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mardi 16 novembre 2010

Lettres à un jeune philosophe de l'histoire-1

(Première série)
Paul Klee. Angelus Novus, 1910
Tableau qui a insipiré la philo-
sophie de l'histoire de Walter
Benjamin


Première lettre

HUMAIN, TROP HUMAIN?
Dollard au Long-Sault, imagerie d'Épinal

Je garde au fond de moi un souvenir impérissable de mes manuels scolaires. Grâce à eux, et bien plus qu’à ma présence en classe, je dois mon grand intéret pour la connaissance. Surtout, je leur dois d’avoir éveillé en moi la passion de l’histoire. Mais je leur suis tributaire de bien davantage encore, car ces manuels ont entretenu dans mon âme un enthousiasme; ils ont perpétué, à un âge où généralement le premier émoi de l’ouverture au monde tend à se dissiper, cet émerveillement qui se lit dans le regard des petits animaux et des petits de l’homme, lorsque de grandes prunelles bien rondes et toutes grandes ouvertes, ils scrutent le monde dans lequel ils viennent tout juste de naître. Je m’attriste jusqu’à la désolation de voir ces grands yeux goulus s’éteindre trop rapidement, trop gavés de nouveautés, ne laissant plus qu’un regard déjà hanté par l’indifférence et la morosité. Comme atteinte d’une sénilité précoce, la jeunesse n’a même pas eu le temps de prendre son envol que l’ennui et la déception rongent le cœur d’un corps trop vigoureux. Dès que l’émerveillement sur le monde s’éteint, la mort commence à faire son œuvre.

Quand ais-je éprouvé mon premier intérêt pour l’histoire, pour le passé? Je devais avoir cinq ou six ans. Nous venions d’aménager, mes parents et moi, au 157 boulevard Gouin, à Saint-Jean-de-Québec. L’hebdomadaire local, le très vénérable Canada-Français, dont les lettres gothiques entremêlées au haut de la première feuille rappelaient ses origines grand-bourgeois, publiait alors peu de photographies, mais un jour, on y publia un épisode de l’histoire de la ville accompagné d’un cliché d’époque, celui du juge Loupret - qui avait été maire - véritable tête de patriarche biblique -, et une autre d’une petite usine du début du XXe siècle. J’ai conservé longtemps cet article jauni qui m’ouvrait l’esprit sur la perspective d’un temps autre, exotique, de ma ville. Sur l’entrefait, mes parents m’inscrivirent à l’école Forget - du nom du premier évêque du diocèse (fondé en 1936) -, pour commencer la petite école. Ce bâtiment, en stuc et en terraseau sur deux étages, était situé au coin du boulevard Gouin (du nom d’un premier ministre du Québec qui avait été un temps député du comté), et de la rue Mackenzie King, (du nom de cet ancien premier ministre canadien, collectionneur de vieilles ruines délabrées, et qui invoquait, à travers des séances de table tournante, l’esprit de sa mère et de ses chiens disparus). Mais le grand nom, c’était celui qui désignait ma ville natale: Iberville. Le seul héros de l’histoire du Canada à avoir gagné toutes ses batailles, à être sorti en vainqueur de l’adversité, quelque part entre la Louisiane et Cuba, et dont les acquis ont été perdus par la bêtise des traités européens de 1713.

En première année, la classe n’avait pas de manuel d’histoire, mais mon institutrice, Mme Isabelle, nous lisait parfois une page du manuel de Guy Laviolette peuplé d’Indiens, de découvreurs et surtout, de martyrs jésuites. Était-ce parce qu’il y avait déjà des illustrations de martyres particulièrement violentes qu’on refusait à nos âmes trop sensibles d’accéder à un tel ouvrage? Ce fut donc en deuxième année, avec mon second album d’Histoire du Canada, que le récit historique s’étala devant mes yeux pour la première fois. Une véritable bande dessinée, remplie d’illustrations des héros de la Nouvelle-France avec, en couverture, un Iroquois tapie dans la forêt, épiant sournoisement un bâteau français remontant le Saint-Laurent, qui jetait sur moi, par-dessus son épaule, un regard terrifiant de cruauté. Les bandes écrites sous les images suffisaient à confirmer mes pires appréhensions: martyres en technicolore verte, jaune et rosâtre des pères Jésuites, massacre de Dollard et de ses amis, meurtre de Lambert Closse, martyre de Normanville priant la Vierge pendant qu’il flambe sur son bucher… En Nouvelle-France, Jeanne d’Arc était un homme! La couverture de l’album de troisième année présentait un pittoresque petit village québécois semblant sortir tout droit du Curé de Village de Robert Choquette avec, suspendu dans un ciel vaporeux, un train de figures historiques, dont au moins deux religieuses (Marie de l’Incarnation et Catherine de Saint-Augustin)! C’était le manuel où on honorait l’audace de d’Iberville, la morgue de Frontenac devant l’ultimatum lancé par l’émissaire de Phipps, mais aussi la conquête de Québec par les Anglais et la mort tragique de Montcalm sur les Plaines d’Abraham, ramené par deux écuyés le soutenant, chevauchant dans les étroites rues de Québec parmi la tristesse d'une population en larmes; moment traumatique qu’on pensait compenser en énumérant, sitôt après, trois victoires canadiennes: Carleton contre Montgomery à Québec, Salaberry contre Hampton à Châteauguay, La Fontaine affermissant les droits de la langue française au parlement canadien.

Puis, il fallut attendre la cinquième année pour avoir un premier vrai cours d’histoire du Canada, toujours avec les manuels Laviolette. Pourquoi de celui-ci me souviens-je surtout du chapitre sur «la Paix de Trente Ans» (1715-1745)? Là aussi, image bucolique d’un Québec rural, paisible, familial: la Petite Patrie de toute enfance. Du temps où, vers l’âge de trois ans, nous restions dans le village de Saint-Alexandre, à l’arrière d’une belle grande maison, à cultiver un charmant petit jardin potager, je me souviens, l’été, avoir vu au loin, à l’horizon, la grande-roue d’un manège forain. Mes parents m’y amenèrent. On y avait gagné une poupée ballerine à je ne sais plus trop quel stand de tir. Ça contrastait avec les camions en plastique qu’on avait fait venir avec des coupons de boîtes de céréales et le tricycle que mes parents m’avaient offerts à ma fête et qui n’était pas le jouet que je désirais. Bref, c’était encore au temps d’un Québec - d’un Canada - tranquille, immobile, inamovible. Celui de Duplessis et de notre Sainte-Mère l’Église. Mais un Québec paisible surtout, sans problème, sans inquiétude, où toute menace de fractionnement était impensable. Celui tant vanté de la colonisation, et les récits de Laviolette, pour les enfants de cinquième année, insistaient sur la colonisation des Bois-Francs. Avec le manuel de septième année, c’était au tour du curé Labelle et du curé Hébert, figures mythiques de la colonisation des Laurentides et du Saguenay-Lac Saint-Jean, qui nous invitaient à s’emparer de notre sol. Le premier ne m’était pas inconnu, puisque l’intrigue de la série télévisée Les Belles Histoires des Pays d’En-Haut, gravitait autour de lui et de la fondation de Sainte-Adèle. Mais, décidément, les manuels Laviolette étaient de véritables entreprises de propagande pour la colonisation de ce que mes livres de géographie me présentaient comme le Nouveau-Québec - celui auquel Mulroney, beaucoup plus tard, devait mettre la clé dans la porte… Entre-temps, Duplessis était mort et l’Église perdait à grande vitesse sa toute-puissance d’antan. C’était la Révolution - là encore, tranquille -, et j’ai compris depuis, que j’avais été de la dernière génération à avoir été éduqué par ces manuels Laviolette sur lesquels je m’attarde, avec toi.

Mais pour l’heure, j’avais dépassé depuis longtemps le programme scolaire officiel. J’étais déjà hors de l’Histoire du Canada. Depuis ma sixième année, je m’intéressais davantage à l’Histoire des États-Unis. Mais n’allons pas trop vite, il y a encore de beaux souvenirs liés à mon apprentissage de l’Histoire du Canada. D’abord, en 1966 - j’avais onze ans -, je courais encore après LE manuel, c’est-à-dire le livre qui contiendrait TOUTE l’Histoire du Canada, avec toutes les anecdotes que racontaient mes premiers albums, et plus encore. Cette somme, je crus l’avoir trouvée par un bel après-midi ensoleillé de septembre, lorsque je bouquinais à la libraire Claude Payette de Saint-Jean, sur la grand-rue (la rue Richelieu). Il y avait là un vrai gros livre d’Histoire du Canada - c’était le manuel Farley-Lamarche des cours secondaires des Clercs de Saint-Viateur -, manuel illustré de photographies en noir-et-blanc et de dessins. Il coûtait environ $4.00, somme énorme à l’époque pour l’argent de poche d’un enfant. Je demandai donc à mes parents de me l’acheter pour le prochain Noël. Lorsque je retournai à la librairie quelques jours plus tard, le livre n’était plus sur les rayons, mais j’étais convaincu, au fond de moi, que c’était mes parents qui l’avaient acheté. Je ne fus donc guère surpris lorsque le matin de Noël, trois mois plus tard, j’ouvris mon cadeau et y trouvai le livre en question. Non pas étonné, certes, mais émerveillé, oui, encore. Avec le bouquin, ils me donnèrent un ensemble de deux jeux de cartes avec des motifs peints dans le style Dickens du XIXe siècle et que j’ai toujours. Je passai à travers le livre en quelques jours, et je dois avouer que je n’y ai pas compris grand chose. Bien des anecdotes étaient passées sous silence - Normanville, semble-t-il, avait été brûlé jusqu’à ce que son souvenir se disperse avec ses cendres -, mais que de choses nouvelles, techniques surtout et ardues: Acte constituionnel de 1791, Acte d’Union de 1840, Confédération de 1867, etc. Mais il y avait une guerre nouvelle qui s’ajoutait aux conflits de la Nouvelle-France: la Rébellion de 1837-1838. Oui, on s’était battu bien après la Cession du Canada à l’Angleterre, et on ne s’était pas battu seulement contre les Américains, et là, nulle ambiguïté possible, c’était bien nous qui avions été vaincus …une seconde fois. Tout d’un coup, le charmant village bucolique de Laviolette se transformait en ruines incendiées et ses paisibles habitants en patriotes armés. Le Curé de Village ne l’avait sûrement pas été de Saint-Denis ou de Saint-Eustache! Je me consolai de mes déconvenues en coloriant les figures qui illustraient le manuel. Réaction toute enfantine à une poussée intellectuelle trop précoce? Plus tard, je m’en procurai un autre exemplaire, mais j’ai toujours conservé ce cadeau de Noël comme l’un de mes plus précieux souvenirs, plus de quarante ans après.

Ce cadeau me fit réaliser l’ampleur de la matière historique et le contenu inépuisable de tout récit historique. Et c’était une découverte précoce pour un enfant de onze ans. Aussi, je fus amené à me poser une question lourde de conséquences. Si l’histoire d’un pays pouvait reposer dans un si gros livre au point qu’il y avait encore de la matière résiduelle au-delà de tout ce que rapportait cette somme, quel pouvait bien être la masse du bouquin qui contiendrait alors l’ensemble de l’histoire du monde? Sans le savoir, mon horizon s’élargissait au-delà des limites du cursus académique de l’histoire, et projetait, anticipait le projet d’un apprentissage de l’histoire universelle. J’ignorais, pour le moment, que ma démarche s’inscrivait non plus dans la seule connaissance historique, mais bien dans ce que la philosophie désigne comme étant la conscience historique.

Je m’intéressai donc à l’Histoire des États-Unis deux ans plus tard. C’était en 1968, année fétichisée entre toutes! J’ai su la liste des présidents des États-Unis avant de connaître celles des Premiers-ministres du Canada et du Québec. J’appris même à la réciter par cœur… Au mois de juin, au moment où les Canadiens portaient Pierre Elliott Trudeau à la tête du pays, je ne pus terminer l’école, saisi par une crise d’appendicite aiguë. Je venais tout juste de me procurer, à la librairie du Richelieu, sur la rue Saint-Jacques, l’édition Albin Michel en deux tomes de l’Histoire des États-Unis d’André Maurois, avec de superbes reproductions en noir-et-blanc des grands personnages du passé. J’étais à l’hôpital de Saint-Jean et je potassais ces deux livres comme des bijoux précieux. J’y trouvais des destins présidentiels aux résonances shakespeariennes. Lincoln surtout, qui fut, après Montcalm, ma seconde référence historique; Kennedy, emporté par son tragique assassinat, avait été un événement contemporain. Mais d’autres destins s’avéraient plutôt tristes ou sordides: le second Adams qui avait eu le malheur de colporter des médisances sur la première épouse de son rival, le trop bien aimé Andrew Jackson, et qui en était morte de chagrin; Grant, le général victorieux malgré lui, qui buvait comme une éponge tout en étant dévoré, comme le gros poisson du Viel homme et la Mer, par une meute de lobbyistes corrupteurs qui le faisait passer pour un parfait imbécile; Garfield, qui fut assassiné sans même s’apercevoir qu’il avait été président des États-Unis; le second Roosevelt, rongé par la polio, qui était pour ma famille l’ombre d’une maladie terrifiante qui guettait tous les enfants de mon âge… Une histoire conquérante, certes, mais avec ses épisodes ambiguës entre l'idéalisme généreux et le grand mépris: Ponce de Léon, tué par une flèche indienne en Floride où il était parti à la recherche de la Fontaine de Jouvence, le pacte du Mayflower, l’achat de Manhattan aux Indiens par Peter Minuit pour la modique somme de 60 guilders ($24.00), l’épopée des Quakers de William Penn (le type sur la boîte de gruau), les sorcières de Salem, la Boston Tea Party, la bataille de la Nouvelle-Orléans, la chute de l’Alamo, la ruée vers l’or, le massacre du général Custer à Little Big Horn… autant de thèmes prêchés par les séries télé comme les romans historico-journalistiques à la mode. Rien de comparable vraiment dans l’Histoire du Canada. Voilà pourqoi je me passionnai autant pour l’Histoire des États-Unis, comme une antithèse vraiment de la nôtre; mais bientôt j’allais découvrir une période historique qui allait la rejeter au second plan à son tour.

Et je parle de la Révolution française. Là aussi des épisodes romanesques: prise de la Bastille, fête de la Fédération, massacres de Septembre, exécution du roi, Terreur, bref, tout ce qui était approprié pour un état d’esprit d’adolescence en révolte. Il y avait mon homo-prénonyme, Jean-Paul Marat et sa Charlotte, la reine Marie-Antoinette - qui était pour moi la très belle Michèle Morgan avec son mignon nez pointu -, La Fayette, déjà rencontré dans l’histoire américaine, le gros Danton et le généreux Desmoulins, mais surtout Maximilien Robespierre, qui prit la place occupée auparavant dans mon imaginaire historique par Montcalm et Lincoln. Et toute la faction robespierriste: Augustin le frère puïné, Saint-Just l’Archange de la Terreur qui portait sa tête comme un Saint-Sacrement, l’infirme Couthon qui se déplaçait en actionnant un monstrueux fauteuil roulant que Wajda a repris dans son film, et les victimes des Jacobins: les romantiques girondins, les hystériques hébertistes, les pusilanimes dantonistes: Fabre d’Églantine et son Il pleut, il pleut bergère…, le bel Hérault de Séchelles, l’ivrogne Amiral et la sotte Cécile Renault qui attentèrent aux vies de Collot d’Herbois et de Robespierre déclenchant ainsi des représailles sanglantes de la loi de Prairial; toute cette faune de guillotinés qui représentait la danse macabre la plus endiablée de la modernité. Alors que les jeunes adolescents de mon âge se passionnaient pour l’hitlérisme, la Guerre de 1939-1945, les camps de concentration nazis et les tortures sadiques contre les Juifs, je préférais la Terreur rouge où, si l’horreur atteignait au sordide, n’en conservait pas moins une aura justificatrice de pureté idéaliste propre à satisfaire la révolte juvénile de l’âge ingrat.

Entre mon intérêt pour l’Histoire des États-Unis et le développement de ma fascination pour la Révolution française, ma famille était retournée vivre dans la ville jumelle d’Iberville et c’est là que je commençai mon secondaire. J’y cultivai mon intérêt pour Robespierre et son monde en secondaire I. L’année qui suivit, je découvris les contes d’Edgar Allan Poe. À son tour, il entrait dans le cadre référentiel occupé jadis par Montcalm, Lincoln et l’Incorruptible. C’était mon premier héros littéraire. Encore un malheureux, direz-vous. Ma nature mélancolique se cultivait sans doute de ces impuissants devant l’adversité. Montcalm était mort au champ d’honneur, Lincoln assassiné à l’issue d’une guerre fratricide sanglante, Robespierre guillotiné par la coalition des pourris. Poe, lui, se laissa emporter par l’alcool et son complexe d’échec. Il fut le premier d’une longue série de suicidés moraux qui puisaient leur génie non pas tant dans la drogue ou l’ivrognerie que dans le spasme de vivre, dans cette soif de totalité qu’aucune vie réelle ne peut étancher. Je ne m’étais jamais préoccupé à savoir si Montcalm avait été un bon général ou si Lincoln avait été davantage un opportuniste que ce libérateur qu’on veut bien reconnaître en lui, voire même si Robespierre était bien cet Incorruptible moral qu’on prétendait qu’il fût. Pourquoi? Parce que je sentais que de ces quatre personnages, seul Poe parvenait à me donner, par son talent littéraire et son destin bafoué, la réponse incontournable à mon énigme personnelle.

Il me permettait de comprendre, intuitivement plus quintellectuellement, cette obsession que je portais à l’Histoire depuis mon enfance. Si l’enthousiasme se perd, c’est parce que la vie que notre regard d’enfant découvre n’est jamais satisfaisante pour le combler entièrement. L’enthousiasme nous pousse toujours à voir plus loin, à embrasser davantage, à défier un plus grand nombre de frontières, bref à transgresser toujours plus les limites qui encadrent notre regard et nos possibilités; et bientôt, il faut se rendre à l’évidence, qu’il s’agit là d’une quête sans fin dans laquelle est inscrite notre propre mort. Every man kills the things he loves, écrit Oscar Wilde, mais les choses qu’il aime le tue aussi. C’est alors, qu’instinctivement toujours, on se décourage, on cesse de se passionner, de s’enthousiasmer; on s'effraie devant les coups du sort, préférant tirer son encaisse sur l’Ananké dont parle Freud. Le principe de réalité réduit le principe de plaisir à une pure satisfaction d’épidermes, pour reprendre la triste métaphore de Chamfort. Alors que «rien de grand ne se fait sans passion» rappelait Diderot, s’obstiner, résister, persister dans l’enthousiasme, et signer jusqu’à accepter la transgression des limites à ne pas franchir (épistémologiquement, littérairement, intellectuellement, professionnellement), continuer à s’émouvoir bien après les premiers émois passés, la psychologie morale ne peut tenir. Combien sont ainsi tombés au champ sans honneur! Il n’y a plus qu’à se rabattre sur les nécessités, la vie matérielle, la survie physique, le plaisir immanent, la superficialité des apparences, l’urgence du carriérisme et de la mondanité, la réussite sociale et les exigences matrimoniales et parentales. La banalité du Dasein devient ainsi la banalité du mal, fait oublier que l’Être est appelé à un destin qui dépasse ses propres suffisances. C’est en cela que les sorts de Montcalm, de Lincoln, de Robespierre et d’Edgar Poe ont pu nourrir en moi un stoïcisme capable d’affronter l’échec, les amours non payés de retour, l’ostracisme des milieux professionnels. J’irais même à dire que je les ai souhaités, cultivés, sauvegardés comme garanties de ma liberté face à la connaissance historique. Il n’y a d’amour, de carrière, de réussites que comme partage d’une passion, et la mienne, depuis toujours, reste objectivée vers l’Histoire. La pauvreté et l’endettement face à l’État, la solitude quasi perpétuelle, l’exclusion d’une société qui n’avait pas les moyens de se payer ce que je faisais, ce que j’écrivais, ce que je produisais, ce que j’étais, ce n’est que la part maudite (et méritée?) de cette liberté. Je ne me pense pas mélancolique morbide ni adepte des plaisirs honteux. Ma mère m’a adopté parce que j’étais le seul bébé souriant de la crèche alors que tous les autres pleurais à en hurler aux oreilles. Mes frustrations sont authentiques face au sentiment d’être floué sans raison, d’être ignoré moins par jalousie et rivalités que par indifférence, par manque d’enthousiasme de mes semblables pour cette grande discipline qu'est la philosophie de l'histoire. Humain trop humain faut-il être pour vivre de grandes passions, et je me satisfait volontiers de cette formule nietzschéenne que je partage⌛
Montréal, 2 février 1999
repris le 31 mai 2010




Deuxième Lettre

TOUTE HISTOIRE EST UNE HISTOIRE SAINTEPassage de la Mer Rouge par les Hébreux
À Maxime Denommée
qui a su nous rappeler les
lèvres méprisantes de ce bon
catholique que fut Pierre Elliot Trudeau

Dans le Québec des années 1960, il n’était guère possible de s’instruire ailleurs que dans une école catholique. Est-ce là la raison pour laquelle l’histoire du Canada de mes manuels était présentée comme une épopée mystique nationale qui évoquait tout d’une histoire sainte? Certes, dès la troisième année, nous nous trouvions confrontés au fameux «petit catéchisme gris» dans lequel le jeu questions/réponses nous entrait la foi à coups de promesses et de menaces: promesses d’un monde meilleur après la mort, menaces dont l’application pouvait se traduire immédiatement par une sanction à l’examen. Pourtant, il m’apparaît difficile aujourd’hui de penser qu’il était possible d’éviter l’introjection de tous ces idéaux de vie sainte et vouée à Dieu, au Christ et à la Vierge. Entre devenir cheminot (parce que j’étais fasciné par les trains), vétérinaire (parce que j’aimais les chiens et les chats), et prêtre (parce que c’était l’idéal de toute vocation), finalement, je suis devenu ni l’un ni l’autre, à moins de considérer le travail intellectuel comme un prolongement de la vocation à la prêtrise, ce que j’accepterais d’admettre volontiers.

Je ne peux faire abstraction d’un manuel scolaire qui nous fut distribué au cours de ma troisième année primaire qui était un manuel d’histoire sainte. C’était le Recueil Biblique. Florilège de textes tirés de l’Ancien Testament, muni de raccourcis afin de sauter les livres qui ne racontaient pas l’histoire du peuple d’Israël dans son long cheminement, le recueil en question courait du récit de la Genèse à l’avènement d’Emmanuel, c’est-à-dire à la naissance du Christ. Il y avait une fierté particulière à tirer de ce recueil, puisqu’il était un produit de ma ville, Saint-Jean-de-Québec. Publié par l’Office catéchistique provincial, il portait l’imprimatur de l’évêque de Saint-Jean, Gérard-Marie Coderre (1960) - celui qui devait me confirmer - et la distribution en était confiée aux Éditions du Richelieu de Saint-Jean.

Cette Histoire sainte était lue en parallèle avec les albums d’Histoire du Canada. C’était pourtant deux histoires, qui tout en se renvoyant l’une à l’autre, ne laissaient apparaître aucun lien direct, sinon qu’à travers une même portée idéologique: l’intention était pourtant claire. Le prolongement d’une histoire à l’autre normalisait l’Histoire du Canada comme une suite logique et cohérente de l’Histoire d’Israël. Or la logique était douteuse et rien n’était moins cohérent que cette suite que l’on nous faisait sauter de l’une l’autre.

L’Histoire du Canada était la suite d’une longue navigation sur la mer déchaînée, emmenant des équipages d’hommes venus explorer et découvrir une terre nouvelle peuplée de sauvages et prête à être colonisée et catholicisée. Il y avait, d'une part, la croix plantée par Jacques Cartier à Gaspé, celle montée sur les épaules du sieur de Maisonneuve au sommet du Mont-Royal à Montréal. D'autre part, l’Histoire sainte, c’était une série de barbus qui, de Yahweh à Melchisédech et Abraham, d’Isaac et Jacob à Moïse, de David et Salomon à Job, traçait le long périple du Peuple Élu à la naissance du Messie. Tous les décors du Recueil Biblique n’avaient rien de commun avec les illustrations des albums d’Histoire du Canada. Il était toujours possible, toutefois, d’effectuer des projections unilinéaires: du Nil au Saint-Laurent, de l’Océan Atlantique au désert de la Palestine, de Québec à Jérusalem, de la Nouvelle-France à Israël, des Anglais aux Assyriens, de Wolfe à Nabuchodonosor, des missionnaires aux fils martyrs du livre des Machabées… Même sans jamais les mentionner - du moins je ne me souviens d’aucune institutrice qui ait voulu faire ouvertement ces parallèles - il se produisait quand même, dans nos esprits, autant qu’on s’identifiait aux habitants de la Nouvelle-France catholique, une assimilation à l’Israël judaïque. Ainsi, le courant passait d’un sens comme de l’autre: le destin du Peuple Élu de l’Ancien Testament se transvasait dans le Peuple Élu de la Nouvelle-France.

Je sais, aujoud’hui, qu’à peu près tous les peuples occidentaux issus du judéo-christianisme ont hérité de ce phénomène de rétroversion historique, où la notion de Peuple Élu sert d’axium mundi et comment le mot commun de «nation» rend l’illusion moins transcendantale, plus politique, plus séculière. Bref, notre histoire collective devenait un doublet de celle des Juifs antiques en attente du Messie, la seule différence consistant à faire de Jésus-Christ le point de renversement des deux vases. Lorsque toutes histoires nous passionnent, pourquoi celle des Juifs nous apparaîtrait-elle moins intéressante que celle des Québécois (à l’époque des Canadiens Français)? Par ce jeu inconscient de transvasement ou plus précisément de rétroversion historique, notre histoire séculière devenait une histoire sainte, et nous, automatiquement, des missionnaires prolongeant la sainteté des deux histoires dans un même avenir.

L’historicité des deux histoires partage une même structure et une même forme qu’une étude d’historiographie comparée permettrait d’exposer en détails. Il semble que l’Histoire d’Israël s’impose à tout l’Imaginaire des peuples occidentaux dans la manière d’écrire leurs différentes histoires nationales. Un peuple à la démographie restreinte - le peuple juif et le peuple canadien-français - se trouve isolé dans un milieu hostile - l’un parmi les Cananéens idôlatres, l’autre parmi les peuples Européens infestés d’hérétiques hostiles. Son exode est conduite par une figure de Père: l’un accostant avec les premiers Français porteurs de la vraie foi, l’autre, suivant Abraham dont la postérité est autant celle d’Israël que la nôtre. Puis, un guide fait, l’un traverser le Saint-Laurent, Champlain, l’autre, Moïse, la Mer Rouge. Canadiens-français et Juifs se trouvent dès lors dans leur Terre Promise respective. Contre des peuples envahisseurs, les Assyriens ou les Anglais, chaque peuple se trouve des «rois» ou des gouverneurs pour les défendre et les constituer en unité politique, économique et civile: David et Salomon revivent en Frontenac et Vaudreuil, leurs dignes héritiers. Enfin, la conquête gréco-romaine et la conquête anglaise mettent fin à l’autodétermination des deux peuples élus. Est-ce à dire que l’élection leur est subitement et sans raison retirée? Au contraire, par ce coup du sort qui semble arrêter toute l’histoire des Canadiens-français, la défaite de 1760 renouvelle une Promesse: celle du Messie annoncé aux Juifs et appelé à être le grand libérateur de la Palestine devient, en terre d’Amérique du Nord, celle de la conversion des païens et des hérétiques par les Canadiens Français. Ainsi, tout notre avenir se voyait-il tracé à travers cet événement-traumatique. Toutes tentatives de résistance, de rébellions ou de révoltes s’affichaient interdites parce que vouées à l’échec. L’insurrection de Judas Machabée comme celle d’Alexandre Jannée n’empêchèrent pas les païens grecs et romains de maintenir leur emprise sur la Palestine et les Juifs. Les Troubles de 1837-1838 se chargeront de prouver que l’impossible révolte était condamnée d’avance tout autant pour les Canadiens de langue française. Les Juifs n’auront de résistance possible que dans le maintien de la religion mosaïque; les Canadiens Français dans la religion catholique d’abord, puis dans la langue française ensuite. Il y avait là comme une clause testamentaire qui liait les peuples à leur destin respectif, et la continuité transferrait dans l’historicité canadienne-française la clause convenue entre Yahweh et le Peuple Élu. La littérature des manuels scolaires comme des différentes liturgies religieuses et nationales ne cessèrent de marteler ce point durant une bonne partie de mon enfance, comme elle l’avait fait depuis plus d’un siècle et demi, les historiens se complaisant à trouver des thèmes de comparaison entre l’Histoire d’Israël et celle du Canada, et plus la forme littéraire, apologétique, épique ou épiphanique, ressassait ces thèmes, plus la logique de l’histoire s’imposait comme une intrigue unique, séculière et sacrée à la fois, interprétée par deux peuples différents séparés par l’espace et le temps.

Bien sûr, on a médit de cette façon d'écrire l'histoire. Ces «historiens» n’étaient en fait que des propagandistes et ne pratiquaient pas l’art (et encore moins la science) de l’histoire. C’étaient des clercs enrégimentés dans un processus régressif de survivance et ils sentaient, année après année, que ce processus leur échappait des mains, leur glissait entre les doigts ou sous les pieds, et tout ce qu’ils pouvaient faire pour ralentir l’inéluctable marche du temps, ils le faisaient. Ils ne concédèrent jamais rien - ni Ministère laïc de l’Éducation, ni réforme de l’Enseignement de l’histoire - sans qu’ils n’eussent plus les moyens légaux et politiques de maintenir leur emprise. La défaite des clercs nationalistes conservateurs fut le résultat de ce vaste mouvement contemporain de mon enfance: la Révolution tranquille, et le Recueil Biblique était déjà un ouvrage dépassé lorsqu’on nous le distribuait à l’entrée des classes en septembre.

Pourtant, ce jeu de reflets historiques marqua l’identité canadienne-française comme jamais ne fut marquée l’identité québécoise après 1970. Cette histoire était formidablement structurée, les doublets fonctionnant au-delà de toute espérance. L’élaboration des formes littéraires et graphiques (par exemple avec la collection des «Gloires nationales» de Guy Laviolette) enrichissait l’imaginaire historien des jeunes gens de ma génération. Le sens - l’élection divine du peuple doté d’une mission en cette vallée de larmes - liait les affects par une intrication habile des pulsions. Quelles que soient les options qu’offrait la vie chrétienne en terre d’Amérique - le mariage, les vœux, l’enseignement (depuis Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgeoys), les soins aux malades et aux indigents (de Jeanne Mance à Émilie Gamelin) - tout était saint; toute vie était consacrée, vouée, donnée dans un mysticisme moins pauvre que ne le prétend Victor-Lévy Beaulieu. Chaque durée d’existence se ramenait à une vocation et sans vocation, la vie apparaissait vaine ou futile. Voilà ce que voulait dire être Canadien Français. En enlevant la colonie des mains d’une France royaliste seulement préoccupée par ses bénéfices matériels, en lui évitant les soubresauts démoniaques de la Révolution française, la Providence réservait aux Canadiens Français de se consacrer à la seule vocation qui leurs était réservée et nécessaire: la diffusion de la vraie foi et de la langue claire de la raison: la langue française. Certes, le comportement de certains voués pouvait mener à des excès de mysticisme - ceux d’une Catherine de Saint-Augustin, qui se retrouvent chez une Calixte Brault -; à des excès de puissance aussi, surtout pour les membres du clergé, par les pouvoirs consacrés conférés par les autorités supérieures. On connaît suffisamment les scandales qui remontent à une époque encore pas si lointaine d’abus de tous genres. Il est possible à la sociologie d’attribuer les abus sexuels et le contrôle des consciences à l’aliénation d’une collectivité colonisée. Mais cela n’infirme en rien le fait que la représentation sociale avait forgée une conscience historique capable de résister à toute épreuve, c’est-à-dire une représentation d'un développement logique, cohérent et dirigé de la collectivité dans l’espace et dans le temps. Nous avions, en tant que groupe homogène, un rôle à jouer, une mission à remplir en Amérique du Nord et rien ne devait nous arrêter avant son accomplissement. Il n’est pas gratuit que le dernier livre du chanoine Lionel Groulx, le porteur de flambeau de cette mission, concerne la diffusion des missionnaires canadiens-français partout dans le monde.

Cela se vérifia, je parle de cette capacité de résister à toute épreuve, y compris aux tentations de division et de sécession de la Province de Québec, au cours des deux Référendums de 1980 et 1995. Ce qui arriva avec la substitution de l’Histoire du Québec à l’Histoire du Canada fut la rupture du pacte entre Yahweh et le Peuple Élu d’Amérique du Nord. Il était vrai que le sionisme avait restitué (mais de quelle façon!) la Terre Promise au Peuple Élu, et l’attente du Messie se ramenait à la réalisation d’un État fascisant doté de l’armement nucléaire restauré sur le même territoire, en plein désert, traversé jadis par les fidèles de Moïse. Dès lors, les jeux de doublets ne pouvaient plus fonctionner et c’est tout l’intérêt pour la Nouvelle-France qui paya le prix de sa subversion idéologique par le clergé de jadis. À sa place, les nouveaux clercs laïcisés, fédéralisés ou nationalisés, se portèrent sur la période de résistance jusqu’alors à demi-censurée par les anciens clericaux: la période 1760-1867. C’était à la politique séculière, pour ne pas dire la politique partisane, que revenait la tâche de recréer un axium mundi, et comme l’enseignement relevait, selon l’Acte de l’Amérique Britannique du Nord, de la responsabilité provinciale, cette histoire ne pouvait être qu’une Histoire du Québec. La chose se vit assez clairement lors des célébrations du centenaire de 1967 et de la tenue de l’Exposition universelle à Montréal. Des auteurs de manuels - Trudel, Ouellet - tombèrent au champ d’honneur au cours de la guerre que leur livra les seuls manuels autorisés par le Ministère de l’Éducation: celui de Provencher-Vaugeois, et ceux de Lahaise-Héroux-Vallerand. Ce qu’on ne réalisa pas sur le coup - et ce que l’on ne réalise pas encore aujourd’hui -, c’est qu’en promouvant une représentation collective, une conscience historique axée sur la création d’un État national indépendant et libre du Québec, la nouvelle approche historiographique, comme celle des nouveaux manuels, reproduisait un doublet de l’aboutissement de l’histoire juive après la Shoah: la création de l’État libre et souverain d’Israël. Si la Palestine avait pu être arrachée par les Juifs des mains des Anglais qui la détenaient, pourquoi les Québécois ne pourraient-ils pas arracher leur indépendance et leur souveraineté des mains du Canada? Même officiellement rejetée, l’ancienne conscience historique canadienne-française continuait à opérer, même sur un mode séculier, dans une historicité étrangère à celle qui l’avait fait naître. Qu’ensuite on nous dise que la philosophie de l’histoire ne sert à rien et n’est qu’un savoir inutile!

Mais ce n’est pas uniquement les bouleversements politiques qui finirent par interrompre le transvasement entre histoire profane et histoire sainte. L’Aggiornemento prêchée par le concile Vatican II entraîna une subversion du modèle d’historicité qui avait servi durant tant de décennies au Québec. Du coup, l’Ancien Testament apparaissait moins important. On décida de ne pas déborder les récits de la Genèse …et encore! La catéchèse centra son discours sur le Nouveau Testament et présenta un visage du Christ non plus couronné comme le Christ-Roi, mais recouronnée d’épines, comme dans les films de Pasolini et de Zeffirelli. Les péplums cinématographiques agonisaient; les derniers films à présenter l’affrontement de David et Goliath ou le passage de la Mer Rouge virent leur projection se limiter généralement à la Semaine Sainte. Il n’y avait plus de doublets possibles entre l’histoire du Bas-Canada et celle d’Israël. La vocation sacerdotale ne se retrouvait plus dans la marche politique des Québécois vers leur souveraineté nationale, à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada. Les idéologues du Ministère ne parvinrent pas à forger une historicité aussi bien structurée et dont les formes littéraires et artistiques ne correspondaient pas à l’accomplissement d’un nouvel objectif commun. Ce n’est pas que la télévision ou le cinéma boudèrent le passé. Bien au contraire. Les événements d’Octobre 1970 appelèrent le théâtre et le cinéma à réaliser des productions évoquant les troubles de 1837-1838. Cet affrontement épique est resté depuis la marotte des cinéastes nationalistes, mais là où il y avait une promesse de victoire, même si c’était dans la thématique passéiste de la survivance ou après la mort individuelle, la nouvelle historicité ne faisait que rappeler la défaite, des lendemains incertains et un manque total de transcendance à l’objectif strictement limité du rapatriement des pouvoirs d’Ottawa. On ne construit pas une conscience historique à partir de seules revendications politiques et juridiques. Il faut une active circulation des affects et des objectifs moraux aptes à justifier le coût et les risques des craintes et des incertitudes liées à la démarche et aux buts à atteindre. C’est la pauvreté de l’historicité québécoise, l’anorexie de sa signification et l’opportunisme de sa moralisation qui épuisent la richesse d’une conscience historique qui se revendique de la morale activiste de l’histoire.

Est-ce à dire qu’il ne m’est rien resté de substantiel du Recueil Biblique sinon mes hésitations devant le projet souverainiste et la nostalgie d’une foi que j’ai quasiment entièrement perdue? Le paradoxe de cette instruction historico-religieuse, c'est d'avoir contribué à consolider ma voie vers un intérêt aux dimensions disproportionnées: le goût de l’histoire universelle. Si «toute histoire est une histoire sainte», comme le répète Henri-Irénée Marrou après tant d’autres auteurs, historiens et théologiens, il n’en va pas seulement ainsi de celles du Québec (ou du Canada) et d’Israël. Il en va de même pour tous les peuples et de toutes les histoires. En fait, il n’y a de sainte que l’histoire universelle, et dans la mesure où chaque historicité a pour tâche de révéler à la conscience la connaissance et la structure de chaque histoire, c’est un dialogue ouvert qui s’établit entre le singulier et l’universel (Weltgeschichte). Je retrouve ici l’un des thèmes essentiels de la philosophie de l’histoire de Hegel et de ses disciples tant de la fesse droite que de la fesse gauche.

Certes, il ne s’agit plus de jeux de doublets ni de circulation médiatisée par des volets (clos ou ouverts) entre une historicité et une autre. C’est méconnaître la spécificité de chaque histoire de penser que toutes les cultures, toutes les civilisations aient des conduites également valables les unes les autres. L’histoire universelle suppose un droit naturel qui appelle au juste équilibre (toujours précaire) entre les individus et les collectivités. La distance que nous établissons entre cultures et civilisations ne sacrifie pas la relativité de chacune, elle ne fait que reconnaître la marche de l’humanité comme une à travers différentes voies, vers un objectif commun et unitaire: le bien-être matériel, intellectuel et spirituel de l’Humanité. Les rois d’Israël, comme les gouverneurs de la Nouvelle-France, méprisaient leurs «sujets» justifiés qu’ils se jugeaient, soit par le contrat passé entre Dieu et Moïse au sommet du Sinaï, soit du «bon plaisir du Roy», encabané bien loin dans son Versailles de glaces et de pacotilles. Lorsque la théologie de l’histoire justifie une théocratie politique, elle devient l’arme oppressive de l’épanouissement individuel, or rien de grand de la part des collectivités ne se fait sans grands concepteurs, sans grands réalisateurs, sans grands acteurs qui font l’Histoire là où Dieu n’est plus que spectateur, et s’il est «spectateur engagé», son propre droit ne lui permet que de passer par l’entremise de l’esprit (geist) qui peut souffler comme souffla l’ange d’Yahweh à l'oreille d'Abram (qui n’était pas encore Abraham): «Je ferai de toi un grand peuple; je te bénirai et rendrai ton nom célèbre. Tu seras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront et maudirai ceux qui te maudiront. En toi seront bénies toutes les races de la terre» (Recueil biblique, p. 32; Gen. 12, 1-9)⌛

Montréal, 21 juin 2010





Troisième Lettre

L’HISTOIRE UNIVERSELLE DE CHEZ EATONCatalogue de Noël de Eaton
Le constat que j’avais réalisé à la lecture de l’Histoire du Canada de Farley-Lamarche convergeait donc avec les conclusions qui s’imposaient de l’étude de l’Histoire sainte. Mais il a fallu attendre mon entrée aux cours secondaires afin de satisfaire ma goinferie d’histoire universelle. J’y trouvai un début de satisfaction lorsqu’en secondaire I je trouvai au secrétariat de la direction de mon école, un manuel d’Histoire générale de secondaire II. Cette école où j’allais occupait un édifice de construction préfabriquée, genre de rallonge annexée à l’arrière de la vieille école Notre-Dame de Lourdes, ancien palais de justice d’Iberville. Nous, les élèves, nous surnommions cette annexe le Poulailler, car sa forme en longueur sur un étage rappelait ces couvoirs où s’entassent des milliers de poulets jacassants et s’usant le bec, sauf qu’ici, y jacassaient plutôt une centaine d’enfants de treize et quatorze ans. J’ai conservé peu de bons souvenirs de cet endroit où je m’étais vu intégré à un programme spécial qui me causa plus de dommages que de bénéfices scolaires. C’était l’inconvenance subie d’une autre sottise administrative qui se présente lorsque les pédagogues ne savent pas si on doit classer un élève parmi un groupe fort ou un groupe faible. De toute façon, je préférai me retrouver avec le groupe faible, mais cesser d’être le jouet d’un programme qui me forçait à suivre deux fois le même cours en Français et d’en sauter un en géographie ou en science. Quelques bons souvenirs toutefois: l’apprentissage de la botanique et de la zoologie, les cours de géographie physique, qui satisfaisaient mon intérêt pour les phénomènes géologiques, en particulier le volcanisme et l’histoire de la Terre et sur lesquels je reviendrai un autre tantôt, et ces cours d’anglais où Mlle Hébert, une belle grande blonde, nous faisait écouter des chansons de Noël interprétées par ses crooners favoris et que l’on accompagnait de nos voix rendues fébriles par l’approche de la grande fête, alors que des fenêtres nous pouvions voir tomber la neige à gros flocons. Si durant l’automne et l’hiver 1969 je me passionnai pour la Révolution française, au printemps 1970, je me sentais d’attaque pour l’histoire universelle.

Le manuel que j’avais trouvé était le deuxième volume d’une série de trois tomes adaptés pour le Québec des manuels scolaires français de Louis Girard. Trois beaux livres, bien illustrés en couleur, et qui couvraient assez succintement en y intégrant des éléments d’histoire canadienne l’histoire générale de l’humanité. À vrai dire, il s’agissait surtout de l’histoire de l’humanité occidentale, car on y parlait très peu de l’histoire de la Chine ou de l’Afrique. Des régions entières du globe étaient pratiquement passées sous silence. Mais c’étaient des manuels agréables à l’œil, avec de belles reproductions photographiques, des tableaux, des cartes; rien qui puisse se comparer à ces manuels qui sont publiés aujourd’hui à partir d’affreux modèles drabes en provenance des États-Unis et que nous subissions déjà, à l’époque, en physique et en chimie. Bref, des manuels qui donnaient le goût de lire l’histoire universelle. Mais mes déceptions des manuels d’école primaire m’avaient appris que ces trois livres présentant la matière de façon trop succinte, me laisseraient sur ma faim et qu’il me fallait quelque chose de plus substantielle à me mettre sous la dent. Il n’y avait aucune somme comparable à ce qu’avait été l’Esquisse de l’histoire universelle de H.-G. Wells au début du XXe siècle, et ce fut tout à fait par hasard que je découvris, en feuilletant le catalogue de commande postale du grand magazin Eaton de Montréal, l’Histoire universelle de Grimberg-Vanström publiée dans la collection Marabout.

En fait, ce n’est pas tout à fait exact. Je connaissais les volumes de la série Marabout, je m’étais déjà procuré le tome 11 (sur la Belle-Époque, pour Lincoln) et le tome 9 (sur la Révolution française), mais c’étaient des livres fort mal reliés et pour retenir les feuilles qui se dispersaient au vent, mon père les avait solidifiés en les fixant avec des tarauds! - Il apparaît évident que mon père n’avait aucune connaissance en reliure. Mais le catalogue Eaton me proposait les 12 volumes pour la «modique» somme de $25.00 si je me souviens bien. Mes parents, une fois de plus, me les commandèrent et je reçus, par la poste, les 12 tomes dans une petite boîte de carton que je me souviens très bien d’avoir déballée avec enthousiasme. Je suis passé également très vite au travers de la série, fruit du travail d’un historien suédois qui était mort en cours de rédaction du tome 8 - entre Voltaire et Mme de Récamier -, et dont l’ensemble avait été poursuivi par deux autres historiens, série qui, là encore, était moins universelle que générale. Entretemps je me retrouvais en secondaire II et avais maintenant droit au cours d’histoire qui courait de la Préhistoire au Moyen Age. Là aussi, même à travers ces douze tomes, la Chine et l’Afrique n’y trouvaient vraiment pas leur compte, sauf à se faire intégrer dans un quelconque système colonialiste occidental.

Pourtant, à la même époque et ce que j’ignorais, c’est que la maison d’édition Larousse publiait une série semblable, en 13 volumes, tous rédigés par des auteurs spécialistes, et qui couvrait d’une manière beaucoup plus ample, l’ensemble des différents continents et des différents peuples. Plus tard, rendu au Collégial, je pus me procurer les 13 volumes réédités dans la collection du Livre de poche avec illustrations et cartes. Alors que la série Grimberg subsiste dans une caisse au fond de mon placard, les livres de poche sont toujours sur les tablettes de ma bibliothèque. Bordas/Laffont de son côté, publiaient une série, Le Monde et son Histoire, en 11 volumes: de gros bouquins remplis d’illustrations et détaillés que jamais le revenu de mon père n’aurait suffit à me procurer. Je devais me payer cette série vingt ans plus tard, au prix du livre usagé et comme cadeau pour ma diplomation au Doctorat! Puis, il y avait la prestigieuse série publiée par l’UNESCO d’Histoire de l’Humanité, fruit d’une collaboration d’historiens des «deux blocs», occidentaux et communistes, qui parvenaient à trouver un terrain d’entente en s’imposant de ne pas trop parler d’histoire politique et de se concentrer sur l’évolution de l’histoire culturelle des différentes civilisations. Même si la présentation n’était pas aussi attrayante que la collection Bordas/Laffont, cette collection sur laquelle je pus mettre la main trente ans plus tard, reste, à mon avis, la seule tentative sincère de bâtir une véritable histoire universelle, laissant la place aux débats d'interprétations. Finalement, tout ce que m’avait fait la série Marabout, c’était, encore là, de me laisser sur ma faim. Je n’en avais pas fini avec ma quête du «livre total».

Mais qu’est-ce qui me permettait de croire qu’un tel livre d’histoire totale existait? En fait, je crus l’avoir trouvé en allant à la bibliothèque du Collège Militaire Royal de Saint-Jean, là où mon père travaillait comme concierge. C’était une académie militaire du premier degré universitaire dotée d’une superbe bibliothèque, mais logée alors dans un édifice qui, comme l’École Forget où j’avais fait mes trois premières années. était de stuc et de terraseau, le tout compensée par de grandes fenêtres panoramiques ouvrant sur le côté du soleil levant, face à la rivière Richelieu. Tout jeune, alors que je lisais l’Histoire du Canada de Farley-Lamarche, mon père m’avait rapporté des livres empruntés à la bibliothèque du Collège. Une biographie de Jacques Cartier, que j’avais dévorée pour en lire une autre, et, je crois, le François Bigot de Frégault, que je n’ai sûrement pas lu. Plus tard, vers ma treizième ou quatorzième année, mon père m’emmena par une belle journée d’été à la bibliothèque du Collège et je me souviendrai toujours des impressions que j’eues à pénétrer sur ce terrain qui était, en fait, une ville dans la ville. Dortoirs des cadets, chapelles des deux religions, mess des officiers, terrain de parade, centre sportif, résidences des familles des professeurs et des officiers, le terrain de golf, mais surtout l’Académie, le Poulaillier géant des cadets. Tout y était silencieux, désert - c’était à l’heure des classes ou des vacances, je ne sais plus trop -, presque monacal. Sur les murs des corridors qui m’apparaissaient interminables pendaient des reproductions de toiles baroques de l’école de Téniers, montrant l’alchimiste devant son athénor. Enfin la bibliothèque: l’arôme de ses livres reliés cuir chauffés par les rayons du soleil; ses immenses globes terrestres dont l’un, électrique, tournait au rythme de la rotation de la Terre; ses grands dictionnaires Webster posés sur des lutrins, et ses rangées de livres à perte de vue. C’était là que je crus découvrir un vrai livre d’histoire totale, la somme, l’Histoire des États-Unis de Elson.

Tout y était, et même des détails que tous les autres histoires des États-Unis - celle de Maurois y compris - passaient sous silence, tel le nom de l’anarchiste polonais qui assassina le président McKinley en 1901, Czolgosz. Rien ne semblait échapper à cette histoire qui se poursuivait jusqu’à la présidence de Coolidge, car c’était une somme qui remontait aux années vingt. À côté, comme un bonheur ne vient jamais seul, il y avait l’Histoire du Mexique de Parkes, également une somme de l’histoire mexicaine jusqu’à l’époque de Carranza. J’y retrouvais de vieilles connaissances: Ponce de Léon, Santa Ana, Juarez, etc. Ces deux volumes appartenaient à une même maison d’édition et faisaient parties d’une même collection, la Bibliothèque historique aux éditions Payot. Pour moi, Payot devint dès lors synonyme de sommes historiques, et depuis, je me mis à chercher les titres de cette collection. Ce que j’ignorais, c’était que depuis les années vingt, près de 5,000 titres étaient parus dans cette collection et que les titres d’Elson et de Parkes ne figuraient plus au catalogue, ces livres étant épuisés depuis longtemps.

Je m’en rendis compte en allant à ma chère librairie Claude Payette commander les deux bouquins. J’attendis longtemps avant d’obtenir la réponse que le livre de Parkes était épuisé alors que jamais je ne reçus de réponse pour le livre d’Elson. J’avais, depuis 1968, épluché les deux volumes de l’Histoire des États-Unis de Maurois, et le Que sais-je? que je trouvai sur l’Histoire du Mexique plus le volume, avec un survol très général de l’histoire, sur le Mexique publié par les mêmes éditions Marabout qui avaient édité la série d’Histoire universelle que j’avais fait commander chez Eaton. Ces livres ne m’apparaissaient pas valoir la somme de Parkes. Double frustration donc, et des plus cuisantes. Même chose pour la Révolution française. Je pus faire venir le livre de Dowd, magnifique album illustré mais qui s’adressait surtout à la jeunesse, alors que la somme qui m’était seule accessible était l’édition en livre de poche de La Révolution française de Pierre Gaxotte, qui m’apparaissait plutôt ennuyeux (en fait contre-révolutionnaire). Décidément, et sans le savoir, je m’engageais sur la voie de constituer ma propre bibliothèque historique, projet d’une vie, où j’avais bien l’intention de ne plus me laisser arrêter par les titres épuisés et les livres non disponibles. De plus, si un livre ne peut pas faire toute l’histoire du monde, au moins plusieurs livres finiront bien par en dire beaucoup plus et se rapprocher ainsi d’une véritable couverture «totale» de l’Histoire. Obsession pré-pubère dira-t-on, devenue maladive avec l’âge. Peut-être? Eh puis, personne n’est parfait! Je le reconnais. Il m’a fallu bien du temps pour me rendre à l’évidence qu’aucune somme ne pourrait couvrir ne serait-ce qu’une histoire nationale: ni Elson, ni Parkes, ni Farley-Lamarche, ni Gaxotte. Il y aurait toujours des vides, des «débats» historiographiques, des contradictions, des insuffisances. «Selon l’état actuel de la recherche» ou «selon l’état actuel de nos connaissances», formules consacrées sensées consoler notre frustration d’impérialisme intellectuel, n’étaient pas des formules que je connaissais encore.

Cette quête fantasmatique avait son bon côté dans le fait que j’apprenais qu’il n’y avait pas de «somme» définitive, sur aucune histoire, et encore moins sur une quelconque histoire universelle. Ce saut de maturité psychologique consistait, précisément, à me faire prendre conscience que chaque histoire est toujours une histoire en débat. Microhistoire locale comme macrohistoire universelle, les récits ne sont toujours que des interprétations que des historiens, des chercheurs, des analystes exposent dans un essai de synthèse cohérent et intelligible. Je ne pouvais pas encore considérer que le débat était nécessaire, intéressant, indispensable à la liberté d’interpréter et à la liberté de conscience face à la connaissance. L’osmose impossible éclatait en fragmentation insaisissable. Le vase de Soissons était définitivement brisé et il m’apparaissait impossible d’en recoller les morceaux! Désormais, il n’y avait plus une «histoire» mais bien des «histoires», sans lesquelles la discipline historique n’existerait plus.

Car même en rassemblant tous les livres sous ma main, je ne pourrais jamais les lire tous. Bien que résolu à cette évidence, aujourd’hui, j’achète et j’enrichis toujours ma bibliothèque. Pourquoi, alors que tant d’autres se bornent aux livres qui meublent leurs spécialités; cherchai-je encore à reconstituer une bibliothèque historique? À tout cela, Alberto Manguel a apporté une justification que je fais mienne: la présence physique du livre qui attend d’être lu, même lorsqu’il n’est pas lu, apporte par sa seule présence un rayonnement qui affecte la personne du lecteur. Sans aller jusqu’à justifier le vol des livres, Manguel affirme audacieusement:
«…si le livre qu’ils [les lecteurs] souhaitent posséder appartient à quelqu’un d’autre, les lois de la propriété sont aussi difficiles à respecter que celles de la fidélité en amour. Qui plus est, la propriété matérielle devient parfois synonyme d’un sentiment d’appréhension intellectuelle. Nous en venons à croire que les livres que nous détenons sont les livres que nous connaissons, comme si la possession représentait, dans les bibliothèques comme devant les tribunaux, les neuf dixièmes de la loi: qu’un coup d’œil jeté sur les dos des livres que nous appelons nôtres, docilement à leurs postes le long des murs de notre chambre, prêts à nous parler, et à nous seulement, au moindre tournant d’une page, nous autorise à dire “tout cela m’appartient”, comme si leur simple présence nous remplissait de sagesse, sans que nous ayons à faire l’effort de connaître réellement leur contenu». (1)

Certes, je ne nierai pas que je souffrais d’une appréhension suscitée par les angoisses devant la vie. La possession de ces bouquins servaient de stratégie défensive, de repli affectif dans ma forteresse vide, et j’apaisais mon impuissance en me protégeant du bouclier de mes «sommes». L’une des seules photographies du temps de mon secondaire V me montre tenant tout contre moi l’Histoire du Canada de Farley-Lamarche, véritable substitut à un teady bear, objet transitionnel comme l’explique le psychanalyste Winnicott. Du moins, je souris sur la photo, ce qui n’est plus courant, aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive, heureusement assez rarement, de me faire photographier. Ce n’est qu’avec le temps que les livres de Elson et de Parkes se retrouvèrent finalement sur les rayons de ma bibliothèque. Et aujourd’hui, cette bibliothèque a tout des structures d’une véritable forteresse (imprenable?)

Avec les années, la possession des livres ne m’apparaît plus comme un système de défense affectif. Ces bouquins ne m’ont pas épargné des malheurs de l’existence. La pauvreté chronique m’a forcé à me départir de certains livres pour assurer ma survie, et l’humiliation d’aller vendre mes précieux bouquins (souvent des navets), a brisé le charme de cette fonction fétichiste de la possession du livre. Avec la baisse du coût d’achat des livres que je vendais, je jugeai inutile de déconstruire un héritage qui prendrait de la valeur, certes pas de la valeur monétaire mais de la valeur intellectuelle par la rareté de certains titres, et, aujourd’hui, je suis fière de ma bibliothèque où se côtoient toujours Farley-Lamarche, Elson et Parkes, auxquels se sont rajoutés tant d’autres histoires du Canada, du Québec, des États-Unis, du Mexique, et d’à peu près tous les pays et peuples du monde. C’est en ceci que la réalisation de mes fantasmes maladifs de mon enfance concrétise (en partie) le célèbre projet de Diodore de Sicile, ce contemporain de César et d’Auguste, qui écrivit sa Bibliothèque historique en quarante livres faisant quelque 6 000 pages. (2) Elle sera mon legs, advenant que je me trouve un héritier. Il ne faut pas oublier que malgré une certaine fonction symbolique perverse, ma bibliothèque s’est érigée surtout sur mon enthousiasme devant la connaissance de l’histoire et, ce qui pourrait ressembler à un abcès de fixation de mes angoisses, s’avère aussi être une projection de l’universalité qui était déjà contenue dans le grand projet de Diodore.

Fernand Braudel explique quelque part que son concept d’«histoire totale» ne doit pas être confondu avec celui d’une histoire totalitaire. Mon goût de l’histoire universelle, je l’avoue, avait quelque chose d’apparentée à cette idée d’histoire totalitaire où un auteur, substitut au regard de Dieu (quand ce n’est pas de ses intentions), se permet de porter un jugement sur l’ensemble du destin des peuples, dont souvent il ne connait rien. Cette hantise d’«histoire totalitaire» est sans doute à l’origine du déclin des grands ensembles d’histoire universelle au cours du second XXe siècle. Les grands ensembles, comme l’Histoire universelle de la Pléiade chez Gallimard (3 volumes), du Monde et son Histoire chez Bordas/Laffont, de l’Histoire universelle Larousse, rééditée en livres de poche, et de l’Histoire de l’Humanité, patronnée par l’UNESCO chez Robert Laffont, n’ont pas eu de successeurs français. Et lorsque rendu au tournant du deuxième millénaire, les éditeurs cherchèrent un nouveau modèle d’histoire universelle, on préféra rééditer les vieux ensembles en se contentant de les mettre à jour. Cela n’empêcha pas toutefois la parution de deux magnifiques «sommes», dont l’une, L’Histoire inachevée du monde d’Hugh Thomas (1981), l’historien-journaliste de la Guerre d’Espagne, et le collectif dirigé par Jean Cazeneuve, l’Histoire des Dieux, des Sociétés et des Hommes (1984) parus, le premier chez Robert Laffont et le second chez Hachette, de démontrer qu’en dehors de toutes angoisses de la vie, l’engagement dans la quête d’une «somme» historique était une nécessité pour l’esprit de synthèse de l’intelligibilité humaine.

L’«histoire totalitaire» est une subversion de l’histoire universelle, et il est donc indispensable de distinguer une extension pathologique, qui n’existe souvent que dans les livres de propagande ou les manuels scolaires, du projet d’histoire universelle dont la fonction n’est ni de faire la somme des histoires nationales, ni envisager d’écrire l’histoire des autres peuples comme une simple reproduction de nos a priori et de nos préjugés les concernant. Aucun des ouvrages de Elson, de Parkes, ou de Wells ne pourrait être qualifié de pathologiquement totalitaire, et encore moins les livres de Thomas et de Cazeneuve. À ma connaissance, seule la synthèse de McNeill présentant l’histoire universelle sous un titre tendancieux The Rise of the West, rappelle le projet d’histoire universelle d’un Herder. Ce qu’était ma vision de ma quête d’histoire universelle relevait d’une autre trempe et qui, cheminant à travers mon esprit d’adolescent, allait devenir le germe de mon intérêt pour la philosophie de l’histoire une fois devenu adulte, car si la philosophie de l’histoire conduit parfois à certaines conceptions totalitaires de l’histoire, ces conceptions n’en sont pas l’essence fondamentale. Il est symptômatique que plus nous nous éloignons de la parole ex cathedra du «pape de l’Histoire», plus nous voyons ressurgir le besoin d’histoires universelles et de philosophies de l’histoire. Mais, comme disait Kipling, ceci est une autre histoire⌛
  1. A. Manguel. Une histoire de la lecture, Montréal, Actes Sud/Léméac, 1998, p. 289.
  2. D. Roussel. Les historiens grecs, Paris, P.U.F., Col. Sup. Littératures anciennes, # 2, 1973, p. 176.
Montréal, 4 février 1999
réécrit le 25 juin 2010






Quatrième Lettre

LES SOUCOUPES VOLANTES M'ONT ATTERRÉ! (1)Soucoupe volante vue près d'Alamogordo ±1955

En tant qu’enfant de la Guerre Froide, je n’ai pas échappé aux angoisses et aux supersititions modernes que l’on appelle depuis légendes urbaines. Je crois bon de revenir sur certaines de mes marottes de jeunesse: par exemple, mon goût pour l’étrange et le fantastique - mais non le merveilleux -, et l’horreur aussi, pour autant que le XXe siècle reste un catalogue assez riche en la matière.

Ma petite enfance coïncide avec l’explosion du phénomène des soucoupes volantes, qu’on appelait pas encore OVNI. Aujourd’hui, je m’intéresse très peu à tout ce fantastique technologique, mais lorsque j’étais enfant j’y prenais un plaisir honteux (schadenfreude). Vers 1964-1965, le tout nouveau et très populaire canal 10 (aujourd’hui réseau TVA) présentait une émission télé pour enfants animée par le professeur Moustique (Serge Bélair). Ce personnage inepte parlait du phénomène des soucoupes volantes, avec toute la mise en scène appropriée à un tel sujet: intonation murmurée, anecdotes mystérieuses, pseudo-révélations inédites… et lorsque le suspens devenait proprement insupportable, il nous envoyait un dessin animé américain. Mais surtout, il illustrait ses propos de reproductions issues du livre de Jimmy Guieu, Les soucoupes volantes viennent d’un autre monde. Près de trente ans plus tard, j’ai retrouvé un exemplaire de ce livre (malheureusement sans la jaquette en technicolor qui, probablement maintenant, fait toute sa valeur), et j’y ai reconnu les illustrations de Brantonne (le livre est de 1954). J’y retrouvais là les grands classiques du phénomène: comment Kenneth Arnold avait été le premier à voir voler une formation de soucoupes volantes au-dessus de l’État de Washington peu après la Seconde Guerre mondiale; l’étrange mort du capitaine Mantell alors qu’il aurait poursuivi la planète Vénus au-dessus de Fort Knox au Kentucky; la terrifiante histoire du boy scout Sonny Desvergers… Pour moi, les récits chloroformants des films de Spielberg comme les écœuranteries des Aliens n’ont rien de commun avec ces histoires de soucoupes volantes que racontait le professeur Moustique! L’affaire me prenait en tout cas, et j’aurais bien voulu que mes parents m’achètent les livres que ploguait le subtil professeur. Mais cette fois-ci, ils ne jugèrent pas les ouvrages pertinents ou plutôt trop onéreux.

Comment exprimer l’effet que ces récits exerçaient sur moi? Avec les années et les séries télévisées du même genre - c’était l’époque de la très célèbre série The Invaders -, l’inventaire du bizarre tandit à s’élargir: sorcellerie et vampirisme, loups-garous et sociétés secrètes, tableaux peints avec du sang humain, cadavres de physiciens découverts avec des masques de plomb au sommet d’une montagne en Uruguay, et combien d’autres histoires du même genre. Ce n’était pas le monstrueux, ni l’horreur qui s’emparaient de moi, mais l’inquiétude, l’angoisse, le suspens, bref l’inconnu, le mystérieux où il était possible de mourir de peur plutôt que d’être tronçonné ou villebrequinnisé comme dans les films gores postérieurs. J’étais vraiment angoissé par ces récits du professeur Moustique, terrorisé au point de prendre du temps le soir à m’endormir, me sentant menacé, peut-être, par ces pilotes qui m’observaient du haut de leurs engins. La chose ne dura pas, fort heureusement, mais le goût du mystère était semé en moi, ce qui me rendit, plus tard, si réceptif aux contes d’Edgar Poe. En 1967, les média annoncèrent l’apparition prochaine de la Sainte Vierge au mont Saint-Bruno, mais contrairement à La Salette, à Lourdes ou à Fatima, la radio, le soir prévu, déplora que «la Saint-Vierge n’était pas apparue à Saint-Bruno», et les pèlerins, Bérets Blancs en tête, s’en retournèrent tout penauds, victimes consentantes de cette farce, si prédictible mais toujours aussi efficace! De la Vierge aux soucoupes volantes, il n’y avait qu’un pas à franchir, et il fut vite franchi. Et tous ces spoutniks et autres Apollo qui orbitaient autour de la Terre… C’est dire à quel point le désarroi de la spiritualité québécoise était rendu dans ce flux de déchristianisation et ce reflux de sollicitations de légendes urbaines technologiques. Ce peuple si catholique à gros grains depuis trois ou quatre générations, comment pouvait-il transiter, sans avertissement, d’une image sacrée qui lentement s’effaçait, à un phénomène d’hystérie collective hallucinatoire en pleine expansion?

Un journaliste québécois, Henri Bordeleau, racontait comment il avait été témoin d’un ballet d’OVNI au-dessus de la ville de Montréal. Cette fois-ci, ma mère m’acheta le livre - il ne coûtait qu’un dollar -, et accosta la libraire par ces mots: «Avez vous J’ai vu des soucoupes volantes?». Ce premier livre était une série d’articles découpés ici et là dans différentes presses, relatant des phénomènes ou des événements bizarres liés au thème des vaisseaux spatials. Ce qui était effrayant de tous ces livres, je le répète, c’était combien toutes ces anecdotes rapportées étaient banales en soi, à peine spectaculaires: des récits de lueurs dans le ciel, de formes bizarres entre les nuages, d’objets volants tournant à 90° dans le ciel, ou des apparitions répétées d’Exeter, au New-Hampshire, qu’un article du Sélection du Reader’s Digest illustrait d’une de ces reproductions d’atmosphère d’inquiétante étrangeté: une petite maison isolée, des chevaux affolés dans leur enclos, une formation de boules lumineuses qui plane au-dessus dans le ciel. Rien d’horrifiant, rien d’écœurant dans tout ceci, rien que la pure angoisse nord-américaine de voir les Soviétiques ou les Communistes de tout accabit envahir l’Amérique, voilà finalement où nichait la véritable terreur qui, pour être banale, n’en était pas moins un état d’esprit collectif duquel chacun d’entre nous participait. Car il ne fallait pas prendre ces histoires à la légère. Jean Cocteau rédigea une courte préface au second livre de Jimmy Guieu, Black out sur les soucoupes volantes; un officier français, le lieutenant Plantier, exposait toute une thèse sur la propulsion des soucoupes volontanes; le poste de radio CJMS avait confié à Bordeleau une petite navette de reportage prête à scruter partout dans le Québec la trace des Envahisseurs - il a rédigé un second volume pour faire suite au premier, dans le même style, et qui portait le titre: J’ai chassé les pilotes des soucoupes volantes. À l’ère de la Guerre Froide, contexte qu’ignore Jung dans son analyse sans intérêt du phénomène OVNI, ces récits mystérieux qui faisaient le succès de collections comme «Les Énigmes de l’Univers» chez Robert Laffont ou «L’Aventure mystérieuse» chez Flammarion/J’ai lu, n’allaient pas tarder à tomber dans l’outrance, le sectarisme à la Raël et, pour moi, perdre tout son effet.

Il n’y eut pas que de mauvaises choses à tirer de mon intérêt pour les soucoupes volantes. Plus vieux, adolescent, je portai mon attention sur l’histoire de l’alchimie, de l’occultisme en général, des sociétés secrètes… La réédition, dans la célèbre collection «L'Aventure mystérieuse» des Maisons hantées de l’astronome Camille Flammarion, qui avait était rédigée au début du XXe siècle dans la forme et le style qu’allait employer Henri Bordeleau pour composer ses propres ouvrages, m’aide aujourd’hui à mieux comprendre combien le positivisme et le scientisme étaient des pensées investies de religiosité qui n’ignoraient pas le surnaturel, même s’il ne relevait plus des dieux, ni des anges, mais des maîtres de l’espace et des pilotes d’OVNI. Il n’y avait donc pas que du mauvais dans cette littérature qu’on emballait sous le titre de «réalisme fantastique» et dont la revue «Planète» était le fer de lance et Le Matin des Magiciens de Louis Pauwels et de Jacques Bergier le manifeste. Il suffisait d’apprendre à s’informer, à critiquer, à distinguer, à discerner. C’est lorsque nous résidions à Iberville et que le Québec ployait sous le terrorisme et la loi des mesures de guerre, en un temps où l’atmosphère hippie bercée au rythme du Share the Land des Guess Who ou de Black Magic Woman de Santana, que je m’assoyais à ma fenêtre qui donnaît sur la 1ère rue, et tenais la lumière éteinte, écoutant la radio, suivant les informations, heure par heure, pour savoir si on n’avait pas trouvé le cadavre de Pierre Laporte ou que décideraient les gouvernements et la police pour les prochains jours que commença à s’effacer pour moi ces histoires d’OVNI. Des choses plus importantes, plus fondamentales, plus réelles se passaient sous mes yeux. L'affaire était d’importance pour ma famille puisque mon père travaillait au Collège Militaire Royal de Saint-Jean. De plus, la permanence du P.Q. à Iberville était située juste en face, de l’autre côté de la rue où nous habitions. Cette atmosphère paranoïaque révélait véritablement ce qui se cachait derrière l’inquiétante étrangeté des OVNI. Un monde hanté par la Guerre du Vietnam. Un monde qui allait bientôt sombrer dans les mensonges de Richard Nixon. Un monde qui allait s’abreuver des scandales autour de la femme du président Pompidou. Un monde où la Révolution culturelle chinoise était présentée comme un modèle à imiter alors que nous ignorions que des millions d’individus étaient capturés, déportés, exécutés au service de la mégalomanie d’un tyran qui se disait poète et rassembleur de peuples!

C’est ainsi que j’ai passé de cet univers fantasmatique à la littérature. Les contes d’Edgar Poe relayèrent, pour le mieux, les récits du professeur Moustique tant un trait direct rejoignait les soucoupes volantes et les Canard au ballon et autres Mellonta Tauta, me tenant prêt à m’embarquer pour suivre les aventures sans pareille d’un certain Hans Pfall. Ma découverte de Poe commença par un mauvais film, mais qui m’avait fasciné par son décor gothique: La tombe de Ligeia, avec Vincent Price. Puis, j’allai à la succursale de la librairie Payette à Iberville, sur la 5ème avenue, où j’y trouvai l’exemplaire des Histoires extraordinaires dans le «Livre de poche», préfacé par Alfred Hitchcock. Sa courte préface, terrifiante sans être horrifiante, reprenait le type d’émotion que j’avais éprouvé, plus jeune, à propos des soucoupes volantes et autres récits fantastiques. Je lus les contes de Poe en y retrouvant ce que j’appellerais, pastichant Hannah Arendt, la banalité de l’effroi. Rien d’aussi horrifiants que ce que les films de Corman en avaient tirés. Je ne comprenais pas Poe, certes j’étais trop jeune, mais le même shadenfreude éprouvé jadis m’attirait vers lui, et je me procurai les Nouvelles histoires extraordinaires, puis les Histoires grotesques et sérieuses, enfin les Aventures d’Arthur Gordon Pym. Il faut dire qu’il y avait une étude fascinante écrite sur Edgar Poe, dans la collection «Écrivains de toujours», par Jacques Cabau et qui était disponible à la petite bibliothèque de mon école secondaire.

J’étais alors élève à l’école Saint-Georges, une vielle école où j’avais déjà fait ma septième année primaire, et qui venait d’être reconvertie en école secondaire, en attendant qu’on achève la nouvelle polyvalente en pleine contruction. La bibliothèque logeait dans une seule pièce, au rez-de-chaussée, et le plancher était recouvert d’un tapis ozite qui conduisait l’électricité jusqu’aux supports métalliques où étaient déposés les livres, de sorte qu’en tirant un livre du rayon, il nous arrivait fréquemment de prendre un choc électrique. Étonnante façon de décourager les élèves de lire! Peut-être avait-on appris des expériences de Milgram le moyen de conditionner la jeunesse à fuire la lecture? Quoi qu'il en soit, l’Edgar Poe par lui-même de Cabau logeait sur l’un de ces rayons sidérants. Il était classé, comme tous les autres livres, selon le code Dewey, puisque l’on nous apprenait, en ce secondaire II, à se servir méthodiquement d’une bibliothèque et à compiler des fiches auteurs, des fiches titres et des fiches sujets. Choses que bien de mes confrères n’apprirent qu’aux cours du baccalauréat, à l’Université! Même pour un bled aussi reculé qu’Iberville, il était possible de faire méthodiquement un certain travail intellectuel dès le «premier cycle» du secondaire. Ce qui me fascinait donc dans le livre de Cabau, c’était le texte, une présentation claire, intelligente pour un gamin de quinze ans, suivie d’une thèse sur l’auteur et son œuvre. En le lisant, je m’initiai non seulement à la littérature de Poe (qui devait m’ouvrir sur celle de Melville et de Moby Dick que j’allais lire, en secondaire III, dans la grande salle de l’école lors des cours libres de lectures et de travaux), mais aussi, déjà, à la psychanalyse, via les références à l’étude de Marie Bonaparte. Sans connaître le nom de Freud, je pénétrais dans un monde envers lequel j’eus longtemps des réticences et pratiquai de la résistance, mais qui me donnait un modèle d’essai critique que je devais reprendre, vingt ans plus tard, dans mes propres travaux d’historiographie. Je n’aurais jamais composé Le Testament de l’Occident sans la forme présentée par le livre de Cabau. Au-delà de son sujet, le livre de Cabau eut sur moi, sur ma formation intellectuelle, sur ma compréhension littéraire de l’historiographie, un effet incommensurable.

Poe serait bien triste de constater que je m’intéressais davantage à ses contes qu’à sa poésie. De plus, je n’aimais pas tout Poe, même lorsque j’eus accès aux contes en anglais non traduits par Baudelaire, car beaucoup de ses contes me décevaient. Il y avait de bonnes idées d’où partaient des contes comme Premature Burial ou Loss of Breath, mais le conteur se perdait dans ses obsessions, errait dans des descriptions interminables qui gâchaient les effets de ses meilleurs contes: La chute de la maison Usher, Double assassinat dans la rue Morgue, La Lettre volée, Le Scarabée d’or, Le chat noir, Bérénice, Ligeia, Le cœur révélateur restaient pour moi parmi ses meilleurs contes, Le corbeau et les cloches, ses meilleurs poèmes; quelques pages de Gordon Pym, surtout les épisodes de la mutinerie et du vaisseau fantôme, Le masque de la Mort Rouge, Hop Frog, et surtout le très beau Homme des foules… que de moments de frissons délectables et terrifiants m’ont procuré ces contes! C’était la littérature fantastique à son meilleur, respectant les règles élaborées depuis par Todorov afin de distinguer le merveilleux du fantastique. Mieux que les récits de soucoupes volantes se perdant dans le religieux raëlien ou les extravagances d’E.T. «le petit extra-terrestre», les contes de Poe satisfaisaient mon goût des émotions perverses, ma délectation morose, ma soif d’une culture qui s’ouvrait paradoxalement à la grande littérature.

Je n’ai pas de honte à avouer que je me suis délecté de la correspondance entretenue par l’astronome vulgarisateur Camille Flammarion à propos des maisons hantées. À retenir: ce récit d’un phénomène de hantise dans un manoir du Calvados. Pissant! Les livres de Serge Hutin, dont les sujets étaient plus historiques, étaient écrits avec une méthode sûre. De la terreur, j’atteignis aux horreurs - pour moi alors incroyables - d’un Gilles de Rais, et j’eus un véritable cours de critique historique à travers le livre de Louis Hastier concernant La double mort de Louis XVII où, au lieu de succomber à la tentation de reconnaître un faux dauphin, l’auteur suggèrait sa mort dès 1794 et sa substitution par un enfant débile, mort, lui, en 1795. Sa démonstration s’appuyait sur une minutieuse enquête d’archives. Hastier allait jusqu’à fouiller dans la lingerie et la blanchisserie du Temple où était détenu l’enfant. Mieux que du Perry Mason! Tous ces livres, je les achetais chez Boulais, à Saint-Jean, un endroit sur plancher de bois et qui s’étirait en longueur et où tous les journaux du Canada et d’ailleurs aboutissaient, ainsi que les livres de poches - les «livres de gare» comme disent les Français, non sans une certaine moue dédaigneuse. Depuis ces lectures, je reste convaincu qu’il y a toujours un certain travail de détective à faire dans l’enquête historique. Que celle-ci confine aux mystères de l’homme, de la création, de l’imagination, et aussi de la folie.

Enfin, et là j’étais rendus en secondaire V, c’est-à-dire en 1973, je m’attaquai au livre de Marcel Brion, L’art fantastique avec l’hallucinante couverture de l’édition Albin Michel: une peinture du docteur Fragonard - le frère de l’autre - représentant le squelette d’un adolescent chevauchant un squelette de cheval!. Je ne compris rien non plus à cet art fantastique, tant il m’apparaissait, sans doute à tort, si éloigné des contes de Poe comme des pilotes de soucoupes volantes. Tant de reproductions de tableaux pourtant évoquaient des émotions angoissées qui firent que, par le fait même, j’inaugurai une autre de mes passions: l’histoire de l’art, en particulier de la peinture. Dans le livre de Brion aussi, on retrouvait beaucoup plus de terrifiant que d’horrifiant, toujours cette banalité de l’effroi, à travers les œuvres des grands maîtres du genre: Arcimboldo, Dali, Tanguy, Œlse, Dürer, Magritte, Delvaux… Des tableaux aux climats inquiétants, angoissants, étranges comme cette bonne-sœur de la charité perdue dans un labyrinthe de miroirs qui lui renvoient son reflet déformé; cette lanterne allumée à la porte d’un domicile plongé dans la nuit alors que le ciel en est un de jour, etc. Et puis, que de thèmes classiques tels la folie qui naît en forêt, l’ambiguïté des masques, l’anamorphose des visages… Le livre de Brion m’apportait tout de même beaucoup, et des choses utiles qui devaient m’aider par la suite à mieux comprendre les mystères du monde.

Je suis un enfant du fantstique plutôt que du merveilleux - pour conserver la dichotomie suggérée par Todorov -, car mes parents ne me lurent jamais de contes de fées dans ma petite enfance et ne tinrent pas à ce que je crusse au Père Noël afin d'éviter d'être déçu des attentes non répondues. Ma première littérature de jeunesse avait été les albums de bandes dessinées de Tintin qui m’avaient nourris de voyages partout dans le monde avec des énigmes bien ficelées et un univers uniquement masculin, hors de l’esprit féérique qui colore les livres d’enfants dont je n’ai rien connu. C’est en lisant l’étude de Bettelheim, La psychanalyse des contes de fées, que je pris conscience réelle, en moi, de l’importance du manque de merveilleux dans ma petite enfance, de sorte que le fantastique m’est seul accessible, puisque mon apprentissage fantasmatique s’est fait avec et par une littérature toute rationnelle. Les soucoupes volantes plutôt que le chariot du Père Noël, la différence est énorme! Qui pourrait dire? Les enfants en savent quelque chose, même quand il y a un modèle réduit de soucoupe volante dans la hotte du Père Noël. Les contes d’Edgar Poe plutôt que Donjon-Dragon, car le mystère de la maison Usher ou du «vieux et mélancolique manoir héréditaire» d’Ægus se révélent plus énigmatiques que la chambre de Barbe-Bleue. La Tentation de saint Antoine de Dali plutôt que les images saint-sulpiciennes baroques, car les désirs pervers font de meilleures épreuves que les vertus cardinales élimées par de plattes tentations. Psychologiquement, j’allais, pour le reste de ma vie, passer par la critique grâce au fantastique plutôt que par la création poétique, où le merveilleux est en mesure, toujours, de tenir sa place⌛
  1. Ce titre pastiche celui du célèbre livre de George Adamski et de Desdmond Leslie, Flying Saucers Have Landed, traduit littéralement par Les soucoupes volantes ont atterri. Adamski était un vendeur de humberger dont le restaurant était situé au pied du Mont Palomar, où se dressait, pour l'époque, l'un des télescopes les plus puissants du monde. Non seulement Adamski assista-t-il à l'atterrissage d'une soucoupe (1952), mais il eut le «privilège» de faire une de ces «rencontres du troisième type» avec un occupant qui ne se gêna pas pour lui faire un brin de causette. L'individu, plutôt grand, se disait venir de la planète Vénus et, aux dires d'Adamson, avait les cheveux blonds, très longs (il ne dit pas s'il avait les yeux bleus par hasard) et apparaissait assez jeune. Le «Vénusien» révéla que lui et les siens étaient animés d'aucune mauvaise intention à l'égard des Terriens et que plusieurs des siens s'étaient déjà mêlés aux humains. Ce premier métissage interplanétaire sur le sol de notre bonne vieille terre ne s'est guère révélé concluant, et nous attendons toujours le moment où ces visiteurs se révéleront «officiellement» à nous. On reconnaît là la trame inversée des intrigues de la série The Invaders. En ce qui concerne Adamski, il est mort depuis longtemps et bien après la dénonciation de son récit frauduleux. C'est l'occasion aussi de rappeler que le fameux écrasement d'un OVNI à Roswell en 1947 n'était jamais cité comme témoignage avant le canulard du film présentant des médecins masqués américains pratiquant une autopsie sur un cadavre d'Alien, qui ne ressemblait en rien au Vénusien d'Adamski. Les auteurs de ce canard avait été jusqu'à filmer la scène avec des bandes filmiques de l'époque pour donner toute crédibilité à leur «révélation» des secrets dissimulés par le Pentagone au sujet d'existance de formes de vie extraterrestre. Cette fois-ci, c'est la série télé X-Files qui s'inspira à n'en plus finir, de cette anecdote.
Montréal, 5 février 1999
repris le 28 juin 2010.







Cinquième Lettre

DES DINOSAURES SUR FOND DE VOLCANS EN ÉRUPTION
Smilodon, ancêtre tertiaire des félins

Dans le courant de la même année où je demandais à mes parents de me procurer l’Histoire du Canada de Farley-Lamarche, j’eus mon premier album illustré sur les dinosaures. Un livre jeunesse de la collection «Qui. Quoi» où l’on retrouvait de très beaux dessins de dinosaures, une douzaine environ, dont les classiques du genre: Allosaurus, Brontosaurus, Brachiosaurus, Ankylosaurus, Iguanodon, Stégosaurus, Dimetrodon, Tricératops et, bien entendu, Tyrannosaurus Rex. Moi qui ai toujours eu une répugnance viscérale pour les reptiles, en particulier les serpents, je me plaisais à regarder ces gros animaux que je connaissais déjà depuis l’âge de six ans environ, grâce à des films - dont le célèbre Godzilla -, et à un ensemble de huit modèles miniatures de ces bestioles que j’avais eus en cadeau et que j’ai conservés, mes traces de dents enregistrés sur leur queue. Dans la petite bibliothèque scolaire à laquelle j’avais accès à l’école Notre-Dame Auxiliaitrice, à Saint-Jean, c’était le seul livre que je pouvais trouver sur les dinosaures. Il faut dire que, contrairement à ces dernières décennies du XXe siècle, il n’y avait pas beaucoup de livres sérieux sur le sujet. Les dinosaures et l’Histoire du Canada, quel mélange! j’en conviens. Mais l’intérêt pour les dinosaures relevait davantage de mon âge que l’Acte constitutionnel de 1791 ou la Confédération de 1867.

Étant enfant, j’aimais les animaux. Les mammifères, và sans dire… Mon grand-père maternel, lorsqu’il restait à Montréal dans les années 1930, aimait, lui aussi, les animaux, bien qu’il ait été à l’emploi de Zinmann où il déplumait les volailles. Il était toujours entourré de chiens, de chats et de lapins. Mais c’était bien avant ma naissance. Lorsqu’en cette année 1960, l’année de mes six ans donc, mon grand-père fut atteint d’une tumeur à la prostate, nous avions ramené grand-mère à la maison, où elle devait rester avec nous pendant une quinzaine d’années, et sa chatte, Ti-Mine, une chatte blanche qui savait se montrer agressive envers le pauvre homme qui lui restait indéfectiblement attaché. Aussi, mes parents décidèrent de ne pas la garder lorsque mon grand-père mourut. Yogi la remplaça. Je n’étais pas toujours gentil avec Yogi, ayant eu la malignité, une fois, de placer sa queue volontairement sous la berceuse de ma chaise. Mais je l’aimais comme un enfant peut aimer un animal qui lui semble le seul être à qui il peut parler sans se faire répondre une sottise d’adulte. Je me souviens qu’une fois ayant de la peine, elle était venue s’asseoir à côté de moi, comme pour me consoler. Consolation que je cherche, en vain, encore auprès des humains. Lorsqu’elle devint enamourée, mes parents la laissèrent sortir, me disant qu’elle leur avait glissé entre les jambes pour s’évader dehors. Elle revint quelques temps plus tard, enceinte d’une portée. Je m’en rappellerai toujours. Il y avait un petit chaton qui se roulait en boule sous elle et que l’on avait gardé pour la lactation et que l’on baptisa Ti-Poune ou Popoune. Quelques semaines plus tard, Yogi et Popoune prenaient le chemin de l’euthanasie, Yogi ayant attrapé une maladie dans son escapade et mes parents n’ayant pas les moyens financiers de payer un vétérinaire ni les remèdes pour les guérir. Depuis ce jour je crois, j’ai gardé en moi un faible pour les chats, bien que j’eusse aimé assez les chiens également. Quoi qui’il en soit, c’est ainsi que Yogi et Popoune allèrent rejoindre leurs ancêtres Smilodons du Tertiaire. J’en eu tant de peine qu’on décida de ne plus avoir d’animaux, du moins pour un certain temps. Quelques années plus tard, on eut, pour un court laps de temps, un petit chien qui, malgré ses vaccins, développa lui aussi une maladie, et, là encore, ma mère décida de l’envoyer au paradis des chiens. Parce que les dinosaures étaient des animaux disparus, ils me tenaient compagnie sans craindre de me blesser, mieux que tout animal vivant que j’aurais pu avoir auprès de moi, et dont je me serais vu forcé de me départir. On ne pleure pas ceux qui sont déjà morts et qu'on a pas connu. Les dinosaures allèrent donc rejoindre la galerie des figures de l’histoire canadienne, mais dans un no man’s time difficile à saisir pour ma courte conscience d’enfant de la durée.

À ma première année à l’école secondaire, j’eus un cours de géographie physique basé sur le manuel Dagenais. Mon professeur s’appelait monsieur Lagacé, un homme à la mine austère qui me donnait aussi des cours de français, doté d’une voix grave qui suffisait à glacer le sang des élèves les plus dissipés. Nul, même les plus rebelles parmi ces fils de campagnards, n’aurait osé l’affronter, surtout depuis qu’on avait sû qu’il avait passé un élève par la fenêtre… du rez-de-chaussé. Mais quand même! Dans la classe, pendant quelques semaines, une maquette en coupe de la terre resta exposée dans la classe. On y voyait tous les phénomènes géologiques importants, dont un magnifique volcan en éruption. J’ai évoqué le manuel Dagenais en passant car il y avait un chapitre sur les volcans et les geysers. On y citait un témoignage de l’éruption de la Montagne Pelée, en Martinique, en 1902: 28,000 morts carbonisés par des gaz sulfuriques; toute la population de Saint-Pierre. Presque la population de Saint-Jean à mon époque! C’était cela surtout qui me fascinait du phénomène volcanique: l’ampleur spectaculaire de ses manifestations mais aussi les ravages qui devenaient la catastrophe appréhendée capable de dissiper toute vie sur la planète. L’éruption du Vésuve en 79 de l’ère chrétienne avec le témoignage de Pline le Jeune, l’éruption du Krakatoa, dans le détroit de la Sonde en 1883 ne m’étaient pas inconnues non plus. Dans un temps où ma passion était déchirée entre mon intérêt pour l’histoire américaine et celle de la Révolution française, je fis une diversion vers l’histoire des volcans. Il y avait bien le petit «livre de poche» d’Haroun Tazieff, Histoires de volcans, mais ses récits étaient des témoignages trop strictement limités aux observations du volcanologue. Son livre sur les tremblements de terre, Quand la terre tremble, promettait un survol plus large du phénomène.

Encore une fois, c’est à la bibliothèque du Collège Militaire Royal de Saint-Jean que je découvris les livres indispensables sur le sujet. Lors d’une de mes rares visites, je m’éloignai de la section histoire pour entrer dans celle des sciences pures. Terra incognita. J’y trouvai un premier livre dont la reliure, d’un beau vert, dégageait l’odeur du cuir si propre à embeaumer les rayons de bois nobles de ce temple silencieux qu’est toute vraie bibliothèque. C’était la magnifique somme d’Aubert de la Rüe, L’Homme et les Volcans, publiée dans une collection de géographie humaine chez Gallimard; livre à la fois scientifique et historique, adressé à un large publique. Un peu plus loin reposait un autre livre du même genre, lui aussi relié en un beau cuir vert, l’Histoire de la Terre de Richard Carrington, publié dans ma collection favorite de la Bibliothèque historique Payot. Quelques temps plus tard, je commandai ces deux livres à la librairie Claude Payette et, cette fois-ci, ils me parvinrent après un délais d’environ un mois.

Les catastrophes naturelles et les gros animaux disparus: cela dénotait-il en moi un certain goût pour l’Apocalypse des espèces? Pourquoi cette fascination pour les volcans de la «Ceinture de Feu» et les geysers du Parc Yellowstone? Symboles phalliques propres à une curiosité pré-pubère? Sans doute. Et ces dinosaures de mon enfance? Vision moderne de l’ogre paternel (ou maternel plutôt dans mon cas)? Chaque enfant trouve ses substituts pour projeter sur eux ses angoisses liées aux liens parentaux. Les films de dinosaures présentaient toujours des enfants qui pactisaient avec l’herbivore et sans dessin Brontosaurus tandis que le vilain et rapace Tyrannosaurus Rex les poursuivaient pour les manger. Spielberg n’a rien inventé avec son Jurassik Park. Pour lui, les figures parentales sont des substituts aux nazis rapaces de Juifs. On s’attendrait toujours à voir un swatiska noir dans un cercle blanc tatoué sur la carapace de son Tyrex. Bref, les volcans comme l’histoire de la Terre devinrent, à leur tour, des composantes structurelles de mon imaginaire de l’histoire.

Je l’ai déjà signalé: outre la somme d’Herbert George Wells, Outline of History (l’Esquisse de l’histoire universelle, parue, là encore, chez Payot), aucune histoire universelle n’a jamais pensé à intégrer l’histoire de la Terre dans la suite de l’histoire universelle, comme si l’histoire était une matière strictement humaine, anthropocentrique, téléologique, unissant les sciences humaines, l’ontologie et la métaphysique dans un même parti-pris qui fracture la conscience de l’homme de ses attaches naturelles, consistant à exclure toutes les Ti-Mine et les Yogi de la marche folle de l’humanité. Wells avait une formation de biologiste, c’était un humaniste socialiste proche des Fabians, et certains de ses romans démontraient déjà des préoccupations écologiques avant la lettre. Tout cela explique pourquoi il se montrait sensible au passé astronomique et biologique de notre planète, scène préalable à la venue de l’espèce humaine. Ma série Grimberg-Van Ström, l’Histoire universelle Marabout, excluait le passé préhistorique pré-humain. Il est vrai cependant que la même collection avait sa propre Histoire de la Terre, beaucoup plus complète d’ailleurs que celle de Carrington. Mais enfin, la fracture n’en était que plus visible.

L’Esquisse de Wells laissa une empreinte marquée dans une certaine pensée anglaise de l’histoire. Toynbee, entre autres, faisant allusion au développement des formes gigantesques de reptiles s’en servait pour illustrer l’«idôlatrie d’une technique éphémère» dans la civilisation. Aujourd’hui, un médiéviste réputé, Robert Delort, énonce qu’eux aussi, les animaux ont une histoire -, mais une histoire qui, curieusement, ne parle ni du Tyrex ni du Mammouth. Elle ne parle pas non plus de Barry, le Saint-Bernard qui sauva une vingtaine de vies humaines dans les Alpes au temps du Premier Empire, avant qu’un malheureux, le confondant avec un loup, le tue d’un coup de couteau. Richard Pottier en a tiré un très beau film en 1948, une fable sur l’amour non payé de retour et qui exige jusqu’au sacrifice personnel devant la force impitoyable de la nature. Il y a quelque chose qui m’a toujours scandalisé dans cette anthropomorphisme de l’histoire - ou de l’historiographie -, qui nous coupe de notre appartenance au monde vivant, au monde matériel de notre planète, à notre univers cosmique autrement que dans sa manière de la mettre à notre service, à l’exploiter. Non pas que je suis un écologiste enragé… même pas un écologiste peut-être, mais la solidarité de l’humain et de son milieu naturel, cela doit être sacré pour un historien, ce qu’avait compris H. G. Wells. Plus scientifiquement, Lucien Febvre dans sa Terre et l’évolution humaine, ou Braudel avec sa Méditerranée et le monde méditerranéen parvenaient à considérer le milieu humain autrement que comme un simple décor. Vue sous cet angle, cette relation se justifie uniquement par les rapports contemporains entre contexte naturel et initiatives humaines. La planète, les espèces, l’évolution, le monde ambiant dit écosystème, socio-économique ou culturel, tout cela oui. Mais l’anecdote qui nous force à nous pencher sur les individus devrait aussi nous forcer à reconnaître les liens intimes qui lient bêtes et hommes, même lorsque des millions d’années les séparent. Après tout, d’où viennent pétrole et charbon dont nous faisons un usage dément depuis la Révolution industrielle? Pourquoi une période du Paléozoïque (l’ère Primaire) se nomme-t-elle «carbonifère» sinon parce qu’elle est marquée par la croissance luxuriante des plantes primitives? Et pourquoi les Américains partagent-ils cette période géologique en deux sous-périodes appelées «Pennsylvanien» et «Mississipien»? Certes, la paléontologie et la paléogéographie sont des sciences pures qui n’appellent en rien la connaissance des sciences humaines. Ce n’est pas une raison pour prétendre que l’histoire de la planète commence avec l’apparition du premier Australopithèque ou du premier Homo Sapiens Sapiens, dont nous sommes tous partie prenante.

Lorsque j’ai commencé mes études à l’université et que j’ai quitté - définitivement - Saint-Jean-sur-Richelieu, ma mère me donna une petite chatte blanche en cadeau, pour me tenir compagnie, Évangéline, ainsi baptisée parce qu’elle criait comme une déportée dans le fond de la boîte où je l’avais mise pour la transporter en auto jusqu’à Montréal. Toute bibliothèque et même toute librairie qui se respecte devrait être hantée par la présence d'un chat. Les Égyptiens ne s’y trompaient pas quand ils honoraient la déesse Bastet, dressée comme un sphinx, possesseur d’un regard hypnotique, une vision qui recèle, enfoncée dans un esprit sans conscience, la clé, peut-être, des énigmes qui interpellent l’homme. Nous restâmes seize ans ensemble. Cette petite chatte douce, toujours silencieuse, envers laquelle je n’avais pas toujours été un maître facile et délicat, avait la particularité d’être une véritable voleuse de tout ce qui ornait mes étagères. Devant l’écran de télévision, elle essayait de saisir les joueurs de Hockey qui glissaient sur la patinoire. Elle épatait mes copines d’université qui venaient travailler à la maison parce qu’elle buvait son lait en trempant sa patte dans le bol et la portait à sa gueule. Lorsqu’un matin, obligé de constater que la mallheureuse n’avait plus d’odorat et qu’elle ne mangeait ni ne buvait, se laissant dépérir, je dus me résoudre à un deuil prochain. C’était mon premier. Un matin, j’entendis une masse tomber dans la chambre. En ayant voulu sauter du lit à la commode où elle s’étendait, elle n’avait plus eu la force de bondir et s’était effondrée sur le plancher de bois avec des pièces de vêtements. Je lui fis mes adieux, sa tête sur mes genoux. Une larme lui ayant tombé sur le museau, elle tendit la langue pour la lécher. Je nous fis alors conduire par un ami à la S.P.C.A. pour son dernier grand voyage. Je la déposai dans un caisson, payai $25.00 pour me départir de ma vieille compagne de route, lui dire un dernier adieu avant de me faire brusquement congédier par le préposé au comptoir. C’est un monde qui a horreur des adieux déchirants et des scènes d’hystérie, ce qui, de toute façon, n’est pas du tout mon genre. Pour revenir chez moi, je fis une partie du trajet en autobus, puis une autre, très longue, à pied. C’était ma façon d’apaiser mon deuil. Pendant un certain temps, chez moi, la nuit, sur la rue Sherbrooke est, il me semblait l’entendre, prête à sauter pour venir me rejoindre, se faire flatter ou se blottir contre moi dans mon lit. Pendant seize ans de ma vie, elle fut le seul témoin de mon existence, ce qui couvre mes années universitaires, du début du baccalauréat à la fin du doctorat. C’était une partie importante de ma vie qui s’en allait avec elle: joies de parfaire mes études et tristesse de mes premières peines d'amour, espoirs de parvenir à laisser ma trace en ce monde et déceptions de ne jamais y parvenir. Je me plaisais à l’imaginer à la seule image du paradis qui m’apparaît belle, celle du film d’Angelopoulos, Paysage dans le brouillard, quand, à la fin, les deux enfants vont enlacer le grand arbre sous le soleil. C’est sous son bouquet de feuilles rafraîchissantes que je me plais à imaginer les êtres que j’ai aimé et qui m’ont quitté - comme ceux qui me quitteront -, et que j’espère retrouver un jour.

Mais comme la mort n’est pas la fin de la vie, six mois plus tard, j’adoptai la petite Sacha, une magnifique siamoise-bali aux yeux bleus et au masque d’Arlequin. Issue d’une portée de chatte malade, il fallut, à l’âge d’un an, lui faire arracher toutes les dents sauf les incives et les canines. Elle vécut pourtant 14 ans près de moi. C’est avec elle que j’écrivis la plus grande partie des tomes du Testament de l’Occident. Sacha était gâtée par ma mère qui me trouvait plus méchant que je ne l’étais envers elle. L’année où ma mère mourut, en juin 2005, un matin de juillet, je me réveillai. Plus de Sacha. Je la cherchai partout, me demandant comment elle avait pu tourner la poignée de la porte pour sortir d’un appartement au demi sous-sol? Bientôt je compris. Le grillage de la fenêtre était déchirée et elle s’était faufilée dehors. Je la cherchai partout sur la rue Iberville, dans les ruelles, l’appelant, la sachant craintive, sous les perrons et les hautes herbes touffues, inquiet de la voir se balader sur cette rue où le trafic automobile est intense. Disparue dans la nuit du mardi au mercredi, dans la nuit du samedi au dimanche, alors que je ne dormai pas étouffé par la chaleur de juillet, j’entendis, vers 4 heures du matin, un bruit dans le salon. Comme j’avais laissé le grillage en l’état où elle était sortie, je remarquai une présence féline indistincte. Je fis de la lumière afin de vérifier qu’il s’agissait bien du bon chat: c’était bien elle. Au début, elle me fit un grognement de menace. Premier geste de retour fut de se diriger vers sa boîte à crottes. Puis, je lui donnai à manger. Enfin, elle se laissa approcher. Son poil était plein de sable. Finalement, je fermai la lumière, allai me coucher - après avoir fermé la fenêtre pour ne pas qu’elle retourne en escapade. Elle vint s’allonger tout contre ma cuisse, je lui carressai le museau. La joie du retour de la chatte prodigue effaçait toute peine de ces derniers jours, pour moi si misérables. Elle finit par développer une maladie, à son tour, des écoulements des glandes lacrymales et nasales. J’essayai, désespérément, de la soigner avec des remèdes que j’utilisais pour mes grippes, ignorant que ce faisant, je la tuais lentement. C’est ce qui arriva quand je vis qu’elle commençait à se cacher derrière les bouquins situés le plus haut sur les tablettes ou encore dans l’armoire sous l’évier. Je tentai de la ramener, mais elle s’épuisait et, tandis que je lisais un après-midi dans le salon, j’entendis un grand bruit dans la cuisine. Les affres de la mort s’étaient emparés d’elle. Soudain ses pupilles se dilatèrent, deux grands disques noirs envahirent ses yeux. Elle était morte. Je pleurai sur son malheureux petit corps, elle était ma dernière parentée si je puis dire depuis la mort de ma mère deux ans plus tôt. À son tour, elle m’abandonnait au fil du temps. C’était en un temps où mes revenus étaient si bas que je ne pouvais payer des frais d’incinération. Je décidai donc quand même de l’amener à la SPCA, faufilant son petit corps gracile dans un sac en plastique Jean-Coutu dissimulé au fond d’un sac de tissu noir. Je me souviens, dans l’autobus, discrètement, lui avoir caressé délicatement des deux doigts de ma main le dessus de la tête entre les deux oreilles, en regardant dehors la lumière blafarde de cet après-midi de décembre. J’eus le malheur de sortir deux stations de métro trop loin, j’entrepris alors de descendre à pied Décarie en vue d’atteindre Namur, la station proche de la SPCA, pensant qu’en suivant le chemin, j’arriverais bien à y parvenir avec mon fardeau. J’espérais que la SPCA prendrait son corps sans me faire payer, puisque, contrairement à Évangéline, Sacha était déjà morte. Je marchai, marchai. Je me trompai de rue et arpentai une voie interminable, l'avenue de La Savane si je ne me trompe, où il n’y avait aucune station de métro de sorte que je dus revenir sur mes pas. Enfin, sautant dans un autobus, je parvins à recouper Jean-Talon et pus me rendre à pied à la SPCA qui n’eut, comme amabilité, que de me référer au Berger Blanc, le concurrant qui avait décroché le contrat des animaux morts sur le terrain de l’île de Montréal. Je pensai à la phrase célèbre de Gandhi gravé sur le mur de l’institution qui dit qu’«on reconnaît le degré d’une civilisation à la façon dont elle traite ses animaux». Phoney Baloney! Comme Fernandel avec sa vache, je repris le corps de la pauvre bête sur mon épaule et me rendit au rendez-vous prévu pour ce soir-là d’un Conseil d’Administration du Groupe Ressource du Plateau-Mont-Royal sur lequel je siégeais. Ne voulant pas amener la dépouille avec moi, je me résolus de l’abandonner dans un caisson à déchets, derrière une brasserie au coin des rues Saint-Denis et Marie-Anne. Malgré le cœur gros, j’essayai de faire le job que j’avais à faire sans laisser transparaître trop de tristesse, puis je rentrai chez moi, déçu de n’avoir pu donner un site digne d’elle à cette petite chatte, mon amie, qui aimait tous les soirs venir se coucher sur mes organes génitaux où elle se réchauffait pour la nuit jusqu’au matin.

Quelques semaines plus tard, avec mon allocation du nouvel An, j’allai chercher le petit Bébert, que je baptisai ainsi en l’honneur du chat de Céline, qui accompagna ses maîtres en fuite dans l’Allemagne sous les bombardements et dont Frédéric Vitoux (1) a fait un récit plus humain sur la bête que Céline avait écrit de bêtises sur les hommes. C’était le premier mâle de ma convivialité féline. Un white foot comme disent les dresseurs de pedigree, mais un peu bâtard à cause de son fond de poil roux sous le poil gris dominant. Une tache blanche en forme de goutte de lait lui entourre le museau et se répand comme un plastron sur sa gorge. C’est un goinfre, il fouille toujours dans la même poubelle, à côté de mon bureau, et n’est pas très futé. Mais je l'en aime pas moins. Chaque fois qu’il me regarde, c’est comme un boucher qui découperait du regard sa carte des parties fines d’un bœuf ou d’une volaille. C’est le seul être que je caresse et pour me remercier, il me rentre ses crocs et laboure la chair de mes avant-bras avec ses griffes; morale de cette histoire: flatter et vous serez mis en lambeaux! Si le chaton que j’avais ramené avait été femelle, je l’aurais baptisée Clarissa, en l’honneur de la Mrs Dalloway de Viriginia Woolf Et si Bébert et une future Mrs Dalloway devaient se succéder auprès de moi, il y en aura probablement un autre après, et ainsi de suite, jusqu’au temps où ce sera à mon tour de quitter, chemin faisant, l’écosystème des chats. Que vaudrait la place des hommes si c’était les chats qui devaient écrire l’histoire du monde?⌛
  1. F. Vitoux. Bébert le chat de Louis F. Céline, Paris, Éditions Laurence Olivier Four/Large vision, 1983. Du même auteur. Dictionnaire amoureux des chats, Paris, Plon/Fayard, 2008.
Montréal, le 15 février 1999
revisé le 30 juin 2010



(suite dans la seconde série de lettres)



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