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mardi 16 novembre 2010

Leçon septième : La Signification

Goya. La famille du roi d'Espagne Charles IV


Leçon septième

LA SIGNIFICATION

Signification < plaisir/réalité

Le sens de l’unité, au niveau de la Signification historique, se recouvre de la parenté, base biologique des liens interpersonnels. C’est le premier principe de réalité auquel la Psyché est confrontée, lieu d’origine des névroses et des psychoses. Pour cette raison, la parenté s’inscrit dans la formation psychique des individus qui tendront à reproduire les liens familiaux dans l’organisation et leurs rapports avec les institutions collectives. Logiquement, il est bon de considérer l’historiographie comme une variété de roman familial (Familienroman) qui peut prendre la forme d’un roman national, d’un roman social, d’un roman paroissial, etc. Cette notion de Familienroman est apparue à Freud dès 1897, dans une lettre à Wilhelm Fliess et, deux ans plus tard, lui a donné ce nom qui lui est resté.

Pour Marthe Robert, «la théorie du roman familial s’est formée de façon tout empirique, aussi reflète-t-elle les aléas de la pensée freudienne dans ses difficiles commencements. Frappé du rôle de cette singulière production dans la pensée de ses malades les plus graves, Freud le tient d’abord pour un symptôme pathologique relevant essentiellement de la paranoïa; de là le nom de Entfremdungsroman par quoi il le désigne alors pour exprimer l’idée d’un déni psychotique de la réalité. Mais une expérience plus étendue l’amène à changer d’avis, et il reconnaît au roman familial un caractère névrotique tout à fait général, indépendamment des étiquettes monographiques. […] Freud pose clairement le phénomène comme une expérience normale et universelle de la vie infantile; il n’est pathologique que chez l’adulte qui continue d’y croire et d’y travailler. En somme, le roman familial peut être défini comme un expédient à quoi recourt l’imagination pour résoudre la crise typique de la croissance humaine telle que la détermine le “complexe d’Œdipe”».1

Le roman familial a donc été perçu d’abord comme une pathologie, c’est-à-dire un fantasme qui tient lieu de réalité. Car il va de soi que le roman familial n’a rien à voir avec la réalité objective. Il est un produit de la dynamique psychique des individus. Sa généralisation a obligé Freud à l’écarter de la paranoïa d’abord, puis de la psychose pour finalement la classer comme névrose. Qu’un enfant se berce de récits imaginaires concernant ses origines, cela fait partie de la fonction ludique de l’Imaginaire. Il joue avec les images pour faire jaillir l’inédit du déjà vu. Qu’un adulte puisse continuer à fantasmer sur des parents mythiques, un Âge d’or originel ou un jardin d’Éden à reconquérir au détriment de sa propre existence, cela ne peut relever que de la névrose.

Or les adultes ne cessent de poursuivre le jeu ludique de l’Imaginaire. Ils deviennent ainsi consommateurs de culture: lisent des romans, vont au théâtre ou au cinéma, se laissent bercer par des romances, palpitent à l’opéra ou à la danse. La libido carbure de ces fantaisies qui font rêver, expriment un désir qui ne peut se traduire en plaisir. Bref, la vision limitée qui ressort de la définition freudienne est constamment démentie par le fait de la grande consommation culturelle où les individus s’imaginent être tout autrement qu’ils sont, sans pour autant nier qu’ils sont bien différents de cet idéal dont ils rêvent. Si les cultures sont ainsi remplies de ces fantasmes qui prennent leurs origines dans le roman familial, alors comment la représentation sociale en serait-elle dépourvue? C’est alors que l’on peut considérer l’historiographie comme un type particulier de roman familial. Comme le roman familial individuel se nourrit de rêves, le roman familial collectif se nourrit de culture. Jadis, il prévilégiait les mythes, maintenant il veut davantage de réalisme et se nourrit d’historiographies - dont certaines restent encore truffées de mythes.

C’est parce que l’historiographie est un roman familial que les faits bruts deviennent des événements chargés de chairs et de sangs. Tout roman familial commence avec le traumatisme de la naissance.

Comme le rappelle Castoriadis, «à moins d’ignorer intégralement ce qu’est la psyché et ce qu’est la société, il est impossible de méconnaître que l’individu social ne pousse pas comme une plante, mais est créé - fabriqué par la société, et cela toujours moyennant une rupture violente de ce qu’est l’état premier de la psyché et ses exigences. Et de cela toujours une institution sociale, sous une forme ou sous une autre, aura la charge. […] il faudra toujours, sans lui demander un avis qu’il ne peut pas donner, arracher le nouveau-né à son monde, lui imposer - sous peine de psychose - le renoncement à sa toute-puissance imaginaire, la reconnaissance du désir d’autrui comme aussi légitime que le sien, lui apprendre qu’il ne peut pas faire signifier aux mots de la langue ce qu’il voudrait qu’ils signifient, le faire accéder au monde tout court, au monde social et au monde des signification comme monde de tous et de personne».2 C’est bien là la substance de tout événement-traumatique à venir, aussi bien dans la vie des individus que dans celle des collectivités, tant les viols de frontières, les intrusions étrangères, les catastrophes naturelles, les crises et schismes sociaux forcent l’état stable des sociétés à sortir de leurs cadres.

Ces événements sont qualifiés de traumatiques parce qu’ils agissent sur le groupe comme le trauma sur l’individu. L’économie des affects, qui prend un fait comme abcès de fixation où se confrontent les principes de plaisir et de réalité, enrichit la connaissance historique d’une signification qui parle à chacun comme à tous. Le Ça qui parle à travers chaque événement peut parler de choses différentes d’un individu à l’autre; mais une chose demeure certaine: personne de la collectivité n’en reste indifférent. La collectivité prend donc le tissu de son histoire pour un tout, un sens qui fait parenté, qu’il est possible de considérer comme un corps. Le corps de l’histoire.

Qu’entendons-nous par cette métaphore du corps de l’histoire? Il est logique de considérer qu’une localisation géographique est couplée à un temps délimité, une durée. C’est là le corps de l’histoire. C’est sur ce corps que le fait prend sens, prend signifiance d’événement, et dans la mesure où ces faits blessent le corps en interrompant sa consolidation, ces événements agissent comme un trauma. Ce corps de l’histoire n’est supposé ni par les historiens, ni par les philosophes, et c’est au psychanalyste qu’il faut nous adresser pour en avoir un aperçu plus net. Le médecin autrichien Paul Schilder a, au milieu du XXe siècle, produit une analyse pionnière de l’image du corps, celle que l’inconscient se donne de son propre support corporel.

L’image du corps humain, écrit Schilder, «c’est l’image de notre propre corps que nous formons dans notre esprit, autrement dit la façon dont notre corps nous apparaît à nous-mêmes. Des sensations nous sont données; nous pouvons voir certaines parties de la surface du corps; nous avons des impressions tactiles, thermiques et douloureuses; d’autres sensations viennent des muscles et de leurs gaines, et renseignent sur la déformation du muscle; des sensations nous viennent de l’innervation des muscles (sens énergétique, von Frey); des sensations enfin nous parviennent des viscères. Par-delà ces sensations, nous éprouvons de façon directe qu’il y a une unité du corps. Cette unité est perçue, mais elle est plus qu’une perception. Nous disons qu’elle est un schéma de notre corps, ou schéma corporel, ou encore, comme le fait Head, pour bien rendre l’importance qu’a ici la connaissance de la position du corps, un modèle postural du corps. Le schéma corporel est l’image tridimensionnelle que chacun a de soi-même. Nous pouvons aussi l’appeler “image du corps”, terme bien fait pour montrer qu’il y a ici autre chose que sensation pure et simple, et autre chose qu’imagination: un “apparaître” à soi-même du corps; terme qui indique aussi que, bien que passant par les sens, ce n’est pas là pure perception; et, bien que contenant des images mentales et des représentations, ce n’est pas là pure représentation. Head écrit: Mais, outre qu’il a la fonction d’un organe d’attention locale, le cortex sensoriel a aussi pour fonction d’emmagasiner les impressions passées. Celles-ci peuvent parvenir à la conscience sous forme d’images, mais plus souvent, elles restent hors de son champ. Elles forment des modèles organisés de nous-mêmes que nous pouvons appeler des “schémas”».3

La première perception du corps consiste en la conscience de son étendue, à la place qu’il occupe dans l’espace. Or cette étendue est mobile, elle se déplace. Elle se déplace encore bien plus pour les frontières de collectivités. Cet espace devient le lieu de naissance: c’est la terre maternelle (ou paternelle), le ventre d’où les membres de la collectivité proviennent et où ils iront rejoindre leurs ancêtres. Le corps de l’histoire pose donc d’abord la figure de la Mère: Mère-Cité, Mère-Église, Mère-Nation etc. Mais de cet espace occupé par le corps, nous en cherchons instinctivement le centre.

L’idée n’est pas nouvelle et on se souvient que Descartes situait déjà l’âme dans la glande hypophyse. Par la psychologie somatique du XXe siècle, «Claparède a montré que nous localisons généralement notre moi à la base de l’os frontal, entre les yeux. […] Nous pouvons sans risque d’erreur associer, du moins partiellement, à cette localisation du moi les muscles oculaires et la position des yeux. Quand les yeux sont en position normale, le moi est dirigé vers l’avant; les sensations réelles, kinesthésiques et tactiles, forment un tout avec les impressions vestibulaires et optiques: toute irritation anormale dans le champ vestibulaire entraîne d’importantes dissociations. Quand nous essayons d’avoir une image de notre corps, nous prenons d’abord des repères, un cadre, dans lequel elle vient s’inscrire. La plante des pieds nous donne le contact avec la terre et la base nécessaire à l’orientation dans l’espace environnant. La tête est le siège de l’estimation des distances (Sherrington). Le centre du Moi, nous l’avons dit, est entre les yeux. Puis les orifices du corps et les parties de la peau qui sont tendues sur les os donnent d’autres indications. Le cadre de l’image du corps étant ainsi posé, l’image s’élabore ensuite par touches successives».4

Nous retrouvons, à la place occupée dans le corps par la tête et les yeux, la capitale centre du moi collectif, c’est-à-dire comme lieu de gouvernement. Le philosophe allemand Fichte n’écrivait-il pas: «Ce qui caractérise de la façon la plus expressive l’homme dont la formation est déjà développée, c’est l’intelligence du regard… Je ne parle pas du fait que l’œil, grâce aux muscles dans lesquels il est fixé, se tourne librement de tous les côtés, et que son regard peut être jeté ici ou là; c’est une mobilité qu’augmente la position debout de l’homme, mais qui en soi est mécanique…»5 C’est là une observation à la fois anatomique et politique. Ce centre vital du corps de l’histoire, ce centre qui a besoin de tout voir, panoptikon, c’est l’État, la figure du Père.

Les frontières s’étendent comme une peau et les orifices ainsi que les zones érogènes sont les centres d’exploitation des ressources (naturelles, humaines, etc.). C’est ainsi que ce corps de l’histoire devient l’organisation spatiale d’une expérience active, il est tout à fait normal que cette expérience soit faite de traumas et de gratifications; de blessures et de caresses. Mais ce corps n’existe que comme fantasme, que comme système de projection/introjection. C’est celui de la figure de l’Enfant qui étend son roman familial aux institutions avec lesquelles il aura affaire toute sa vie d’adulte (de la famille à l’école, à l’église, à l’armée, à l’usine, au pouvoir). C’est par rapport aux membres de la collectivité que la circulation des affects fonctionne dans un sens (de l’individu au collectif: projection) comme dans l’autre (du collectif à l’individu: introjection).

«Nous sommes, en d’autres termes, des êtres affectifs, des personnalités, et une personnalité est un système d’actions et de tendances aux actions. Nous pouvons nous attendre à découvrir de fortes émotions concernant notre corps. Nous l’aimons. Nous sommes narcissiques. La topographie du modèle postural du corps sera la base des attitudes affectives de l’individu à l’égard de son corps. La connaissance qu’il en aura sera tributaire des courants érotiques répandus dans le corps et, inversement, elles les influences. Les zones érogènes joueront un rôle d’élection dans le modèle postural du corps». Devant cette mobilité du corps et le réajustement des perceptions, Schilder affirme que «l’expérience est un processus actif».6

C’est donc bien au corps de l’histoire que s’adresse l’économie des affects d’où se dégage le sens de l’histoire; c’est en fonction de ce corps et non seulement de celui de chaque individu qu’il devient impératif de dégager une Signification historique. De tout cela, pensons à l’illustration de la page couverture du Leviathan de Thomas Hobbes qui reproduit assez bien la signification de la société.

Nous obtenons donc une trilogie fantasmatique qui reproduit le schéma de la famille nucléaire: Mère/Père/Enfant. Ce dernier est le seul à voir son corps biologique soutenir une reproduction sociale. C’est en tant que citoyen de la Cité, villageois de la communauté, patriote de la nation, sujet de l’Empire, etc., que l’individu entre en osmose avec le groupe. Son roman familial individuel opère une condensation avec le roman familial collectif. À partir de ce moment, le récit historique, quelle que soit sa nature, va parler d’imagos maternelles, paternelles et infantiles.

Une fois reconnues, les figures peuvent se fractionner selon les deux principes: le principe de plaisir que le Moi collectif ressent de la figure maternelle inscrira celle-ci dans l’imago de la bonne Mère; le principe de réalité désignera plutôt l’imago de la mauvaise Mère. Il en sera ainsi de la figure du Père ainsi, également, de celle de l’Enfant. Mélanie Klein a accordé une importance décisive à ces figures chez l’individu, c’est elle qui les a qualifiées de bons et de mauvais objets: «…imagos, qui sont une image phantasmatique déformée des objets réels sur lesquels ils se basent (et qui) sont ainsi installés non seulement dans le monde extérieur mais aussi, par le processus d’incorporation, à l’intérieur du moi»7 S’il n’est pas toujours facile pour un analyste de retracer l’origine de l’erreur dans la fantasmatique de l’individu, il apparaît plus facile de la retrouver dans l’inconscient historique: d’abord à partir de l’événement-traumatique lui-même, ensuite par les moyens pédagogiques réitérés de l’Idéologique en vue de fonder le caractère systématique et, encore plus, la fonction organisatrice des imagos. La vérité, ici, ne peut être qu’une vérité subjective pouvant aller jusqu’à défier la vérité objective révélée par la connaissance historique. C’est à la reconnaissance de ces différents scénarii que nous allons consacrer le reste de cette leçon.

D’abord, l’imago de la Mère. Mama Roma est sans doute la figure maternelle la plus connue depuis l’Antiquité. En reconnaissant que l’Égypte était un don du Nil et en désignant les civilisations du Tigre et de l’Euphrate comme Mésopotamie, Hérodote inscrivait déjà dans l’individualité géographique la figure maternelle des grands empires de la Haute-Antiquité. Aucun Grec toutefois n’aurait songé à considérer qu’Athéna fut la mère des Athéniens. Par contre, les Romains, qui avec Tite-Live se sont vite donnés un discours historique, ont fait de l’Urbs, par son rayonnement, sa puissance et son orgueil, la figure maternelle de référence. Mama Roma, c’est Lucrèce séduite et violée par le roi étrusque Sextus Tarquin. Le lendemain de l’événement-traumatique, elle révéla son déshonneur à son père et à son mari et se poignarda à ces mots: «Mon corps est souillé, mais mon âme est intacte: ma mort va le prouver». Sur quoi, son frère Junius Brutus arracha le poignard des mains de la mourante et fit jurer à la famille de renverser les Tarquins. Sur ce cadavre tout chaud se fonda la République. Ce récit mythique a inspiré une image de la femme entièrement absorbée par son rôle de mère. Sa vertu souillée lui coûtait la vie, mais la rectitude morale avec laquelle elle enchaînait les siens laissait d’elle l’imago d’une bonne Mère. Ses héritiers ne pouvaient être que de la même étoffe, d’où l’importance accordée à la gravitas romaine.

La Mère, c’est avant tout la matrone romaine, celle dont la fonction sociale était doublée d’une signification religieuse: «Les qualités primordiales de la matrone sont celles inhérentes à ce qu’on pourrait appeler une attitude morale: on vante sa pureté, sa dignité, sa grandeur, vertus auxquelles correspondent le respect qu’on lui porte en public. Quand le premier Brutus mourut, les matrones portèrent son deuil toute une année: en vengeant Lucrèce, il avait défendu leur honneur à toutes. Coriolan fit abaisser devant sa mère les faisceaux des licteurs pour montrer qu’il commandait aux autres, mais qu’elle commandait à son fils. L’épouse romaine occupait la première place dans sa maison et dans la société, contrairement à l’usage grec qui confinait la femme au gynécée».8 La matrone est l’incarnation parfaite des vertus sociales et privées qui la marquent d’une transcendance qui rejaillira sur tous les citoyens. Comme les Sabines dont elles descendent, elles sont porteuses de la concorde dans la cité et la réconciliation des partis qui s’opposent dans les guerres civiles à partir de la révolte des Gracques, au IIe siècle avant J.-C. L’exemple tiré par Altheim de l’anecdote du dictateur Coriolan est assez significatif à cet égard. Les matrones font les Romains et les Romains font Rome. Voici l’éloge de Rome par Claudien, poète attaché au consul Stilicon (†408) sous l’empereur Honorius: «C’est elle seule qui accueille dans son sein les vaincus, c’est elle qui en mère et non pas en dominatrice enveloppe le genre humain sous un même nom, appelant citoyens ceux qu’elle a domptés, rassemblant même les plus éloignés par un lien d’affection».9 Quelques années plus tard, le Gaulois Rutilius, ancien préfet de Rome, peu après la mise à sac par les Wisigoths d’Alaric, écrira encore (417): «Écoute, ô reine si belle d’un monde qui t’appartient, ô Rome, admise parmi les astres du ciel! écoute, mère des hommes, mère des dieux, tu nous rapproches du ciel par tes temples. C’est toi que je chante, que toujours, aussi longtemps que le permettront les destins, je chanterai; personne ne peut rester vivant et perdre ton souvenir. J’ensevelirai plus vite le soleil dans un criminel oubli que je ne laisserai s’évanouir ta glorieuse image dans mon cœur…»10

Si les grands Romains de la République eurent ce visage austère et stoïque devant l’épreuve, c’est bien parce qu’ils ont été formé par leur mère: Cornélie, fille de Scipion l’Africain et mère des Gracques, c’est le jeu de l’œuf et de la poule. Pourtant, la poule est bien le fondement de l’histoire romaine: «Caïus Marcius Coriolan est connu pour aimer sa mère. Tous ses exploits sont pour sa mère, il méprise les récompenses et ne tolère que les félicitations de sa mère. Coriolan n’a pas de père. Il devient un héros de guerre pour être grand aux yeux de sa mère». Exilé de Rome, le voici à quelques pas d’y faire entrer son armée, et voici sa mère le mettant au défi: «Si tu gagnes la bataille, si tu prends et détruis Rome, je perds, car je suis romaine; si tu perds le combat et la vie, je perds, je te perds, car je suis ta mère, dans les deux cas je perds. L’hôtesse [Rome], toujours perd».11 On comprend mieux la sévérité de ces fils dont le sort est lié à la figure maternelle. Tite-Live en a tracé le portrait qui tout au long de l’histoire romaine, et jusqu’à nos jours, à donner de Mama Roma ce visage qui contrastera tant avec celui qu’elle prendra sous l’Empire dissolue.

Un romaniste du XXe siècle, Léon Homo, reprend ce contraste où l’imago de Rome la bonne Mère - celle de la République - fait contra-posto avec l’imago de Rome la mauvaise Mère - celle de l’Empire: «Autorité d’une part, étatisme de l’autre, ces deux faces de l’éblouissant diptyque que représente l’histoire de Rome - deux époques, deux systèmes, deux mondes. À l’âge d’or un régime d’autorité compréhensive et féconde, générateur de bien-être et respectueux des initiatives personnelles, où - gouvernement, défense nationale, paix publique, justice vigilante - l’État se limite à ses obligations fondamentales et, embrassant moins pour mieux étreindre, les remplit à la satisfaction générale. Aux jours sombres du déclin, un étatisme desséchant, étouffant et tracassier qui, faisant de l’Empire une prison pour des dizaines de millions d’hommes, ne créera que la ruine et s’effondrera dans le néant. Rome, au nom de son incomparable histoire, nous parle par la voix de ses morts».12

Lorsque le ministre d’Henri IV, Sully, disait que Labourage et pâturage sont les mamelles de la France, il était bien difficile de trouver meilleure métaphore pour associer l’imago de la bonne Mère au royaume de son maître, car que demande l’enfant à sa mère sinon de le nourrir de ses deux mamelles? Il arrive, toutefois, que la terre originelle soit plutôt décevante. Dans ce cas, l’imago de la mauvaise Mère a de bonnes chances de s’imposer, inconsciemment, à la conscience historique. Que l’une des chansons les plus connues du Québec s’intitule Mon pays, ce n’est pas un pays c’est l’hiver… a de quoi faire frissonner n’importe quelle échine sensible. Cette frigide Terre-Québec donne peu envie qu’on vienne lui chauffer son lit. D’où cette pénible histoire de l’immigration européenne (particulièrement française) qui ne s’est jamais passée. Coupable d’être si loin et avilie d’être si pauvre - seule la vallée du Saint-Laurent possède un sol approprié à la culture maraîchère et l’élevage laitier -, l’imago négative de Terre-Québec réside dans cette contradiction historique que les Européens y ont immigrés avec lenteur et parcimonie, alors que les enfants de ceux qui s’y étaient si péniblement établis en sont émigrés avec constance et abondance durant près d’un siècle.

Jacques Ferron souligne cet inconfort psychique: «L’esprit aventureux de nos ancêtres, qui leur faisait emprunter volontiers le mode de vie amérindien, leur venait sans doute de l’inconfort de la Nouvelle-France. C’était à proprement parler un esprit de fuite. La Canadienne restait à la maison. Son sexe fort ramenait les nomades. C’est elle qui a fixé le pays. Autour de ses jupes.» Et il insiste: «Car il ne faudrait pas croire que nous avons choisi notre isolement. Il nous a été imposé…»13 Imposé, comme une malédiction: «Les habitants bas-québécois, écrit Jean-Charles Falardeau, ont dû se replier sur eux-mêmes dans un œcoumène soudainement rétréci. Au surplus, plusieurs n’ont pu demeurer, étouffés par un régime seigneurial qui les enclavait et souvent les réduisait à la paralysie économique. Ils ont dû quitter le pays. Cet exode est bien connu entre 1851 et 1901, les départs des Canadiens français vers les États-Unis ont été de l’ordre de 500 000». Et, Falardeau de préciser: «Les premiers départs vers les États-Unis avaient…, été motivés par le besoin d’un autre genre de vie rendu nécessaire par les insuffisances locales».14

Cette terre nouvelle s’avérait impropre à faire vivre ses enfants, par le fait même, la vieille boutade de Jacques Cartier - «c’est la terre que Dieu donna à Caïn» - est l’un des mots historiques québécois les mieux connus …avec «faux comme un diamant du Canada», du même Cartier. Ces héritiers de Caïn et dupes de faux diamants n’ont cessé de reprocher à Cartier d’avoir choisi cette terre frigide plutôt que de s’être attaché à ses premières découvertes: le Brésil peut-être, mais surtout la Floride, qu’un instinct profond - ô saumons qui remontez les rivières qui vous y ont vu naître pour venir y mourir - pousse aujourd’hui les retraîtés québécois à venir y passer leur hiver, comme un appel lugubre de régression.

S’il est difficile de cultiver des sentiments négatifs envers la figure maternelle, il n’en va pas aussi difficilement pour la figure paternelle, avec laquelle l’Enfant entre souvent en conflit, complexe d’Œdipe oblige! Les Rois se prêtent parfaitement bien à l’imago du bon comme du mauvais Père. Saint Louis, l’imago du bon Père-Roi; Louis XVI, l’imago du mauvais. Et ça, seulement dans l’histoire de France! Évidemment, les attentes d’un Père sont soumises à plus de variations qu’aux attentes du sol nourricier. Au niveau de la psychologie collective, il semblerait que les collectivités attendent davantage de la protection et de l’agressivité de la part de l’imago du Père-État, quel que soit son titre: Roi, Empereur, Pape, Président, Tsar ou Secrétaire Général du Parti. Les appréciations dépendront davantage des jugements que l’historiographie portera sur ceux qui ont, un temps, incarnés cette figure de Père-État.

La statuaire antique et les chroniques nous ont laissé ces figures hautes et statiques des pharaons ou des rois de Babylone dont on célèbrait les valeurs guerrières et les chasses aux fauves. Ramsès II, Hammourabi - le roi du code juridique -, Assurbanipal, Cyrus le Perse, etc. n’apparaissent autrement que comme des imagos du bon Père-Roi. Comme le Yahweh des Juifs, ils sont jaloux de leur pouvoir et menacent les rivaux qui oseraient les défier. Plus près de nous, les Rois européens, puis les Présidents des États-Unis et de France ont revêtu la figure du Père-État dont rien n’échappe à son regard inquisiteur. Dans le cas des présidents américains, la médiocrité des individus parvient à se transcender à travers le rôle de commandant des forces armées de la République, pourtant, rares sont les historiens, aujourd’hui, qui ne rappelle pas la compétence douteuse de général à George Washington. Jackson bénéficie de sa victoire à la Nouvelle-Orléans en 1815 et du fait qu’il a déporté les Séminoles de Floride. William-Henry Harrison a fait sa campagne électorale sur un air qui rappelait sa victoire de Tippecanoe, tandis que Zacharie Taylor avait sa victoire sur le Mexique comme carte de présentation. Lincoln s’est montré habile en sachant s’entourer des meilleurs officiers pour l’armée de l’Union, tandis que U.S. Grant est resté alcoolique aussi bien comme Président que comme général. Teddy Roosevelt s’était illustré dans cette splendide petite guerre que fut la guerre hispano-américaine, tandis que F. D. Roosevelt, bien qu’il ait été paraplégique, s’est dressé devant les forces coalisées de l’Axe. Voilà pourquoi, même occupé par un common man (Truman), un cardiaque chronique (Eisenhower), une brute (L. B. Johnson), un menteur (Nixon), un sénile (Reagan), un casanova (Clinton) ou un imbécile (G. W. Bush), la Présidence reste une figure paternelle respectée, investie de l’auctoritas par le scrutin démocratique. Le Président ne peut être qu’un bon Père.

Il en va tout autrement de la Présidence française, surtout sous la Troisième et la Quatrième République, avant que de Gaulle effectue les réformes pour faire d’un inaugurateur de chrysantèmes comme il l’appelait méchamment, un véritable chef d’État. Certes, l’imago négative du Père-État républicain doit beaucoup à la politique réactionnaire. À peine épargne-t-on le maréchal MacMahon parce qu’il était favorable au rétablissement de la monarchie et qu’il se désista face à l’Assemblée nationale. Mais son successeur, Jules Grévy, resta celui qui avait le malheur d’avoir un gendre, Wilson, pris dans un trafic de décorations militaires. Sadi-Carnot était un polytechnicien terne. Félix Faure poussa ses derniers râles dans les bras d’une belle que l’on s’empressa de faire sortir par une porte dérobée. Seul Poincaré, à cause de sa vigueur belliqueuse qui conduisit la France dans la Grande Guerre, a conservé la pourpre de l’auctoritas intacte. Poincaré contraste d’ailleurs avec Daladier qui se laissa duper à Munich, avec Chamberlain, par Hitler en 1938. Des personnages faibles, falots, sans éclats après les Louis XIV et les Napoléon, corrompus ou incompétents, le cas le plus pathétique apparaît être celui de Paul Deschanel. Aux yeux des historiens bainvilliens et autres, il représente la faiblesse tutélaire de la présidence française sous la IIIe République.

Au cours de la nuit du 23 au 24 mai 1920, vers 23 h. 55, «le cheminot André Rateau, garde-barrière au kilomètre 110, avant Montargis, en accomplissant sa ronde de surveillance après le passage du train, un falot réglementaire à la main, a aperçu dans l’obscurité une forme humaine vêtue de couleur claire. C’était un homme en pyjama, la figure tuméfiée, l’air inconscient, qui s’avançait pieds nus. Le cheminot l’a entraîné vers sa maisonnette. L’homme en pyjama s’est laissé faire, se contentant de lui dire en cours de route: ‘- Mon ami, je vais vous étonner. Vous ne me croirez pas… Je suis le Président de la République’». C’était bien vrai! Vite retrouvé, l’Élysée émit le communiqué qui suit: «Saisi par l’air vif de la nuit, il bascula par la fenêtre très large du wagon et tomba sur la voie. Le bonheur voulut qu’à ce moment le train allât à une allure modérée et que le ballast fût, à cette place, très sablonneux. Le Président, qui n’avait aucunement perdu connaissance, put se relever et gagner le poste le plus prochain de garde-barrière». Officieusement, les médecins parlèrent d’un réveil incomplet suite à l’absorption d’un hypnotique et, peut-être, d’un peu de vin. «Spectateur de sa propre défaillance, il se prend de scrupules, se croit coupable de manquer à la confiance qu’on a mise en lui. Des accidents pénibles surviennent. Un jour que, après avoir reçu à déjeuner deux parlementaires, il se promène avec eux dans le parc, tout à coup, alors que sa conversation n’a cessé d’être normale, il s’éloigne d’eux et s’approche d’un arbre auquel il essaye de grimper. Le 10 septembre, le Président est victime d’une nouvelle impulsion. À 6 heures du matin, il descend à demi vêtu dans le parc, échange quelques mots avec un employé du château qui pêche à la ligne, puis entre dans l’eau jusqu’à mi-corps. L’employé va donner l’alarme. On détache une barque et l’on rejoint le Président. Inconscient de l’endroit où il se trouve, il s’étonne d’avoir froid. Ramené dans sa chambre, il a oublié sa fugue». Obligé à démissionner, les chansonniers de Montmartre fredonnent:
Il n’a pas oublié son pyjama
C’est épatant mais c’est comme ça.
Deschanel mourut deux ans plus tard.15

Certes, une pareille démence est incompatible, non seulement avec la fonction présidentielle mais aussi avec l’imago du bon Père. Le mépris dont fait preuve la chansonnette des rues suffit à réaliser combien l’image de la Présidence n’inspirait plus aucune piété filliale parmi les citoyens. Pour l’historien bainvillien Robert Rumilly, la rencontre entre une véritable imago de bon Père-État, le Premier Ministre de la Province de Québec sir Lomer Gouin, et le Président Deschanel est l’occasion d’une boutade fort irrespectueuse: «Sir Lomer et lady Gouin rentrèrent à Québec le 23 mai - à l’heure où le président Deschanel culbutait par la portière d’un train en marche».16 Cet effet, strictement symbolique, exprime l’adhésion de l’historien à sa nouvelle société d’adoption et à ses figures parentales, tout en signifiant sa rupture avec le système symbolique de sa patrie originelle.

Si l’imago de la Mère comme celle du Père peuvent se scinder, c’est bien en fonction du regard que les individus qui forment la collectivité leur porte. Mais lui-même, en tant qu’Enfant-Peuple, se perçoit-il vraiment comment unité psychique intégrée? Certes, les peuples ont appris, par leur minorité dominante, a bien se mépriser en tant que lie de la terre. Pourtant, l’identification qu’ils ont avec les figures parentales suffit à élever leur estime de soi - disons leur narcissisme - jusqu’à ériger un tégument entre leur ensemble et les autres.

Schilder reconnaît qu’«une image du corps est toujours d’une certaine façon la somme des images du corps de la communauté, en fonction des diverses relations qui y sont instaurées. Les rapports avec les images du corps des autres sont déterminés par les facteurs de distance spatiale et de distance affective. C’est dans les zones érogènes que les images du corps sont le plus proche les unes des autres; là, elles se mêlent très étroitement. Le déplacement des zones érogènes se reflète dans la relation sociale aux autres images du corps; les changements érotiques dans l’image du corps sont toujours des phénomènes sociaux et s’accompagnent de phénomènes correspondants dans l’image du corps des autres».17

Voilà pourquoi, tantôt les peuples vivent des alliances tumultueuses tantôt des sympathies généreuses avec un peuple voisin. Par contre, les peuples ennemis - l’ennemi héréditaire, comme les nationalistes français du XIXe siècle qualifiaient les Allemands - suscitent des imagos négatives de Peuple. Comme le montre Michelet, il n’y aurait d’imago de bon Enfant-Peuple que du sien, les autres étant, à des degrés divers, des imagos de mauvais Enfant-Peuple. Trop ceci ou pas assez cela… les raisons sont strictement affectives, recouvertes d’une justification idéologique. Autrement plus sérieux, le schisme qui divise une société et crée un état de guerre civile latent ou manifeste. Ici, les imagos sont tranchées nettes. C’est la crise de l’économie des affects entre les membres d’une société qui est passée d’un état de cohésion à celui d’éclatement. Les haines fraternelles prennent du temps à s’effacer, si tant est qu’elles s’effacent un jour, et laissent des souvenirs bien amers.

Le cas de la Révolution française offre un exemple particulièrement tragique. L’image d’un génocide franco-français est sans doute illogique et sert des buts purement idéologiques, mais ramenée au niveau du Symbolique, l’opposition entre les imagos du bon et du mauvais Enfant-Peuple n’est pas étrangère à la violence de la Terreur. La littérature historique est riche de témoignages et l’analyse historiographique s’est complaisamment prêtée à en décortiquer la Signification.

C’est essentiellement à Robespierre que nous devons le portrait-type du parfait Patriote: «Ce n’est [dit-il], qu’un homme “probe et magnanime dans toute la force de ce terme”, un homme qui joint à la probité l’indépendance, la fermeté, la pénétration. Le bon patriote, selon Saint-Just, a “la froideur de l’esprit, le feu d’un cœur ardent et pur, l’austérité, le désintéressement”. […] Le révolutionnaire est donc un patriote qui s’oublie, se sacrifie, meurt pour le pays: internationaliste d’aspiration, il exige dans la pratique un amour sectaire de la patrie; européen, universel en théorie, il se révèle dans ses actes nationaliste fervent. Et voici que Saint-Just, incarnant ce révolutionnaire, en trace, à la manière classique, un admirable portrait où chaque mot porte, où chaque détail correspond à une réalité terrible: “Un homme révolutionnaire est inflexible, mais il est sensé, il est frugal; il est simple sans afficher le luxe de la fausse modestie; il est l’irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence, de toute affectation. Comme son but est de voir triompher la Révolution, il ne la censure jamais, mais il condamne ses ennemis sans l’envelopper avec eux; il ne l’outrage point, mais il l’éclaire; et, jaloux de sa pureté, il s’observe quand il parle, par respect pour elle; il prétend moins être l’égal de l’autorité qui est la loi, que l’égal des hommes, et surtout des malheureux. Un homme révolutionnaire est plein d’honneur; il est policé sans fadeur, mais par franchise, et parce qu’il est en paix avec son propre cœur; il croit que la grossièreté est une marque de tromperie et de remords, et qu’elle déguise la fausseté sous l’emportement. Les aristocrates parlent et agissent avec tyrannie. L’homme révolutionnaire est intraitable aux méchants, mais il est sensible; il est si jaloux de la gloire de sa patrie et de la liberté, qu’il ne fait rien inconsidérément, il court dans les combats, il poursuit les coupables et défend l’innocence dans les tribunaux; il dit la vérité afin qu’elle instruise, et non pas afin qu’elle outrage; il sait que, pour que la Révolution s’affermisse, il faut être aussi bon qu’on était méchant autrefois; sa probité n’est pas une finesse de l’esprit, mais une qualité du cœur, et une chose bien entendue. Marat était doux dans son ménage, il n’épouvantait que les traîtres. J.-J. Rousseau était révolutionnaire, et n’était pas insolent sans doute: j’en conclus qu’un homme révolutionnaire est un héros de bon sens et de probité.”»18

Malheureusement, tous les Patriotes ne sont pas d’aussi bons enfants que ceux décrits par Robespierre et par Saint-Just. Parmi le bon grain, l’ivraie du mauvais Enfant-Peuple pousse à l’anarchie. Nous retrouvons d’abord les indifférents, ceux dont Saint-Just mettait «en garde», ce «patriotisme (qui) est un commerce des lèvres, chacun sacrifie tous les autres et ne sacrifie rien de son intérêt», puisque «tant de maux ont leur source dans la corruption des uns et dans la légèreté des autres».19 Un cran plus bas, ce sont les fripons, tel le trio dantoniste Fabre d’Églantine, Basire et l’ex-capucin Chabot, envers lesquels Robespierre utilisera «le mot pugnace, fripons. Il désigne, au départ, les tyrans et les tenants de la monarchie, ainsi que leur “armée d’espions, de fripons stipendiés, qui s’introduisent partout, même au sein des sociétés politiques” (21 ovembre 1793)».20 Enfin, la lie du mauvais Enfant-Peuple, les contre-révolutionnaires, l’antithèse des Patriotes. Dès le 9 juillet 1789, l’abbé Grégoire parlait de leur crime de lèse-majesté nationale. Du fait de ce crime défini par une généralité, la suspicion de contre-révolution peut atteindre un public très vaste et très varié: «L’ennemi du peuple ainsi désigné est d’abord intérieur. C’est l’ancien seigneur, le prêtre et suppôt de la superstition. C’est le paysan alsacien ignorant du français, suspect par essence en dépit des proclamations d’universalité de la Nation, celui que Barère dénonce en ces termes au Comité de salut public: “Dans les départements du Haut- et du Bas-Rhin, qui a donc appelé, de concert avec les traîtres, le Prussien et l’Autrichien sur nos frontières envahies? L’habitant des campagnes qui parle la même langue que nos ennemis, et qui se croit ainsi bien plus leur frère et leur concitoyen que le frère et le concitoyen des Français qui lui parlent une autre langue et ont d’autres habitudes”».21 Bref, ce sont les patrioticides, synonyme de fratricides et honnis de la Nation libérée, promesse de palingénésie d’un homme nouveau

Notes
  1. M. Robert. Roman des origines et origines du roman, Paris, Gallimard, Col. Tel # 13, 1972, p. 43, n. 1.
  2. C. Castoriadis. L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, Col. Esprit, 1975, pp. 419-420.
  3. P. Schilder. L'image du corps, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque de l'Inconscient, 1968, p. 35.
  4. P. Schilder. ibid. pp. 116 et 117-118.
  5. Cité in A. Philonenko. La théorie kantienne de l'histoire, Paris, Vrin, 1990, p. 237, n. 31.
  6. P. Schilder. op. cit. pp. 39 et 77.
  7. Citée in C. Castoriadis. op. cit. p. 385.
  8. F. Altheim. La religion romaine antique, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1955, p. 61.
  9. Cité in P. A. McShane. La Romanitas et le pape Léon le Grand, Montréal, Bellarmin, 1979, p. 26.
  10. Cité in P. A. McShane. ibid. p. 26.
  11. M. Serres. Rome Le livre des fondations, Paris, Hachette, Col. Pluriel # 873, 1983, p. 216.
  12. L. Homo. Nouvelle histoire romaine, Paris, Fayard, réed. Marabout, Col. Université # 293, 1969, p. 452.
  13. J. Ferron. Historiettes, Montréal, Éditions du Jour, 1969, pp. 106 et 110.
  14. J.-C. Falardeau. Préface à C. Morissonneau. La Terre promise: le mythe du Nord québécois, Ville La Salle, Hurtubise HMH, Col. Cahiers du Québec # CQ 39, 1978, pp. 16 et 17.
  15. A. Dansette. Histoire des Présidents de la République, Paris, Amiot-Dumont, Col. Présence de l'histoire, 1953, pp. 188, 189, 191 et 192.
  16. R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. XXV: Alexandre Taschereau, Montréal, Chantecler, 1952, p. 8.
  17. P. Schilder. op. cit. pp. 313-314.
  18. P. Trahard. La sensibilité révolutionnaire, Paris, Boivin & Cie, Éditeurs, 1936, pp. 15-16.
  19. Cité in A. Ollivier. Saint-Just et la force des choses, Paris, Gallimard, Col. Livre de poche historique # 2021, 1954, pp. 291 et 293.
  20. G. Labica. Robespierre Une politique de la philosophie, Paris, P.U.F., Col. Philosophies # 30, 1990, pp. 23-24.
  21. G. Hermet. Histoire des nations et du nationalisme en Europe, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H198, p. 99.

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