcité ne change rien. Pour ces contestataires du projet de loi, celle-ci n’est qu’une autre façade derrière laquelle se cache une haine de l’Autre.

Le "Love-in" canadien à Montréal, le 27 octobre 1995.
Les pulsions haineuses sont coriaces et les pulsions d'amour plus fragiles. Elles apparaissent les premières chez le petit enfant et sèment en lui le "non" qui a l'avantage, toutefois, de lui servir plus tard pour assumer sa distinction du conformisme social. Le “non” est éducateur de la personnalité et il est indispensable à sa survie et à son affirmation dans le groupe. Malheureusement, très peu l'utilise à bon escient. Au contraire, la plupart mettent leur "non" au service des conformismes les plus étroits et même des plus malsains. C’est ce que nous avons pu vérifier, par deux fois, au cours des référendums de 1980 et de 1995. Les Québécois se sont aperçus, depuis qu’ils ont cru naïvement, que le “love-in qui s’était tenu la veille du référendum d’octobre 1997 à Montréal et à qui on attribue la victoire in extremis du “Non”, n’était pas un appel d’amour de l’Autre que les Canadiens étaient venus leur témoigner, financé par la propagande fédérale, mais un geste sans lendemain qui n’apporterait que plus d’humiliations. Ce chant des sirènes leur a fait perdre, au nom de l’amour que leur porteraient les Canadiens, leur chance de s’aimer eux-mêmes, alors que les années ultérieures ont révélé que les Canadiens ne connaissaient ni ne comprenaient rien à leurs revendications constitutionnelles. Les Canadiens ignoraient que l’amour déçu engendre une haine profondément viscérale.


L'État et l'Église se sont appuyés respectivement sur ce "non" pour ériger leur puissance. Les Québécois ont transformé leur "non" émancipateur des années 1830 en "non" ultramontain du temps où l'Église catholique romaine faisait régner une chape de plomb anti-moderniste avec sa morale puritaine et exclusiviste sur la quasi totalité de la population francophone. Lorsque la Révolution tranquille a permis à la société québécoise de transformer son "non" en l'apposant à la fois au fédéralisme politique et au catholicisme rétrograde, il est apparu que chaque Québécois pouvait faire de son "non" un "oui". Ils se sont pris à aimer le monde. L'impuissance à générer ce "oui" sur le plan constitutionnel a ramené le "non" toxique du 19e siècle, offrant ce curieux mélange qui fait que la haine s'accroît à l'égard des musulmans à cause de notre haine à l'endroit de Justin Trudeau. Notre haine de Justin Trudeau participe à haïr l'immigration. Pour les nationalistes, malgré son incompétence avérée et indiscutable, il demeure le fils du très haï Pierre Elliott Trudeau dont on peut vérifier sur les bandes filmiques ses mimiques de mépris des Québécois. Comme Hamlet, victime des haines paternelles, Justin Trudeau paie le prix du Non paternel. Nous mesurons ici le coût de ne pas avoir voté majoritairement "oui" en 1980. On ne peut se haïr soi-même et penser qu’on aime les Autres, car l’amour de l’Autre n’est pas. L’amour de l’Autre n’est qu’expression, avant tout, de la haine de soi.


 
LES BÉVUES DU DOUBLE LANGAGE ÉTATIQUE



Incendie du Parlement canadien à Montréal, 25 avril 1849.
Dans l’ensemble, les humains disent "non" à l'Autre, c'est la raison pour laquelle ils sont xénophobes. Il faut toutefois des instruments sociaux efficaces pour monter cette xénophobie instinctive en structure psychique négative. Entre le refus instinctif et le refus psychique, il y a une différence. Dans le premier cas, on est encore "animal", on protège sa peau et son espèce. Dans le second, il y a un surplus de négativité qui provient de nos répulsions nourries par nos ressentiments et nos amertumes. Ce qui rassure, malgré les ténors nombreux de la répulsion, c'est qu'ils ne peuvent agir que dans l'anonymat des foules, et encore des foules spontanées, des mouvements populaires où se permettent les actions les plus violentes et les plus viles. "Grâce à Dieu", comme disait l'autre, je ne vois qu'un seul événement correspondant à cette description dans notre histoire, c'est l'incendie du Parlement en 1849 à Montréal, et il fut causé par la population anglophone qui a opéré ce nettoyage architectural politique. Les émeutes entourant la visite de l'apostat Gavazzi, fait d'Irlandais catholiques, n'ont entraîné qu’une imposition du Riot Act. L'émeute dont on nous rabâche les oreilles, celle de 1955 au Forum de Montréal, était une émeute colérique autour d’une icône sportive autour de laquelle les spectateurs exprimaient un rejet au sort injuste que le patron de la Ligue nationale de Hockey l’avait frappée, d’autant plus que ce patron représentait l’ethnie “adverse”. De ce type de révolte, il s'en produit régulièrement partout dans le monde, et encore plus parmi des populations subissant un joug colonial. Bref, le lynchage ne fait pas partie de l'ADN des Québécois.

On ne s'affirme pas vers le bas, on ne peut s'affirmer que vers le haut. Bien sûr il y a des tas de délirants qui crachent leur haine et leur peur, comme le Steinbergland nous accuse de faire du "nettoyage ethnique". Les sottises de l'un valant celles de l'autre, il n’y a rien dans tout cela qui démontre en quoi cette loi est une régression vers le bas. C’est tout le contraire. Elle est une progression de notre affirmation collective, qu’on le veuille ou non. Le répéter inlassablement n'en fait pas une vérité. La cohérence consiste justement à maintenir la même ligne tout au long d’un débat en avançant avec sa raison, non en restant obstinément têtu sur une position inspirée par des affects : la répulsion viscérale qu’inspire la loi ne vaut rien. Pas plus que l’affection aveugle ou fanatique qu’on pourrait déverser pour le projet de loi. La critique nous appelle à rendre compte de l’endroit où les intervenants se placent. Quels intérêts personnels pensent-ils que la loi 21 va venir heurter?

Armoiries de la Ville de Montréal.
On a vu les raisons pour lesquelles certains universitaires étaient défavorables à la loi. On comprend la position unanime du Conseil de ville de Montréal où la grande majorité des immigrants sont établis, bien calfeutrés contre les Québécois “de souche”. On comprend aussi la position du gouvernement fédéral, tous partis confondus, qui cabalent pour attirer des immigrants afin d’augmenter leur bassin de populations attirées par la consommation tout azimut et la main-d’œuvre qu’ils peuvent fournir pour maintenir le rendement de la production capitaliste. La force des opposants à la loi tient à ce seul caractère : le pragmatisme utilitaire de la population migrante pour l’économie canadienne. De tels intérêts sont particulièrement discernables. Le miroir aux alouettes consiste alors à présenter leur position sous des aspects humanitaires, de franche ouverture de la société d’accueil avec des exigences minimum d’acclimatation. Malheureusement aussi, il y a de l’auto-aveuglement sur les problématiques issues de l’immigration et des relations entre la population canadienne dans son ensemble, et encore plus pour la population québécoise avec son identité culturelle fragilisée par tant d’années de sottes décisions politiques. Précipiter l’immigration en se disant que les populations endogènes seront placées devant le fait accompli et finiront par l’accepter, nous dit que si des gouvernements se comportent avec la moindre insouciance à l’égard de la population, ils n’auront pas plus de respect ni de compassion pour ces nouveaux venus qu’ils attirent.

Rehab Dughmosh reconnue coupable de l'attaque terroriste du
3 juin 2017 à Toronto.
À partir de ce constat, nous ne pouvons que tirer une seule conclusion : l’immigration des dernières années, celle provenant essentiellement du Moyen-Orient, de l’Iraq et de la Syrie, majoritairement musulmane, s’est effectuée sur des postulats économiques au mépris de l’harmonisation sociétale. Cette politique d’immigration s’est effectuée sur fond de “maintien de la paix” à travers une rhétorique des plus incohérentes, ce qui a contribué à miner le sol où transitaient ces populations. Le premier responsable de la situation actuelle n’est pas le gouvernement provincial de la Coalition Avenir Québec, mais bien le gouvernement fédéral depuis le régime Harper et en accéléré sous le régime Trudeau et le gouvernement provincial de Philippe Couillard. Dans cet ensemencement de haines, les média ont joué un rôle déterminant en véhiculant, sans critique, le discours contradictoire des appareils d’État. D’un côté, le gouvernement Trudeau, encourageant l’intervention militaire en Syrie, a fait des Syriens associés à Daesh les ennemis des Canadiens. De l’autre côté, le même gouvernement en propageant sa politique d’accueil aux immigrés en provenance de la Syrie qui fuyaient les bombardements, a fait naître des angoisses insondables. Pour un esprit simple comme le mien, il y avait là deux messages proprement contradictoires.

Lorsque le gouvernement canadien ramenait des prisonniers de guerre allemands durant la Seconde Guerre mondiale, la population savait que ces détenus étaient leurs ennemis. Qu’ils avaient peut-être même tué des leurs. Dans l’ouest, une population japonaise établie depuis des générations et ayant rompu les liens avec l’Empire du Soleil Levant, fut dégradée de sa citoyenneté, expropriée et parquée dans des camps de concentration. C’était sans doute faire preuve de logique “simpliste”. Considérons que tous les Canadiens ne sont pas des universitaires diplômés en relations internationales pour saisir la nuance que les Syriens importés de Syrie n’ont rien à voir avec les Syriens contre lesquels on envoie leurs fils et filles risquer leur vie pour abattre le Califat millénariste. Le fait que de jeunes Canadiens, recrutés par des imams salafistes toxiques partageant les rêves de grandeurs de l’islam et parmi lesquels se trouvaient des Syriens se soient engagés pour aller mener le djihad contre les combattants canadiens ont confirmé le “simplisme” du doute national. D’ailleurs, le peu de sérieux avec lequel le gouvernement fédéral entend rapatrier ses citoyens partis commettre des assassinats en Syrie montre la légèreté avec laquelle il prend sa propre population en otage pour réaliser ses euphories imaginaires. On comprend qu’un démagogue peut affirmer qu’on les dédommagera, sans doute, en les mettant sur le payroll du Ministère des Anciens combattants.



PRÉVENIR PLUTÔT QUE GUÉRIR


Quartier musulman de Montréal.
Comme je l’ai dit, le projet de loi 21 s’impose même s’il n’y a pas urgence. C'est une question de prévoyance. Nous ne faisons pas seulement les lois pour aujourd’hui. Nous les faisons aussi pour demain, pour les années futures, afin de prévoir les éventualités qui se présenteront si l’on suit cette tendance lourde qui s’impose déjà. Les hordes du Califat ne sont pas à nos portes, mais l'avenir, dans une société multiethnique comme le sera le Québec de demain, si l'on commence aujourd’hui à laisser s'afficher tous les signes d'appartenances à hue et à dia dans la fonction publique, se sentira des problèmes que nous lui laisserons sur les épaules. Nous ne sommes pas moins idiots que les Américains chez qui tous les immigrants ont accepté les réserves imposées lorsqu'il s'agit de travailler à des postes d'autorité de l'État! Ceux qui anticipent la résistance des musulmans, l’effet des cris hystériques en provenance du petit califat charkaouidien salafiste de Montréal et les troubles sociaux qui pourraient en découler, ne veulent pas voir les avantages du projet de loi # 21. C'est bien afin d’éviter ces coûteux problèmes futurs, dans 15 ou 20 ans, qu'il vaut mieux prévenir que guérir. Si on insiste tant pour le remboursement de la dette afin de ne pas léguer aux générations futures un fardeau écrasant, comment se fait-il que les Libéraux ne voient pas aux effets futurs de la disharmonie installée et qui entraîne déjà deux sinon trois nouvelles solitudes à cohabiter sans s’interpénétrer?


Toronto, Ontario, Canada.
Une réplique des opposants au projet de loi # 21 consiste à supposer que ses partisans sont des "islamophobes"; qu’ils voient des menaces musulmanes partout; qu’ils cèdent à la panique, etc. etc. À défaut de poursuivre sur un argumentaire de raison, on suppose que l'interlocuteur est atteint d'une quelconque déficience affective qui laisse monter la peur en lui jusqu'à obscurcir sa pensée. C’est alors qu’on projette sur eux les délires du Charkaoudistan et du Steinbergland. Même si nous savons que les musulmans, et encore plus précisément les musulmanes, sont les plus visées par le projet de loi, il arrive que ces argumentaires ne contiennent aucune visée spécifique sur l’islam. Un défenseur honnête du projet de loi ne démonisera pas les musulmans, contrairement à une rhétorique tout aussi folle qui démonise les Québécois comme une tribu primitive sortie du Parc des Laurentides, frileuse et intolérante. Ce qui est impossible de faire, c’est ignorer certains effets négatifs qu’une immigration à tout vent fait sourdre parmi la population québécoise. Beaucoup de Canadiens ressentent les mêmes inquiétudes et il ne faut pas embarquer dans ce qui est tenue pour vérité avérée par le gouvernement fédéral : que le multiculturalisme canadien n’est en fait que le multiculturalisme de Toronto, et qu’il y a aussi loin de Toronto au reste du Canada que de Montréal au reste du Québec.


Ne reprenons donc pas les vieux tics hérités du rapport Durham. Il ne s’agit pas d’une lutte de races, d’une lutte entre Québécois “de souche” et néo-Québécois. La présence musulmane, comme les revendications "gauchistes", sont une réalité qu'on ne peut ignorer. Si la communauté juive s'est dissociée de la marche des musulmans, une semaine plus tard, elle manifestait dans son patelin, le Steinbergland, contre la même loi. Ce qui est l’occasion de rappeler que les alliés de nos adversaires ne sont pas nécessairement leurs amis. Juifs et musulmans n’oublient pas leurs dissensions communes parce qu’ils vivent côte à côte sous le règne de la mairesse Valérie Plante. Les "esprits fragiles" que Charkaoui mobilise peuvent devenir des électrons libres, auquel cas nous ignorons jusqu'où ils iront. Les Québécois n’ont pas le monopole des Alexandre Bissonnette. Comment se comportera la kippa devant le hijab lorsque celle-ci lui donnera une contravention? Qui va se trouver à arbitrer ce conflit à ses propres dépends?


Le brûlot de Mordechaï Richler, 1992.
Enfin, la prévention n’a pas à reposer sur des bases factuelles. On ne peut mesurer une situation que lorsqu'elle est advenue, lorsqu'il est trop tard. C'est parce que la population musulmane au Québec ne représente que 3.1% qu'il faut mettre clairement les choses au point. Ne nous laissons pas désorienter par l'accusation de racisme, comme lorsque les Mordechai Richler de ce monde dénonçaient les Québécois pour antisémitisme dans la presse américaine. Parler de jeter l'huile sur le feu, c'est reconnaître que le feu est déjà pris et si l’huile est jetée à travers les sottises ordurières des trolls québécois sur internet, il en est également jeté par l'autre côté avec des banderoles d'hystériques qui nous traitent de "caves racistes". C'est à qui désormais contrôlera l'incendie. La question de la laïcité est un abcès qui a trop duré et qu'il faut crever. Si l’abcès crève, ce sera tant mieux, mais cela ne se fera pas sans douleur. Il s'agit de se définir en tant que société. Un peuple mature est un peuple qui fait ses choix. Ses choix disent ce qu'il est. Il peut se tromper, tant pis, il apprendra de ses erreurs. L’esprit de conciliation des Québécois se présente toujours dans la position d'épargner la chèvre et le choux, ce qui les fait se montrer toujours que sur leur côté vulnérable, manipulable, intimidable. Et comme les Québécois n'apprennent rien de leurs erreurs, ils reproduisent inlassablement les mêmes fautes politiques.

Marché couvert à Damas, capitale de la Syrie.
Je voudrais bien que ces confrontations ne se produisent pas, mais elles sont déjà là. Je le répète, le multiculturalisme n'est pas une acceptation de l'Autre, c'est une indifférence face à l'Autre et croire que tout s'équilibre par une "tolérance" qui s'établirait sur un lieu commun (tant au sens géographique qu'au sens sémantique) est utopique si les institutions n’encadrent pas l’accueil aux différentes populations migrantes. À la différence du sens sémantique, le lieu commun géographique est source de sens multiples auxquels il faut surajouter un plus grand dénominateur commun : l’autorité de l’État. Dans les pays orientaux d’où proviennent un bon nombre de ces nouveaux arrivants, c'est la violence qui a toujours décidé de la hiérarchie des castes, des classes, des groupes ethniques, linguistiques, religieux, créant une série de ségrégations distinctives et souvent hostiles. L’interculturalisme, n’en déplaise à M. Bouchard, n’est pas garantie de cordialité. Dans ces sociétés, les signes ostentatoires sont nécessaires afin de placer chacun dans la catégorie sociale ou culturelle à laquelle il appartient. Les femmes ne “choisissent” pas leurs voiles, contrairement à ce que l’on essaie de nous faire croire. Elles doivent revêtir un voile qui les spécifie dans la communauté. L'ordre s'est érigé sur une suprématie tribale à laquelle les populations doivent se faire. Dans l'interculturalisme, il n'y a pas un lieu commun qui trouve son sens commun sans un ensemble d'institutions qui établit cette hiérarchie et qui, par le fait même, s’élève au-dessus des spécificités : l’État. Si les partisans du projet de loi sont discrédités en étant affublés d’un esprit tribal, conseillons à leurs détracteurs d’aller vérifier à quelle famille? à quel code vestimentaire social? à quelles oppositions ces victimes du sens commun québécois se confrontent dans leurs pays d’origine?


Mussolini et la horde des chemises noires italiennes.
Depuis la Révolution française, les Occidentaux essaient d'utiliser d'autres moyens de parvenir à ce sens commun, non en utilisant une violence qui conduirait à une hiérarchie discriminatoire, mais plutôt en utilisant des mécanismes civils, juridiques et, bien entendu politiques. Qui peut nier, en son âme et conscience, que la laïcité est le meilleur des choix pour le développement contenu d’une société multiethnique qui ne s’est pas encore complètement assimilée à la société d’accueil? Qui peut croire que les sens différents se fonderont d’eux-mêmes dans un lieu commun sémantique et qu’aucune disparité ethnique, linguistique, religieuse, philosophique ou politique ne viendra s'imposer en profitant de l'indifférence sociale, à la manière des régimes fascistes du début du XXe siècle? Entre une solution qui n'est pas parfaite et un vacuum juridique qui reposerait sur un pari sur l'avenir, la première m'apparaîtra toujours plus sage.
18 avril 2019

L’ÉPINEUSE QUESTION DES ENSEIGNANTES VOILÉES


LAÏCITÉ ET SALLES DE CLASSE
 
Plus d’un mois après le dépôt du projet de loi # 21, il y a un héritant qui se dégage de toutes les fonctions d’autorité et qui porterait un sévère préjudice : les enseignants, et quasi uniquement les enseignantes. Oui ou non pourraient-elles porter un signe religieux distinctif, en l’occurrence le hijab, dans les salles de classe? La loi définit la laïcité comme la séparation des Églises et de l'État. L’application s’adresse en ce qui a trait aux postes d'autorité. L’État ne peut envoyer aux citoyens deux ou trois signaux contradictoires qui attendent des services neutres de l'État. Lorsque la personne n’a que son identification comme civil servant, on sait que son service se limite à l’interprétation des lois et des règlements de l’État. Si, à côté, elle porte une croix, une kippa ou un hijad, elle ajoute implicitement l’autorité divine à celle de l’État, et alors on est en droit de se demander, en toute logique, si l’autorité divine précède l’autorité séculière? Si l’autorité séculière ne fait que reconnaître l’existence divine, comme il est formulé dans la Charte canadienne de 1982? Et si tel est le cas pourquoi une religion plutôt qu’une autre? La loi que représente ce fonctionnaire est-elle strictement liée aux codes juridiques de l’État ou si elle ne suppose pas également une interprétation religieuse ajoutée? Toutes ces questions contribuent à miner le service offert. Si on est laïque, le surplus de signes religieux entraîne à nous poser des questions. Si on est soi-même religieux, on ne peut supporter aucune vérité d’une foi qui n’est pas la nôtre. Si on est athée ou agnostique, le port de signes religieux est un outrage inacceptable. Le port d’un signe religieux exprime-t-il un surplus d’autorité du fonctionnaire sur ses collègues? Ne véhicule-t-il pas des préjugés contre le citoyen? Sera-t-il plus ou moins radical dans son interprétation de son autorité? Se justifiera-t-il même d’usage de la coercition selon l’enseignement moral de sa religion plutôt que du code qu’il doit respecter dans ses interventions? Supposer que les citoyens se plieront à l’uniformisation du double signe est vivre dans un Disneyland où tous sont de bonnes volontés et que toutes les religions s’équivalent, donc s’annulent. On retrouve à la fois l’indifférentisme déjà évoqué dans nos textes précédents et le relativisme absurde qui ne retiendrait qu’une transcendance, la métaphysique (ou si vous préférez la divinité) de l’État.


Le martyre des Jésuites en Huronie. Deux d'entre eux étaient lais.
On appelle État totalitaire un État qui s’absorbe la métaphysique religieuse, qui se divinise comme à l’intérieur des grands empires de l’Antiquité, ou qui se substitue entièrement au religieux. Cette divinité profane n’en est pas moins juste ou plus cruelle, elle est tout simplement arbitraire. Or l’État démocratique n’a pas à se substituer à la métaphysique qui demeure une affaire individuelle. Il existait dans le système catholique une place particulière pour les laïcs. On parlait ainsi de “frères lais” pour désigner ceux qui suivaient une règle sans en prononcer les vœux. On se souviendra que deux des Martyrs canadiens, ces Jésuites venus en tant que missionnaires en Huronie, étaient ainsi des donnés, des laïques pratiquant la règle de Ignace de Loyola, René Goupil et Jean de La Lande. C’est donc du monde religieux qu’est apparue la notion de laïcité afin d’établir une distinction entre ce qui relevait de l’intérieur de la sacralité, et ce qui appartenait au reste du monde, au siècle, à la sécularité. De son utilisation religieuse, le terme lai est passé à son utilisation par l’État et la société civile. La création du Ministère de l’Éducation du Québec a définitivement sécularisé l’enseignement. Comme dans les milieux protestants américains, l’enseignement religieux aurait dû être retiré de l’École publique pour être confiée aux différentes Églises, le dimanche (les Sunday schools anglo-saxons). Malheureusement, la majorité catholique de la population québécoise d’alors ne se heurtait pas du fait qu’on y enseignât la religion, considérant qu’il y avait, tout à côté, des cours d’éducation morale indépendants du chapeau religieux. Si l’État actuel, voulant être logique dans sa démarche, allait jusqu’au bout de sa démonstration, il couperait les subventions généreuses aux écoles confessionnelles. Les PPP en matière scolaire sont particulièrement vicieuses. Mais ce n’est pas là un argumentaire qui infirme la valeur du projet de loi. Ce n’est pas en soulignant ses incomplétudes qu’on discrédite le bien-fondé d’une loi.


Le maître d'école et le curé de la paroisse.
À ceux qui tiennent les signes religieux pour relatifs et sans efficience, il serait bon de rappeler qu’en tant que multiculturaliste, on peut bien être indifférent aux ports de signes religieux par une personne en autorité, mais ceux qui sont religieux ne resteront sûrement pas indifférents. Et si ces esprits relativistes s’imaginent qu’ils obtiendront plus de sympathie de leur part à pratiquer la tolérance ne se mériteront que d’être regardés, au mieux comme d’infidèles débonnaires, au pire rien de moins que de méprisables mécréants. Le multiculturaliste ne gagne rien aux yeux d’un croyant sincère et plus encore s’il est habité d’un certain fanatisme, sinon qu’apparaître comme un instrument passif entre leurs mains. En réponse à ceux qui anticipent une recrudescence des affrontements et supposent qu’il serait sans dommages que des fonctionnaires en état d’autorité puissent conserver leurs signes religieux au nom de la concorde interculturelle, cette attitude ne témoigne nullement d’une maturité psychologique ou spirituelle. La peur d’affrontements et de violences est une névrose collective qui nous lie à nos traumatismes passés. Bouchard et Taylor nous ont donné l’exemple de deux esprits vacillants devant un problème réel. Depuis, ils ont passablement changé d'avis par rapport à ce qu'ils recommandaient il y a 10 ans. Comme résultat, ils ont perdu le respect avec lequel les Québécois les tenaient.


Monnaie romaine à l'effigie de l'empereur Claude.
Quoi qu’il en soit, la loi 21 ne sera pas votée telle qu'elle est formulée dans le projet car le gouvernement devra prendre en considération les recommandations que la commission parlementaire recueillera. Dans le texte précédent, nous avons énuméré certains de ces irritants. En cela je serai pleinement d'accord qu’on les soustrait ou qu’on les modifie. Ainsi, ces enseignantes qui changeraient d'école ou de commission scolaire ne devraient pas être pénalisées alors que le projet de loi reconnaît la clause des droits acquis. Ce que l'on a permis une fois ne peut plus être enlevé. Mais cela ne touche pas son essentialité. Rien n'est dit, par exemple, pour les institutrices musulmanes, même si elles enlevaient leur signe, de disposer d'un lieu de culte dans l'école, pas plus qu'on interdirait un service de pastorale pour les élèves catholiques. Si le projet de loi n'en parle pas, c'est que le gouvernement n'est pas contre. Et moi non plus. En ce sens, rien dans la loi n’interpelle les droits fondamentaux, même en matière de croyance et de pratique. L’école n’est pas qu’un lieu d’enseignement, et les opposants à la loi ont raison lorsqu’ils affirment que cet endroit de socialisation ne peut ignorer les différences culturelles qui constituent la société ambiante. Pousser trop loin la laïcité risquerait d’entraîner un effet contraire en sacralisant l’État. Au-delà des classes, il y a les activités éducatrices et des lieux culturels - des pastorales, des lieux de rencontres interethniques ou autres activités de métissage culturels - qui peuvent agir comme un palliatif à ceux qui se sentiraient mal de leur religion.  


LE MAINTIEN DE L’INTERDIT DU PORT DU VOILE EN CLASSE

Élèves musulmans dans une classe catholique.
Au tournant des années 1970, alors que le régime scolaire passait des diocèses à l’État, j'ai eu des frères comme enseignants et ils se "convertirent" rapidement au costume trois pièces sans en apparaître particulièrement affectés. Comment il s'habillait au Juvénat des Frères Maristes, ça ne me regardait pas. Pourquoi nous être imposé ce passage de la confessionnalité à la laïcité si, aujourd'hui, c'est pour ramener les insignes religieux qui ne sont pas majoritairement les nôtres? Un costume n'est pas comme la peau. Nous accuser de racisme parce qu'on demande la tenue civile dans une tâche publique n'est pas commettre une ségrégation. Ce ne fut pas la fin du monde en 1970 et le catholicisme a survécu, aussi à plus forte raison l'islam. Si le problème est interne à la communauté musulmane qui se sent assiégée par les mécréants que nous sommes, c'est son problème à elle et nous n'avons pas à le résoudre à sa place. Notre problème, c'est de consolider une situation afin de la sortir de son perpétuel état d'anomie entre le poids écrasant des angoisses et l'élan fluide des désirs.


Lise Payett. Disparaître, Radio-Canada télé, 1989.
Je reconnais la richesse que peut apporter l'immigration dans l’ensemble de la société québécoise, et ce n'est pas cela qui est en cause. Les Québécois sont un peuple angoissé, c’est un fait d’évidence. Il faut donc le prendre comme il est. Ils sont angoissés par la mort. Disparaître est un thème qui a été cultivé jadis par un documentaire de Lise Payette (1989) et entretenu aujourd'hui par Bock-Côté. Il semblerait que nous en sommes toujours à la onzième heure depuis le temps où le Rep by pop était revendiqué par les anglophones du Canada-Uni. Ce peuple est incertain d'exister, mais en même temps, on l'a pendant tout ce temps ficelé comme un saucisson avec ses contradictions qui, lorsqu'elles se manifestaient, en prenait panique. Ce n’est pas le vol qui est la cause de l’échec référendaire de 1995 et encore moins celui de 1980 : c’est la panique qui sourdre chez les Québécois au moment d’une prise de décision difficile. Jadis, et c'était comme ça à ma naissance, il excluait ce qui n'était ni catholique ni français. Aujourd'hui, il n'exclut plus. Bien au contraire, il accueille. En dépit de quelques gueulards des radios-poubelles, il y a des milliers d'immigrants qui sont heureux de vivre au Québec.


Ces gens qui depuis l’an 2000 ont été laissés à eux-mêmes par les différents gouvernements du Québec, qui se contentaient de les franciser rapidement pour les oublier ensuite, se sont davantage crispés sur eux-mêmes pour donner la situation présente. En faisant fi des "peurs" québécoises, les gouvernements québécois les ont alimentées. J'ai déjà mentionné cette incohérence débilitante du gouvernement fédéral de mener la guerre en Syrie en même temps qu'il recevait à bras ouverts les immigrants syriens, et tout cela sur fond d’attentats terroristes spectaculaires qui défrayaient les manchettes. Deux attentats meurtriers ont même eu lieu sur le territoire canadien, dont un dans la région de Montréal. Et cela, bien avant la tuerie de la Grande Mosquée de Québec. La discussion sur le projet de loi se déroule sur ce fond d’écran historique. La menace que les Québécois entrevoient à travers l’école, c’est voir leurs enfants embrigadés dans des mouvements aux vues meurtrières. Le souvenir de deux étudiants ayant déserté le Cégep de Maisonneuve pour aller faire le djihad en Syrie et qui ont été interceptés, persiste comme un mauvais rêve dans la mémoire des Québécois. La peur de disparaître, au-delà de la disparition physique des Québécois, porte sur une disparition ontologique, existentielle; la disparition d’une entité - ne disons pas d’une société - distincte. D’une expérience historique qui refuse de se considérer comme un échec et qui ne l’est sûrement pas. Les Québécois ont quelque chose à apporter au reste de la civilisation occidentale et des autres civilisations mondiales. Ce quelque chose se définit depuis toujours par sa survivance, sa résilience à employer tous les moyens afin de ne pas ...disparaître.


Cette menace s’incarne dans ces institutrices qui affichent des signes qui ne relèvent pas de la longue durée de la collectivité québécoise. Elle provient d’une angoisse au-delà de la qualité des individus mêmes. La collectivité québécoise ne peut faire abstraction de son vécu sous prétexte que l’avenir du Québec s’écrira dans une société pluraliste. Il ne s’agit pas tant de considérer l’enseignante voilée comme un agent de prosélytisme de l’islam. Il n’y a que les Charkaouidiens qui peuvent penser une telle sottise. Il faut bien se dire que l'institutrice musulmane qui appartient à une famille de stricte observance a bien peu de chance d'aller enseigner au secondaire. Là, elle ne se retrouverait plus en présence d'enfants prépubères mais d’adolescents. Je doute que son époux approuverait. Aussi, si elles se dirigeaient vers l’enseignement secondaires, devra-t-on revenir aux classes unisexes comme dans le bon vieux temps? Avec la grille qui séparait les enfants des deux sexes dans la cour de récréation en vue de satisfaire les caprices de leurs époux? Car les contrats d'engagement d'une institutrice suppose une certaine responsabilité de l'État dans la protection de ses employés. Les cas de violence à l'égard des enseignants est déjà assez bien documenté, il faudra bien penser à élargir cette fourchette de problématiques si l'on reconnaît aux enseignantes musulmanes du secondaire à porter le hijab. Ce que je veux dire, c'est que le projet de loi # 21 ne pense qu’aux enseignantes seulement dans le contexte où elles ont rapport avec des enfants. Comme il ne fait aucune mention des musulmanes voilées dans les garderies, où elles sont nombreuses et pas seulement à Montréal, si l'on respecte les droits fondamentaux des musulmanes, il faut les respecter dans toutes leur versatilité.

L'affaire Shafia, un crime d'honneur musulman intégriste.
Ces droits, selon ces mêmes principes, ne disparaissent pas dans le contexte domestique, sinon de considérer que l'époux a sur sa femme une autorité plus forte qui lui permet d'user de ses droits patrimoniaux étrangers en opposition avec les droits fondamentaux garantis par la Charte des droits et libertés individuels. C'est un corollaire intolérable. Selon ces principes, un individu ne peut être soumis à un autre, sinon c'est le retour à l'esclavage. Cette utilisation des soi-disant droits fondamentaux ou Chartes des droits et liberté de la personne à des degrés variables nous place, nous-mêmes, en infraction et en tort face à ces lois qu'on invoque les bras en croix pour nous scandaliser d'outrager le hijab de la musulmane qui veut enseigner. L’actuel débat autour du projet de loi # 21 nous entraîne à nous interroger des droits et protections des musulmanes lorsqu’elles entrent dans le marché du travail. Sont-elles protégées seulement face aux agressions extérieures ou le sont-elles également contre les intimidations et les violences qui relèvent du milieu domestique? Leurs époux considèrent-ils les classes publiques comme des classes véhiculant des pensées sacrilèges à son intégrisme religieux? Son épouse paiera-t-elle le prix d’une violence qui oppose un État à un citoyen qui n’en comprend pas les codes culturels? Le débat autour du projet de loi nous entraîne ainsi à élargir la problématique dans des directions insoupçonnées.


LA COMPÉTENCE.


A. de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, chapitre 4.
La compétence, en effet, est une des justifications que les opposants au projet de loi posent en toute légitimité. Pour un peu, nous en revenons à la fable du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, avec ce savant au costume oriental que personne ne prend au sérieux et le même, en habit occidental, que l'on écoute avec attention. Comme des Blancs, j'ai eu des enseignants Noirs. Certains étaient pédagogues, d'autres pas. La couleur de la peau n'avait rien à voir avec la compétence. L'appartenance religieuse, c'est autre chose, car elle est érigée sur une culture et ses convictions. Les mères qui fréquentent des garderies où se trouvent des tutrices voilées sont rares à s'en plaindre, car si tel était le cas, nous en entendrions parler. Or, pourquoi, en effet, leur refuserions-nous le droit d'enseigner au primaire pour le fait qu'elle porte un hijab sur la tête? D'autant plus si nous plaçons le tout dans le contexte de la crise du personnel enseignant que nous subissons.

Paul-Émile Léger, cardinal archevêque de Montréal (1904-1991).
Je comprends la résistance du milieu enseignant, de son personnel, de son syndicat et des commissions scolaires, et je la respecte. La différence, c'est que nous ne regardons pas le problème du même côté. Pour eux, le hijab est un détail superflu car en tant que formateur des maîtres, il ne compte pas. Et je suis d'accord. De ce côté ici, je regarde la chose en historien, sachant combien l'utilisation de la religion fut souvent perverse entre les mains de groupes d’intérêts. Croisades et djihad, guerres de religions, anticléricalisme, combien de fois ont-elles servies à commettre des brigandages ou à diffuser les guerres civiles? Je me souviens, à l'époque où Denise Bombardier animait Noir sur Blanc, à la télé de Radio-Canada, elle recevait en entrevue le Cardinal Paul-Émile Léger. Elle lui rappelait comment la société civile avait arraché la prérogative de l'enseignement à l'Église. Et Léger de lui répondre : "Mais c'est nous qui avons accepté de nous départir de cette fonction" (citation de mémoire, va sans dire!). Ce qui lui permettait de cultiver le mythe qu’il était un "cardinal de gauche".


Le docteur Meilleur (1796-1878).Surintendant de l'éducation en 1846.
Or, ce qui a empêché le clergé catholique de résister au gouvernement libéral, ce sont les mesures réformatrices de Vatican II. En ouvrant les vannes pour un court laps de temps, tout se trouva emporté, Rome se dépouillant de ses prérogatives dans l'éducation et l’administration des soins de santé pour les remettre au gouvernement. Si nous étions restés sous l'Église de Pie IX et des ultramontains, le combat aurait été autrement difficile. Avec la tombée de l'Église dans les années 60, nous avons oublié les crises éprouvantes, depuis l’époque du docteur Meilleur, au milieu du XIXe siècle, lorsque l'Église encourageait la "guerre des éteignoirs", entraînant par exemple la population du comté de Nicolet à bouter le feu aux écoles. Toujours l’Église s’opposa à l’État québécois. Elle lutta contre toute loi d’obligation scolaire, prétextant que l’éducation des enfants relevait de la seule autorité du père. On a oublié la guerre qu'elle a fait au projet de ministère de l'Éducation de Félix-Gabriel Marchand à la fin du XIXe siècle, utilisant la pression de l’autorité romaine exercée sur le Premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, pour qu’il rappelle Marchand à l'ordre. Il en fut encore de même en 1940, lorsque l’Église s’opposa à la réforme d’Adélard Godbout qui parvint quand même à imposer la fréquentation obligatoire de l’école publique. Bref, tout cela pour dire qu'une société laïque ne peut pas laisser la moindre opportunité à un groupe religieux de s’infiltrer dans une anfractuosité du régime scolaire qui lui permettrait de s’opposer à l’éducation publique. La reconnaissance de Dieu dans le préambule de la Charte des droits et liberté et la Constitution canadienne met en péril cette liberté d’éducation au nom de groupes fondamentalistes juifs, chrétiens ou musulmans qui ne peuvent accepter des éléments de la science moderne comme l’évolution des espèces ou l’astrophysique spatiale.


Arrivée des immigrants à New York à la fin du XIXe siècle.
Autre aspect important qu’il faut souligner. La loi anticipée ne vise pas les élèves. Seules les enseignantes sont concernées, et encore ne sont-elles pas exclues de la profession, elles sont placées devant un choix. Au cours de l’histoire de New York, ville-modèle du multiculturalisme, je vois que l'un des atouts de la propagande d'intégration des immigrants était érigé sur une pensée primordiale : la rupture d'avec l'ancien monde. Ce qui était oppression, aliénation, despotisme se trouvait maintenant derrière. Maintenant, il fallait rompre avec ce passé et considérer l'arrivée en Amérique comme le départ d’une nouvelle vie, une re-naissance dépouillée des anciens oripeaux de la vie traditionnelle. Au Québec, en négligeant la laïcité dans le système scolaire, nous cultiverions la permanence du passé, comme jadis, lorsque le clergé catholique menait la guerre à l’école du docteur Meilleur. Les opposants au projet de loi, tacitement, encourage la persistance des oppressions, des aliénations et du despotisme même si cela défie les principes à la base de nos lois. À New York, les immigrants considéraient naturels de s'angliciser. Nous autres, nous peinons à nous justifier de leur enseigner le français qu'ils rejettent pour une bonne partie. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour qu'ils ne considèrent pas leur arrivée au Québec comme le début d'une nouvelle vie, avec "honneur et enthousiasme" comme disait l'autre. C'est épuisant de toujours se demander si nous en faisons assez pour accommoder les nouveaux arrivants. Nous ne les avons pas forcé à venir puisque chez eux, la vie était devenue suffisamment intolérable pour qu'ils regardent le Québec comme terre d'accueil et de liberté et surtout, de pouvoir s’enrichir en paix. Ils ont été confrontés à cette liberté qu'ils réclamaient chez eux, et cela sans considérer que dans la logique de la liberté, il y avait des contraintes qui étaient associées à leurs choix. Et c’est le lot de tout apprentissage de la liberté.

L'accueil de la loi linguistique 101 par le Steinbergland.
Enfin, il faut savoir séparer la loi de ses intentions. Bien sûr, le gouvernement de la C.A.Q. est opportuniste - quel parti politique ne l'est pas? -, elle exerce un chantage puérile gros comme le bras en promettant que si la loi 21 est votée, le gouvernement enlèvera le crucifix de l’Assemblée nationale! Comment s'étonner, dans un pseudo-pays qui place l'association avec le R.O.C. comme préalable à son indépendance, qu’on recoure à une telle menace? On devine où ce gouvernement a appris à prendre les autres en otages! Personnellement, je n'ai aucun attrait pour ce parti réactionnaire. La maturité comportementale nous entraîne à nous poser une question : pourquoi agit-on ainsi lorsqu'il s'agit de définir une action politique ayant comme objectif principal le statut existentiel du Québec? Pourquoi inscrire la clause dérogatoire dans la formulation de la loi? Peut-être parce que, préalablement à tout cela, nous restons meurtris par les coups bas d'Ottawa face à la loi 101 sur l’usage de la langue officielle et exclusive du français au Québec (1977). Cette loi affirmait notre identité linguistique. Elle manifestait surtout ce qui faisait du Québec une société distincte du reste du Canada. Ce qui, aussi, est la cause de tant de frustrations provenant du Canada anglais, lorsque nous les entendons nous traiter de damned frogs et de pea soup - qui est devenu notre "pissous" -, et dont on saisit mieux le sens par le fait même. Comme il n'existait pas de clause dérogatoire à l'époque du vote de la loi 101, les tribunaux et la Cour Suprême ont taillé dedans sans vergogne que s'ils l'avaient fait disparaître, ils eurent été aux anges. Nous avons appris cela, du moins, de nos pérégrinations passées qui force maintenant à insérer la clause dérogatoire dans le formulé de la loi.
19 avril 2019






SIXIÈME FLORILÈGE AUTOUR DU PROJET DE LOI # 21

LAÏCITÉ & CULTURE
Attentat du 13 novembre 2015 à Paris.

LES EFFETS CULTURELS DE LA LAÏCITÉ
 
Manifestation contre le spectacle Slāv au T.N.M. durant l'été 2018.

Il n'y a unanimité parmi aucun peuple, même lorsqu’on aborde la question identitaire. Peut-être parce que l’identité est beaucoup plus complexe qu’elle nous apparaît évidente. Mais je tiens que les collectivités qui se divisent sont des collectivités saines et sûrement pas totalitaires en voie de faire des "nettoyages ethniques". Lorsque les Québécois ont brisé leur unanimisme incestueux dans les années 1960, ils ont subi un coup de maturité exceptionnel. Considérez cette chose formidable. Si le projet de loi sur la laïcité était le produit de ce Québec obscurantiste des années 1840-1960, non seulement vous n'oseriez pas marquer votre dissidence, mais vous n’oseriez même pas le faire "à visage couvert", c'est-à-dire dans l'anonymat, dissout dans la masse. Si vous pouvez exprimer votre dissension autant que votre appréciation, aujourd'hui, c'est parce que nous avons fondé la séparation des Églises et de l'État et que maintenant la loi # 21 vise à compléter cette séparation en prévoyant que des minorités, de plus en plus nombreuses, pourraient venir mettre un cran d'arrêt à cette maturation et nous ramener à une époque où vous seriez obligé de vous taire pour ne pas heurter des "hypersensibilités" fermées, semblables à celles qui se sont offertes en spectacle avec l'intolérance manifestée à travers les affaires Slāv et Kanata. C'est dire qu'ils sont encore nombreux ces Québécois qui n'hésitent pas à se mordre la langue.


Fernand Dumont (1927-1997). Officier de l'Ordre national du Québec.
Nous reconnaissons alors que la laïcité, au-delà de la séparation des religions et de l’État, permet une ouverture culturelle de la société. S’il est possible de contester si ouvertement et avec tant de grossièreté le projet de loi et la société qui le supporte, c’est bien parce que nous avons ouvert la voie, par la laïcité, à une liberté de penser et de parole inconnue jusqu’alors. Une société laïque est une société ouverte et ses ennemis, aujourd’hui, sont ceux qui voudraient que, non seulement nous acceptions les ghettos fermés qui se développent au sein de la métropole montréalaise, mais en plus qui voudraient que nous considérions cette complicité incestueuse comme un exemple de plus grande acceptabilité sociale. C’est ajouter l’insulte à l’outrage tant le Charkaouidistan et le Steinbergland sont habitués à ces offenses intolérables que nous ne devons, que nous ne pouvons plus accepter.

Le père Lévesque (1903-2000) et ses élèves en sciences sociales à Québec.
Je sais très bien que tous ceux qui sont religieux ne sont pas obligatoire-ment des "fondamenta-listes" ou des "intégristes". La religion ne conduit pas nécessairement à l’intolérance. Je pense à l'un de nos plus grands intellectuels, Fernand Dumont, sociologue émérite, philosophe de notre histoire, qui n'a jamais renié ni ses opinions ni sa pratique catholiques. Mais Dumont, lui, savait ce que signifiait les codes de sa religion, il savait aussi très bien l'importance d'une société laïque, jugeant impartialement le tort que le catholicisme rigoriste ultramontain avait coûté à l'évolution psychologique et sociale des Québécois. La carrière de Dumont n'aurait pas été ce qu'elle fût si ce n'avait été de cet autre ecclésiastique, le père Georges-Henri Lévesque, dominicain, à qui nous devons le département des sciences sociales, politiques et économiques à l’Université Laval depuis 1938. Si on pense qu’à la même époque, l’historien Marcel Trudel, reconnu depuis pour ses études sociales et économiques de la Nouvelle-France, rédigeait une thèse en histoire sur l’influence de Voltaire au Canada, se sentait obligé de discréditer le rationalisme des Lumières afin de satisfaire au cléricalisme des élites diocésaines et universitaires de Québec, nous sommes en mesure de juger de l’ambiguïté des relations entre le religieux et la culture.


École Notre-Dame-de-Lourdes, Iberville.
À Rome, fais avec les Romains. Il ne s'agit pas d'imposer aux immigrants le culte de la ceinture fléchée ni de la chemise à carreau. Il ne s'agit pas non plus d'interdire le port du voile dans les cinémas. La liberté de conscience exige qu'on distingue nos sentiments personnels de l’ordre civil. Malgré ce qu'on pense de nous qu’on accuse d’être intolérants par nature, je me souviens que dans la petite ville d'Iberville, dans ce coin de farmers, en 1970, la première fois que les enfants virent une institutrice haïtienne - Mme Baptiste -, c'était quelque chose d'extraordinaire. Les élèves l'adoraient. (Il est vrai qu'elle n'était pas très sévère et qu’elle était très rusée). J’ai eu, plus tard, un professeur de mathématiques haïtien, ingénieur au pavillon de la France à l’exposition universelle de 1967, il avait choisi l'exile plutôt que de retourner dans le pays de Bébé Doc. On s'est payé sa tête parce qu'il ne connaissait pas les codes culturels du milieu scolaire québécois. En dernier, je crois qu’on en avait pitié. C’était mon cas. L'année suivante, un autre professeur haïtien, le père d'un comédien devenu célèbre, Didier Lucien, savait très bien se faire respecter et comme je n'aimais ni ne comprenais rien aux mathématiques, il venait me parler théâtre en a parte. Pendant qu’il laissait les autres élèves résoudre les problèmes, il me déclamait des tirades du Misanthrope de Molière! C'était une perle d'hommes que Willy Lucien.


La Petite Mosquée dans la prairie,
entre 2007 et 2012.
Bien sûr, les haïtiens ne sont pas musulmans et leur acclimatation à la société québécoise est davantage facile, partageant des codes communs. Nous avons été xénophobes parce que nous vivions dans une terreur constante du Juif et du Protestant, ennemis de notre Sainte Mère l'Église. Le jour où cette chape a été rejetée grâce à la laïcité, mon Dieu qu'on a respiré à pleins poumons! J'ai été soigné trente ans par un médecin vietnamien qui est bouddhiste et pratique l'astrologie orientale, ça n'en fait pas un mauvais médecin pour autant puisque je l'ai quitté, à regret, pour déménager à Sherbrooke. Je n'ai jamais agressé un ou une musulman(e) bien que l'un d'eux m'ait craché à la figure, sur la rue Rachel, alors que je longeais le Parc Lafontaine à Montréal. Ce sournois personnage m’avait salué. Par politesse, je lui avais répondu et il s’est mis à m’injurier en pensant que j’étais un homosexuel qui le draguait! Je reconnais très bien cette hypocrisie à travers les insultes des gueulards du Charkaouidistan salafiste. Nous ne sommes pas intolérants mais bien trop tolérants. Mettre les choses au claire, ce qui n'a pas été fait auparavant et dont nous devrons bien définir l’un de ces jours, commence lorsqu’on informe mal les gens qui pensent immigrer au Canada. Les bureaux d’immigration canadiens leur font rêver à la petite mosquée dans la Prairie, leur promettant que là, tout ira très bien. Malheureusement, au Québec, ils trouveront le désavantage que l’on parle français; qu’on promeut la liberté, qu’on la garantit même dans la mesure où l’on respecte les spécificités culturelles québécoises! Ça, beaucoup se refusent à la reconnaître, jugeant nos mœurs dépravées et décadentes. Là aussi, la laïcité doit imposer des bornes. Est-ce trop exiger?


La Charia musulmane ne conçoit pas l'État de droits.
Si la question de la laïcité n’impose pas dans la vie civile une restriction des mœurs et des manifestations culturelles des immigrants, elle permet toutefois de contenir des comportements interculturels hostiles. Voilà un autre problème de fond. Non seulement il faut préparer et informer les immigrants qui vont venir au Québec des statuts spécifiques de cette province dans le Canada et bien insister sur le fait que, par la répartition des pouvoirs de 1867, le gouvernement du Québec a pleine juridiction en matières linguistique et scolaire. Qu'il a son code civil qui n'est pas celui du reste du Canada. De même, il faut aussi préparer la société d'accueil à connaître les spécificités des collectivités migrantes. Il faut maintenir ce droit qu'a le Québec de choisir ses immigrants considérant son dépeuplement mais aussi les critères qui définissent sa société. Ce qui est accepté assez facilement par les immigrants européens et latino-américains, la similitude des codes culturels issus d'un même moule chrétien, a toujours été plus difficile à assimiler par les musulmans ou les orientaux en général. Le fait, également, de partager les mêmes codes civils et criminels, à quelques détails près, avec les migrations occidentales évitait d’être confronté à quelque chose comme la réclamation de la Charia pour complaire à la vie musulmane, code de lois absolument et totalement incompatible avec nos mœurs et nos pratiques de la justice. Parmi les Asiatiques, l'immigration vietnamienne n’a pas causé plus ou moins de dommages que l’immigration latino-américaine. Il est vrai que les Vietnamiens avaient vécu un siècle sous la domination française et connaissaient donc les codes occidentaux.


Les massacres psychopathes et millénaristes du Califat islamique.
Pour les musulmans, c'est autre chose car, contrairement aux Juifs, ils ne maîtrisent pas nos codes et les refusent, nous considérant comme des polythéistes. Même aux plus hauts niveaux intellectuels, les codes sont difficiles à comprendre. Ce n'est pas pour rien que les défenseurs du catholicisme condamnaient le régime nazi, le confondant avec l'islam, la race jouant là le rôle que la religion jouait ici. L’islam ne se conçoit pas à l’image d'une association du trône et de l'autel, mais bien sous une forme de césaro-papisme portant la confusion des pouvoirs où l'épée et le Coran sont chacun dans une main du conquérant. La mission apostolique des musulmans nous apparaît anachronique et d'autant plus menaçante après le coup des Talibans afghans à New York en 2001 et les monstruosités filmées qui ont fait le tour de la planète en Syrie. Les Québécois, comme tous les Occidentaux, ont redécouvert ce que signifiait le fanatisme. Le peu que nous percevons des codes musulmans défie agressivement nos codes occidentaux à la base du vivre-ensemble.


La flotte américaine de l'amiral Perry au Japon, 1854.
Que la démographie britannique, allemande ou française puisse absorber - bien imparfaitement - des flux d'immigrants sans causer autant de problèmes qu’au Québec avec sa faible démographie, c’est compréhensible. Même une minorité musulmane de 3% peut apparaître à certains Québécois comme énorme et menaçante. C’est un sentiment plus subjectif qu’une vérité objective. Considérons que, de la Chine au Japon, l'attitude n'est pas toujours identique, même si ces deux grandes cultures de la civilisation extrême-orientale s’érigent sur les codes confucéens et bouddhistes. Après l'invasion mongole repoussée et l'instauration du shogunat, le Japon s'était irrémédiablement fermé jusqu’à ce qu’une canonnière de la flotte américaine vienne baigner dans la rade de Kanagawa. Lors de la visite de Perry, en 1854, deux jeunes japonais s’invitèrent à bord, dont Yoshida Shöin qui devint l'un des grands idéologues xénophobes japonais! Même au cours de la révolution Meiji, le Japon se retint toujours de trop ouvrir grande ses portes. Le racisme nippon est resté l'un des plus enracinés malgré les tentations de jeunes japonais de se "blanchir" à l'américaine. Les Aïnus et les Burakumines sont toujours des intouchables au Japon. En Chine, le racisme qui place les Hans dans une position "supérieure" va de soi. Les autres - mongols ou mandchous - demeurent des barbares que nécessité géographique oblige d'endurer. La Chine communiste, là aussi, a laissé son empreinte avec sa fermeture nationale. Émigrant dans un pays occidental, si on prend l'exemple de Montréal, la communauté chinoise se referme sur elle-même, avec sa mafia comme avec ses justiciers. Les Chinatowns sont les ghettos les plus fermés du monde. Il n'y a que lorsque les individus rompent avec leur milieu qu'ils s'"occidentalisent".


Supplice de l'écartèlement, spécifique aux régicides et aux parricides.
La liberté qui est nôtre est la liberté individuelle, qui a été acquise à partir de la tolérance au XVIIe siècle. C'est sur elle que s'érigent les Droits de l'Homme et nos constitutions. C'est une liberté qui n'existait pas au Moyen Âge pas plus qu'elle n’existait dans les pays orientaux. Là, comme jadis chez nous, on parle de libertés des "corps" sociaux : les états, les villes et villages, les corporations professionnelles, les communes, les tribus, les familles. L'individu ne compte pas comme source du droit et de la liberté. Ce sont des civilisations qui ignorent l’état de droit. Lorsque les Arabes se scandalisaient des outrages fait au corps des détenus de Guantanamo, ce n'était pas le corps de l'individu humilié qui les faisait frémir, mais l'idée que ce corps était celui de tout le peuple arabe. Comme jadis, si un individu tuait une autorité suprême - un roi par exemple -, il s'en prenait à l'unité "corporelle" du groupe et, par le fait même, la justice l'écartelait, reproduisant physiquement la perception morale de l'assaut à l'unité du socius. Les codes orientaux sont complexes par rapport à nos codes qui tendent à se simplifier. D'où le fait que nous semblons nous y accrocher moins, pensant que nous sommes plus dégagés du conformisme que les autres cultures. C'est une erreur. Nous sommes encore bien plus attachés instinctivement à nos codes autant qu’ils se simplifient, car ils consacrent, au sens religieux du terme, notre individualité. Parler de la musulmane qui porte librement son voile, c'est pervertir le code musulman d’une hérésie occidentale. La trop célèbre Dalila Awada répond avec la même insolence aux musulmans, qui la traite de pute parce qu'elle porte des gling gling et du maquillage, qu'elle insulte les trolls de souche qui la harcèlent. Le métissage fait son travail. Les enfants de Dalila ne porteront probablement pas le voile. Je ne vois pas pourquoi nous nous torturons à éviter le travail qui se fait tout seul par nos craintes de ne pas être assez gentils avec les nouveaux arrivants? 



LE MYTHE DE L’IMMIGRATION RELATIVE


Les premiers colons, Louis Hébert et Marie Rollet.
C'est un de ces mythes post-modernes de croire qu'il suffit de recevoir son passeport canadien et sa carte d'assurance-santé du Québec pour dire d'un nouvel arrivant qu'il est pleinement et automatiquement canadien et québécois, comme s'il était débarqué du même Don-de-Dieu que Louis Hébert et Robert Giffard. Ce relativisme, qui s’oppose diamétralement au droit historique déjà évoqué, ramène à une vieille distinction entre pays légal et pays réel. Or, cette distinction était davantage utilisée au tournant du XXe siècle par les forces réactionnaires, en particulier la Ligue de l’Action française et l’école historiographique bainvillienne. Les nouveaux arrivants appartiennent de facto au pays légal : ils partagent les mêmes droits que tous les autres citoyens, celui dû au respect de leur intégrité physique et morale; de partager les mêmes services dispensés par l’État que le reste de la population et à contribuer avec acceptation de leurs distinctions au monde du travail et au partage de la richesse collective.

Mais ces immigrants ne peuvent - et certains le veulent-ils? - appartenir au pays réel qu'après une certaine acclimatation qui les assimilera à la population majoritaire. Pour devenir Québécois authentiques, les immigrants doivent accepter le métissage, du moins culturel à défaut d'un métissage ethnique, et non de se camper à une simple bouture qui créerait des trécarrés de Moyen-Orient à Montréal et à Québec. Le pays réel de bien des immigrés demeure le pays d’origine. C’est ce qui se passe là-bas qui les préoccupe plus que ce qui se passe ici, dans la collectivité où ils se sont bouturés. C'est l'erreur de l'immigration européenne d'avoir accepté que les immigrants se compactent dans des ghettos et les Européens en paient aujourd’hui le prix. Les immigrants qui acceptent de quitter Montréal pour s'établir en région font preuve d'une volonté d'intégration que les Charkaoudiens se refusent. Or, en région, personne ne manifeste contre la loi # 21. Cela apparaît de plus en plus un phénomène strictement montréalais, engageant une complicité des idéologues multiculturels à un refus répulsif de certains immigrants devant le pays réel. Accepter cette compromission risque de reproduire la gaffe des pays européens et nous mériter un reflux démagogique encore plus insolent que la loi elle-même, et cela par la bêtise d'un "aveuglement humanitaire" mal placé.

Montréal sous la loi des mesures de guerres, 1970.
Les Charkaouidiens semblent prendre plaisir à profiter des avantages du pays légal tout en méprisant le plus profondément le pays réel. Pourtant, personne ne dit aux immigrants de changer quoi que ce soit à leur mode d’être, sauf quelques uns qui ne peuvent supporter de voir des femmes se baigner en burka. Il est risible de voir tant de ces bonnes âmes qui pensent assommer le projet de loi avec le marteau de la Charte des droits et libertés et qui ne réalisent pas qu’aucune charte n’est fondue dans le béton. Les chartes ne sont opérantes que sous certaines conditions qui se définissent seulement lorsque les gouvernements les suspendent, au cours des états d'urgence, comme on a vu aux États-Unis en 2001, quand le Congrès américain octroya un chèque en blanc au président G. W. Bush en ce qui concernait la lutte au terrorisme. On prétexta l'urgence, justement, et on aboutit à user de la torture et de l'humiliation en se lavant les mains, avec précaution, en disant que ces horreurs se commettaient en Égypte ou à Guantanamo et non sur le territoire américain! Leçon que Me Grey, dont le thème de l’urgence justifie le refus du projet de loi, semble ne pas vouloir retenir.


Le chemin Roxham, voie d'entrée de l'immigration illégale, été 2017.
Nous nous engageons pour l'essentiel envers les immigrants, non pour le superflu. Dès qu'ils mettent le pied sur le sol canadien, légal ou illégal, l'immigrant reçoit la protection de l'État canadien et de l'État québécois. On l'a vu il y a deux ans, lorsque les illégaux américains, passés par le chemin Roxham ont été immédiatement pris en charge par les deux paliers de gouvernement, et plus celui du Québec que celui du Canada. Les services sociaux et médicaux ont été alertés. Personne ne s'est retrouvé à la rue. Les Québécois ont fait plus que bien d'autres sociétés d'accueil, d’ailleurs en meilleure posture financière et d’équipements. Tout cela est rayé de la mémoire des opposants dès qu'il s'agit de s'apitoyer sur le sort de la petite musulmane qui se verrait interdire un poste d’enseignement parce qu’elle veut garder son hijab. Tout cela est insignifiant tant s’est exagéré. N'importe quel État, malgré ses ententes signées, est en droit d'exiger de TOUS les membres de sa population de s'astreindre à des mesures pour la bonne harmonie entre ses citoyens.


Les frères La Vérendrye devant les Montagnes Rocheuses, 1743.
Ce n'est pas le voile qui exclut les musulmanes, c'est la conséquence d'un choix qui leur relève de faire en leur âme et conscience. Dans l'islam, il n'y a pas de séparation de l'Église et de l'État possible. Ce qui s'est creusé en Occident et a pris plus d'un millénaire à s'imposer est incompatible pour les autorités religieuses. Aussi, dans notre contexte culturel, chaque signe religieux est un défi à l'ordre politique et civil. Le gouvernement du Canada peut bien accepter le turban et la kippa, c'est son affaire. Dans un pays qui prône le multiculturalisme, c'est une banalité. De la même façon que les Musulmans tiennent en suspicion leurs femmes en tant qu’instrument d'occidentalisation de leur culture, de la même façon, ils considèrent qu’elles peuvent servir d’instruments d'islamisation autant que la société civile accepte de leur reconnaître ce droit qu'elle reconnaîtrait pourtant difficilement si les frères et les religieuses enseignant(e)s revenaient au costume traditionnel catholique. À force d'être canadien, nous oublions les grandes différences culturelles qui distinguent le Québec du Canada. Certes le Canada est né de la persistance de la Nouvelle-France de se doter d'une vision continentale. Elle s’est érigée sur une américanité qui a été difficile à assumer, polluée par des rêves de reconquête française et catholique; un état d’américanité qui, d'ailleurs, a encore parfois de la difficulté à s’assumer.

On a pas à craindre l'irruption d’un clivage par l’application de la loi # 21, puisqu'il existe déjà. D'un côté les Benhabib de ce monde, qui semblent de gauche, tendent la main aux radios-poubelles de la capitale nationale. De l'autre, les institutions chargées de conserver la laïcité depuis que les autorités diocésaines ont été renvoyées chez elles, se convertissent aux "droits des musulmans" qui ne sont quand même pas des droits de la personne. Une chatte n’y retrouve plus ses petits! Plus que jamais la nation québécoise est appelée à une mission "historique" dans la mesure où elle doit faire l'histoire et ne plus attendre qu'elle se fasse toute seule et au détriment de sa fidélité à elle-même. Il faut ramener chacun à la raison commune sinon on se prépare des lendemains lourds de conséquences et pour tout le monde.


Le rite tridentin.
Oui, les "minorités" font partie de l’ensemble des Québécois. Mais, pour le moment, elles restent une minorité et, selon les principes de la démocratie, la majorité actuelle semble partisan de la séparation radicale des Églises et de l'État. Ne pas voir que les affaires Slāv et Kanata nous donnent une idée de ce que souffrirait la liberté d'expression dans un Québec où les moindres caprices culturels des minorités imposeraient leur "terrorisme moral et affectif" à la majorité, nous justifie de voter la loi # 21 comme prophylactique d'un retour aux heures sombres dont nous nous sommes libérés, il y a 60 ans. Ne pas être religieux ne doit pas nous empêcher de comprendre ce qu'est la mentalité religieuse, surtout en ce qui concerne des religions dogmatiques et dont l'historicité prédispose à une expansion universelle et conquérante. Être passé par le catholicisme tridentin nous en a donné plus qu'une vague idée de ce que peut être le totalitarisme moral et religieux.


Le massacre de la Saint-Barthélemy, 24 août 1572.
Le prosélytisme exclue la tolérance. Une société ne peut partager une foi plurielle que si la laïcité est la règle de l’État. Les adversaires du projet de loi qui associent la laïcité à l’intolérance religieuse sont plus que risibles. Eux qui anticipent une Saint-Barthélemy ou une soirée de vêpres siciliennes, voyant déjà les eaux du fleuve Saint-Laurent se teintant du sang des musulmans comme ceux de la Seine des protestants, ignorent que, précisément, c’est en pensant éviter de nouvelles Saint-Barthélemy que la République française, suivant en cela Voltaire, justifiât la laïcité. Et le temps a donné raison à la République, de sorte que c’est sa trop grand tolérance qui a ramené le sang français à couler dans les rues de Paris et de Nice. Ne faisons donc pas comme la France, le pire exemple d'un État qui, à l'image du nôtre actuellement, a accueilli tant d'immigrants sans les confondre avec sa population d'accueil, les laissant se parquer dans les banlieues et devenir des foyers incendiaires de pauvreté, pensant que tout se fera de soi. Bien des Français, qui en sont venus à cultiver cette même angoisse d’une Saint-Barthélemy des immigrants, ont supporté les massacres de Paris et de Nice sans réagir. Ils sont peut-être plus "civilisés", mais pensons qu'à travers le mouvement des Gilets Jaunes, nombre d'entre eux expriment une haine viscérale des immigrants, et surtout des musulmans, et rien ne dit que les pulsions refoulées ne se réveilleront pas à travers la grogne et causeront l'irréparable que tant de bon entendement voulait éviter le retour à tout prix. En ce sens, on peut déjà voir en Emmanuel Macron un avatar du roi Henri III, transfixé sur sa chaise percée par le poignard d’un apôtre de l’amour infini⏳

Jean-Paul Coupal
Sherbrooke, 21 avril 2019