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mardi 16 novembre 2010

Leçon huitième : La Moralisation

Champlain commerçant avec les Autochtones


Leçon huitième

LA MORALISATION

Moralisation < aspirations/contraintes

C’est l’imprégnation du Politique qui a donné à la dimension idéologique son importance dans l’entreprise historiographique. Même lorsqu’on sonde le cœur et les reins des historiens, force est de constater l’intérêt qui anime leurs interprétations. Les historiens grecs et romains n’échappaient pas à cette imprégnation, et qualifier Bossuet d’apologète de Louis XIV n’a rien d’original en soi. C’est même insuffisant pour prétendre connaître son Discours sur l’histoire universelle. Se limiter à faire de Hegel le promoteur de l’État prussien est d’une platitude désolante. La Moralisation que contient tout discours historien tient également au sens de l’unité qu’il situe dans la volonté commune entre contraintes et aspirations, en vue de reconnaître la juste mesure des intentions, des décisions, des actions et des effets. Du milieu du XIXe siècle aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, l’historien était souvent ce que Raymond Aron appelait un spectateur engagé. Et son engagement lui faisait parfois franchir le seuil qui le séparait de l’action, faisant de lui un militant. Ce siècle, fondamental pour le développement de la conscience et de la connaissance historique, s’est avéré toutefois décevant, comme l’exprime Olivier Dumoulin: «L’historien impuissant ou l’historien militant? L’alternative entre l’intelligibilité et l’emprise sur la société dessine les contours d’une aporie. Acteur civique sans engagement dans la cité, vivant paradoxe, incarnation du spectateur engagé, l’historien ne représente pas à lui seul la position équivoque des chercheurs en sciences humaines. Mais ces pionniers de la professionnalisation ont magnifié plus que les autres l’objectivité, ce “noble rêve”: l’engagement et l’action partisane sont tenus pour les stigmates honteux d’une maladie inavouable: la subjectivité, le parti pris, l’a priori».1 Bref, tout le mal proviendrait de l’Idéologique. De ce besoin de justifier les acteurs de l’histoire comme de la position ralliée par les historiens.

La portée des idéologies tient à la force des convictions: convictions conservatrices des contraintes; convictions progressistes des aspirations. Dès que les convictions défaillent, tout bascule dans le cynisme. Les idéologies sont tenues ouvertement pour des mensonges, elles, dont la fonction sociale est précisément d’enraciner les valeurs comme des vérités qui permettent à la communauté de se consolider. Que cette consolidation s’achève dans l’aphasie et l’inhibition de l’action, et la contrainte devient vite un boulet qui pèse sur la vigueur de la société. La «crise de l’histoire» est crise de l’historien professionnel qui a préféré l’impuissance à la militance. La corporation a donc sa part de responsabilité, comme le suppose Dumoulin: «De 1945 à aujourd’hui, ce rapide développement [de la connaissance historique] semble illustrer le tropisme fatal vers la stérilisation de la science historique, son confinement en dehors de la cité, son enfermement quasi inexorable dans l’entre-soi des savants. Et, fort logiquement, parmi les rôles dévolus à l’historien, il en est un qui, depuis la critique positiviste de Michelet, semble définitivement renvoyé aux oubliettes: celui de l’écrivain, sous l’espèce de l’auteur. Le temps des anthologies des textes d’historiens est révolu…»2 Parce que le type de la société industrialisée génère des contradictions sociales inouïes et engendre des conflits d’intérêts extrêmes, l’Idéologique ne cesse de produire des normes qui prétendent toutes harmoniser, par un raisonnement rationnel positif, l’ordre du monde. Les idées sont produites au rythme des opinions diverses qui s’entrechoquent, selon les conjonctures et la force des partis en présence. Elles finissent par créer un véritable marché des options politiques, à l’image de tous produits de consommation.

Marché de systèmes, marché de praxis, marché d’utopies. Les convictions se dissolvent dans un choix à la carte d’idées aussi généreuses les unes que les autres. Mais chaque système à sa praxis nécessaire; de même chaque utopie est conditionnée par la praxis chargée y mener. Par exemple, le temps des praxis violentes est passé, sauf pour les gouvernements et leur police qui s’attribuent toujours son monopole. Certes, ils doivent en user délicatement, pris qu’ils sont entre la pince de la Constitution et le broyeur de l’opinion publique. Dans un marché électoral, il est mal vu pour n’importe quel parti de procéder manu militari avec les citoyens, même contestataires. Enfin, marché des utopies où les rêves circulent du new age à l’univers des spectacles de foules. Des contradictions, voire même des oppositions déchirent de l’intérieur de vastes systèmes idéologiques. Comment l’historiographie resterait-elle épargnée par la crise actuelle des idéologies? «Toute sorte de facteurs contribuent à les distordre. Les premiers, et non les moindres, sont politiques. La façon d’écrire l’Histoire est un enjeu de première importance. À travers la manière de rendre compte de leur conduite passée, les pouvoirs justifient dans le présent l’autorité qu’ils entendent conserver ou conquérir. Se donner le “beau rôle”, c’est appeler les peuples à vous être éternellement reconnaissants de ce que vous avez fait pour eux».3 C’est la perversion de la maxime de Benedetto Croce: toute histoire est histoire contemporaine. Aussi, nous voilà tenus de regarder comment l’historiographie cède à son tour aux systèmes, praxis et utopies idéologiques.

Lorsque le positiviste von Ranke exprime la résurrection du passé par la maxime consacrée wie es eigentlich gewesen, cela suppose que les choses, en se passant ainsi, ne se sont pas passés autrement. Ne pouvaient se passer autrement. Ce qui semble être une nécessité historique n’est en fait qu’un déterminisme idéologique car, à combien de reprises, en fouillant dans de nouvelles archives, n’a-t-on pas vu des historiens mettre à bas ce que leurs prédécesseurs tenaient pour wie es eigentlich gewesen. Poussé à l’excès, ce système idéologique en vient à rejoindre les certitudes de l’abbé de Vertot (1655-1735) «qui, ayant écrit le récit du siège de Rhodes ou de Malte (par les Turcs, ce dernier en 1565), se vit apporter des documents nouveaux et, dit-on, les repousse en déclarant: “Mon siège est fait”, - et le mot est devenu proverbial».4

La persistance idéologique d’une vérité historique se retrouve dans la célèbre question de la loi salique évoquée pour écarter de la succession royale la petite Jeanne de France, fille de l’adultère Marguerite, épouse de Louis X le Hutin, fils de Philippe le Bel. Déjà, pour le chroniqueur Jean Desnouelles, «”la reine avait une fille du roi Louis à ce qu’elle disait, mais à cause des méfaits de sa mère, elle perdit ses droits sur ses terres”. Les défenseurs de l’enfant arguèrent au contraire que Louis X l’avait reconnue comme sa fille et héritière».5 C’est donc l’adultère et non la loi salique qui aurait exclue la petite Jeanne de la succession au trône de France. Ce n’est qu’un siècle plus tard, après les déboires de la Guerre de Cent Ans, que s’imposa l’idée d’une légitimité fondée sur le droit du sang.

«Avant l’exclusion des femmes du trône, ces liaisons généalogiques par les femmes ne posèrent guère de problèmes. Par la suite, si l’invention de la loi salique servit à dissimuler les hiatus de 1316 et 1328, rétroactivement elle mettait en question la filiation entre Carolingiens et Capétiens. On ne semble guère s’être soucié de cette incohérence».6 Pour C. Beaune: «La succession féminine était de règle dans certains royaumes et grands fiefs. Les Capétiens l’avaient jusque-là fort bien admise. En 1314, de nombreux grands avaient été partisans de Jeanne de Navarre, qui avait renoncé officiellement à ses droits en 1318 (ce qui suppose qu’ils existaient!). En outre, en droit féodal, il était fréquent que les femmes ne pussent gérer les fiefs mais les transmissent. Ni la coutume ni le droit féodal ne donnaient donc de leçons bien claires en faveur des Valois et il était quand même délicat de recourir à la lex voconia, ou droit romain impérial, qui, lui, excluait clairement les filles de l’héritage et impliquait la supériorité des agnats».7
Pourtant, Jacques Bainville, dans son Histoire de France, écrit en 1924: «Née de l’élection, d’une sorte de consulat à vie devenu héréditaire, la monarchie n’avait pas de statut. L’usage, le bon sens suppléaient. Il eût été absurde qu’une femme pût porter la France en dot à un étranger. Déjà il était de règle que tout apanage retournât à la couronne à défaut d’héritier mâle, et la royauté, par cette exception, échappait aux règles féodales. C’est pourquoi la couronne passa sans encombre, non à la fille que laissait Louis Hutin, mais à son frère, le deuxième fils de Philippe le Bel, Philippe V le Long. Chose curieuse: on éprouva le besoin de donner une base juridique à la successsion de mâle en mâle dont tout le monde reconnaissait l’utilité, et l’on alla chercher, pour justifier une loi naturelle, je ne sais quelle loi des Francs Saliens, d’où le nom baroque de loi salique. La France était décidément un pays de juristes et de grammairiens».8

Or, Colette Beaune confirme bien que tout cela fut l’œuvre des juristes, mais pas ceux de Philippe V, mais de Louis XI, plus d’un siècle plus tard. «L’entreprise de réécriture de l’histoire de France fut si bien faite qu’il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour qu’Émile Viollet démontre que la loi salique n’avait pas été évoquée pour les avènements de Philippe V et de Philippe VI».9

Il est donc difficile d’admettre que si Bainville se tenant informé des progrès de l’historiographie de son temps, ait pu ignorer les découvertes de Viollet qui mettaient par terre des générations d’idées reçues sur l’exclusion des femmes de la royauté française, alors qu’en 1943, Jacques Madaule soulignera bien que «personne ne songea à invoquer la “loi salique”»10 dans le contexte de la succession du Hutin. Et Jean Favier (1978): «Notons qu’à ce moment de l’affaire, personne n’a encore eu l’idée saugrenue d’invoquer la vieille loi des Francs saliens, bien oubliée des juristes eux-mêmes. De ce texte, révisé pour la dernière fois au temps de Charlemagne, rien ne concernait l’organisation de la puissance publique. […] À l’article qui traite de la dévolution successorale de la terre “libre”, il était dit que les femmes étaient exclues. Le premier qui s’en souvint et l’appliqua à la couronne de France fut, aux lendemains de la défaite de Poitiers, un chroniqueur en mal d’originalité».11 L’assertion de Bainville est donc à mettre moins sur le dos de l’ignorance que sur celui de la préférence du système idéologique maurrassien et le royalisme d’Action Française. Et, sans doute aussi un peu au goût romanesque qui, tout au long du XIXe siècle, avait fait des intrigues scabreuses de la Tour de Nesle un thème de roman et de dramaturgie, d’où l’a hérité Maurice Druon pour sa série des Rois maudits, publiée entre 1955 et 1960, qui «étaient de l’aveu de leur auteur…, des “romans de rédaction rapide et qui se voulaient de lecture aisée”».12 La télévision, à deux reprises, les adapta pour le grand public

Cette succession de variations sur un même thème montre en soi combien Michelet avait raison de s’attarder au récit. Arlette Farge ne le contredit pas sur ce point: «De l’histoire, il faut dire à quel point son récit est indispensable car aucune société ne peut se passer de son statut de véridicité et des protocoles de recherche qui en assurent à la fois la cohérence, la fiabilité, l’éthique. Même reformulée, revisitée sans cesse parce que réinterrogée par le présent, l’histoire est à chaque époque le récit raisonné des événements, celui qui en évite la falsification et la honte des dérapages flagrants ou des dénégations mortifères.»13 Aussi, le wie es eigentlich gewesen s’impose donc en termes de récits tenus pour vrais …jusqu’à la prochaine révision. Le déterminisme affiché par Bainville n’a cessé de se relativiser d’une révision à l’autre; c’est-à-dire que c’est sa partie idéologique qui s’est effritée devant la recherche, mais aussi devant les fluctuations idéologiques du siècle.

Au XIXe siècle, on a donné le nom d’historisme au relativisme historique. Comme l’écrit Élie Halévy: «les historistes développent surtout l’idée de la relativité nécesaire, selon les époques, des principes de politique économique».14 Concept inspiré de l’économiste allemand Friedrich List (1789-1846), il s’agissait de s’opposer au manchesterisme proprement britannique. List prétendait à un capitalisme typiquement adapté à la situation d’une Allemagne morcelée mais pleine d’ambitions de développement. Il se refusait à l’exclusion de l’Allemagne de la prospérité industrielle, en appelant à un droit de l’histoire qui amène à considérer «la vie politique comme un renouvellement perpétuel, présence à des tâches actuelles qui se distinguent toujours du passé. L’homme pousse sans cesse à la création».15 Cette vision se distinguait du progrès dans la mesure où il ne s’agissait plus d’une ligne déterminée de développement social, mais une direction articulée sur des originalités spécifiques aux différentes conditions immédiates d’un organisme social particulier.

Le relativisme historique est particulièrement notable chez le philosophe Michel Meyer, dans son analyse du rôle de la passion amoureuse, tant «l’amour n’est pas uniquement un sentiment intime, car “nous aimons et souffrons en fonction d’impératifs culturels” (N. Luhmann)».16 Opposé au déterminisme véhiculé par les Denis de Rougement, René Girard et Julia Kristeva, qui voient la passion comme un désir mimétique excluant tout amour autre que la manifestion d’un désir d’imitatio, Michel Meyer oppose un système idéologique où la passion apparaît comme libératrice des pulsions créatrices de l’individu et de la civilisation.

«Le paradoxe veut qu’il y ait un certain refus du réel dans la prise en charge du réel, pour pouvoir le vivre et y vivre. Mais la réalité est une fonction, et non un contenu. Celui-ci se modifiera forcément le jour où les réponses servies et resservies à foison seront à ce point remises en question qu’il faudra bien penser cette remise en question comme telle, pour que s’élaborent d’autres réponses. Il n’y a pas de niveau précis dans la remise en question auquel on puisse fixer l’abandon des solutions existantes. D’où le débat et l’argumentation entre les hommes, mais d’où également la violence dans l’histoire, qui oblige, met à l’écart ce qui résiste à la remise en question. La passion est essentielle à ce processus de rhétorisation, qui permet au réel de garder sa prégnance au travers des divers changements. Elle est le prix que paie la conscience pour vivre cette prise en charge de la réalité sans s’y perdre. La passion est alors ce qui permet d’exister, sorte de réaction au temps, destinée à l’annuler au fur et à mesure qu’il s’écoule, comme autant de chocs qu’il faut amortir. La symbolique de la passion est la vision subjective du processus de rhétorisation, lequel est davantage “logique” car fait de raisonnement, de rationalisation».17 Michel Meyer met ici le doigt sur la liaison entre la passion et le changement historique. Il faut de la passion pour accéder à la conscience des possibles qu’a l’homme d’exercer sa volonté sur son destin. Dès lors, il ne pourra que vivre passionnément puisque c’est de ses pulsions profondes qu’il entendra s’investir dans le monde. La question à savoir si cette transformation sera un progrès, une amélioration, une «pulsion de perfectionnement» comme la dénonçait Freud, reste purement secondaire, mais s’il entend investir ses efforts dans un processus de transformation, c’est avec l’espérance que l’ensemble de la condition de chacun puisse s’en porter mieux.

La passion amoureuse est directement saisie dans ses capacités de renouveler, à chaque moment, le tissu même de l’Histoire, ce qui évoque l’une des thèses de l’histoire de Walter Benjamin, celle précisément de l’Ange de l’Histoire, la thèse IX: «Il existe un tableau de Klee qui s’intitule “Angelus Novus”. Il représente un ange qui semble être en train de s’éloigner de quelque chose à laquelle son regard reste rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui fut brisé. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus renfermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès».18

Depuis que la déontologie historienne essaie d’écarter toutes fictions ou analyses non appuyées sur les sciences humaines, il est plus difficile de dénicher les systèmes idéologiques dissimulés sous le cache-sexe de l’épistémologie de l’histoire. Pourtant, certaines praxis sont ostensiblement saisissables, et à partir de ces praxis promues ou dénoncées, il est facile de remonter jusqu’aux systèmes qu’elles soutendent. Un exemple de ceci se vérifie dans l’histoire de la conquête et de la colonisation des Amériques.

Serge Gagnon écrit que l’«un des thèmes favoris des historiens du XIXe siècle [est] le conflit entre l’activité commerciale et la conquête du Royaume».19 C’est là l’un des débats autojustificateurs propres au siècle où les aspirations idéalistes et transcendantes s’attachaient au missionnariat francophone contre (ou avec) les contraintes besogneuses propres aux activités anglophones: la parabole de Marthe et Marie appliquée aux «deux peuples fondateurs» du Canada. À l’origine, c’étaient deux voies de développement offertes aux entreprises métropolitaines. L’enrichissement personnel l’emportait davantage sur l’aspiration à reproduire la société française en terre américaine. Ces historiens, idéalistes jusqu’au bout des ongles, prenaient toujours le parti de la colonisation et du Royaume, «c’est pourquoi Champlain et les missionnaires étaient, au temps de [l’historien clérical] Dionne, les bons pionniers, et les marchands, les méchants. Et malheur à ceux qui ont accusé les missionnaires d’avoir fait la traite…»20 Même un Benjamin Sulte, qui «a peut-être été le plus agriculturiste de tous les historiens: la France, selon lui, devait choisir entre commerce et agriculture. En choisissant le premier, elle s’est trompée. […] Le commerce est tout au moins synonyme de conflit; l’agriculture autarcique, garantie de paix sociale de bonheur et d’harmonie…»21 Finalement, «tous ceux qui se sont opposés au commerce pour y préférer des objectifs de peuplement sont pour l’auteur les bons de l’histoire canadienne. Ainsi Champlain devient l’homme aux “idées saines” parce qu’il est capable de contrer les “intérêts mercantiles”. Sulte voit en lui un patriote qu’il situe au sommet de son échelle de classement».22

La franchise des historiens qui s’affichaient ainsi ouvertement pour la colonisation française au détriment d’une praxis strictement commerciale était acceptée sans pour autant mettre en péril leur crédibilité en tant qu’historiens. Mais, depuis, la déontologie historienne se veut plus sévère.

À la fin de XXe siècle, la dynamique idéologique a complètement changé et la Moralisation privilégie les intérêts commerciaux aux intérêts colonisateurs sur lesquels les historiens font peser la responsabilité de la déstructuration des communautés indigènes. Pour Olive P. Dickason: «Si l’augmentation du commerce était l’objectif de la fondation de la Nouvelle-France, comme le note Montesquieu, alors nul doute que ce fut un succès. Tellement, en réalité, que les premiers colons préfèrent souvent faire la traite plutôt que de s’échiner à cultiver la terre. L’administration coloniale tâche de neutraliser cette tendance puisque, même si le commerce permet de pénétrer rapidement à l’intérieur des terres, il n’aide en rien le développement de cette base agricole dont a si désespérément besoin une installation permanente. Les administrateurs coloniaux français feront constamment face à ce problème. Le peu qu’on sait de l’effort de Roberval nous indique que l’homme se montre plus intéressé à la découverte du fabuleux eldorado du Saguenay qu’à l’établissement d’agriculteurs…»23 La rivalité entre intérêts commerciaux et intérêts colonisateurs est le premier caractère fondamental de la colonisation française de l’Amérique. Avec les études de Bruce Trigger, cette dialectique conflictuelle finira par se recouvrir d’une rhétorique moralisatrice: «Ainsi débutait un long conflit entre les partisans de la liberté de commerce et ceux qui exigeaient, comme rançon de l’établissement des colonies, le monopole de la traite des fourrures sur le Saint-Laurent et dans les Maritimes. La plupart des historiens se sont montrés favorables à la thèse des colonisateurs; pourtant, ces deux politiques étaient pleines de contradictions, et aucune à long terme n’offrait beaucoup d’espoir sur le plan de la survie des intérêts français au Canada. La gestion du commerce des fourrures ne requérait qu’une petite population locale, comme la Compagnie de la baie d’Hudson le démontrera si éloquemment un peu plus tard. Pourtant, Samuel de Champlain, l’apôtre le plus favorable au principe de la colonisation, affirmait qu’il serait impossible à la France de défendre ses postes de traite contre la concurrence étrangère si elle ne renforçait pas son emprise dans cette partie de l’Amérique du Nord par des colonies très solides (et, aurait-il ajouté, par une puissance navale appropriée)…»24

Au cours du XXe siècle, la praxis idéologique des historiens est donc passée d’un déterminisme qui posait la colonisation comme le moteur principal de la volonté d’expansion des métropoles catholiques en Amérique à une vision, toute relativiste, des relations commerciales entre les marchands et les fournisseurs autochtones du Nouveau Monde. Relativiste en quels termes?

Les colonisateurs ont le visage sombre, le cœur dur et le regard faux. En face d’eux, les commerçants sont joyeux, ont le visage ouvert et le regard franc. Surtout le regard. Dans son maître livre, Les Enfants d’Aataentsic, Bruce Trigger idéalise ainsi l’organisation commerciale des Hurons: «Durant la période historique, le commerce, en plus de faciliter l’acquisition de biens abondants, servait avant tout à obtenir des vivres et des vêtements pour une population qui avait déjà épuisé les ressources des territoires de chasse environnants. Malgré l’importance de ces besoins, le commerce des Hurons avec l’étranger dépassait la simple activité économique. Il était au centre d’un réseau de relations sociales qui, fondamentalement, prolongeait le système d’amitié sur lequel était fondée leur confédération, c’est-à-dire que si «les Hurons comprenaient parfaitement le principe qui régit le fonctionnement d’une économie de marché, à savoir que le prix d’un objet varie en fonction de sa rareté; toutefois, ils refusaient toujours d’admettre ouvertement leur volonté de réaliser un profit. Pour eux, le marchandage était la négation des liens d’amitié entre les deux parties. Leur succès en matière de commerce est dû au fait qu’ils ont toujours su entretenir de bonnes relations avec les autres tribus, en particulier celles du Nord, dont la culture différait beaucoup de la leur. Tous les partenaires d’une transaction commerciale devaient se conformer aux conventions de l’hospitalité et de l’échange de cadeaux et oberver toutes les autres formalités relatives à cette transaction».25 L’économie de marché idéale pour Trigger, c’est le troc, mais les lois de la concurrence sont bien autre chose que du troc. Malgré tout, cette concurrence devient pour Trigger, le principal moteur d’une saine liaison entre le marchand et le pourvoyeur autochtone: «…il est clair que les commerçants ont joué un rôle fondamental dans la formation des liens de travail qui se sont forgés entre Européens et autochtones. Les commerçants français n’étaient certainement pas plus altruistes ou bienveillants que leurs collègues hollandais du nord de l’État de New York. Mais le souci d’assurer la rentabilité de leur commerce les poussa à étudier les coutumes indiennes, à adopter lorsqu’il le fallait leurs conventions, et à conclure avec eux les alliances que leur dictait l’intérêt économique. Les commerçants qui connurent le plus de succès furent précisément ceux qui étaient les plus prêts à s’impliquer avec les Indiens. […] Ce qui est clair […], c’est que les liens que ces commerçants forgèrent avec leurs partenaires commerciaux indiens constituèrent le fondement de la coopération qui s’est établie plus tard entre d’autres groupes de Français et les habitants autochtones de la vallée du Saint-Laurent. De telles attitudes contrastent nettement avec celles de Cartier et de Roberval qui, en ne sachant pas établir avec les Iroquoiens du Saint-Laurent des rapports de travail efficaces et ouverts, provoquèrent en définitive l’échec de leur entreprise. Qu’on se souvienne également qu’après 1615, l’arrogance et l’ethnocentrisme avec lesquels Champlain et les Récollets traitèrent les Indiens, envenimèrent à ce point les rapports entre Français et Montagnais que ces derniers aidèrent les Anglais à s’emparer de Québec en 1629».26

Cette vision douceureuse des relations entre commerçants et autochtones ne fait pas l’unanimité parmi les anthropologues. Pour deux d’entre eux, Sylvie Vincent et Bernard Arcand, les historiens libéraux favorisent tant le rôle de pouvoyeur de l’Indien et de trafiquant du marchand que les manuels scolaires en conservent encore aujourd’hui l’empreinte.

«En fait, beaucoup plus que le thème de l’”Indien accueillant” ou celui de l’”Indien guide”, les manuels ont développé le thème de l’”Indien fournisseur de fourrures”. Ce n’est pas tant l’hospitalité ou des informations géographiques que réclament les Européens des manuels, mais des matières premières et le travail des autochtones. L’accord amical est signalé, le rôle de l’Amérindien guide et informateur est aussi noté au passage, mais rien ne suggère que ce soit là l’essentiel de l’histoire des relations entre Blancs et Amérindiens. La dimension positive par excellence, celle qui sera à la source des alliances et des conflits décrits par les manuels, c’est la capacité qu’ont les Amérindiens d’extraire les fourrures de ce milieu hostile qui leur sert d’habitat».27

On le voit, le jugement historique repose presqu’entièrement sur la nature des relations commerciales entre Européens et Amérindiens. L’argumentaire anthropologique de Trigger ne tient que dans la mesure où les possibilités des intrus les limitaient dans leurs négociations commerciales avec les Indigènes. Le rapport de force qui s’exprimait à travers la concurrence plaçait les colons sous la dépendance envers les Amérindiens, situation pour toujours gênante. À l’inverse, les agents de colonisation et d’occidentalisation regardaient eux aussi aux bénéfices commerciaux.

Tout le monde reconnaît l’utilité, voire la nécessité du marchand, même ses détracteurs, comme les Jésuites, qui «reconnaissent que le commerce constitue la base des bonnes relations que les Français entretiennent avec les Indiens, et la source de l’influence qu’ils peuvent quelquefois exercer sur eux. Ils s’empressent donc, chaque fois que leur devoir religieux ne le leur interdit pas, de collaborer avec la compagnie plutôt que de s’y opposer».28 Il arrive même au commerce tant décrié de sauver la colonisation lorsqu’elle vient à s’essouffler, ainsi «lorsque la population de la Nouvelle-France augmenta, ni les Indiens ni les marchands français ne cessèrent de contribuer au bien-être de la colonie, bien que l’on accusât le commerce de nuire au développement de l’agriculture et de l’industrie. Même lorsque les marchés furent saturés, le commerce des fourrures demeura essentiel au maintien des alliances indiennes dont dépendait le gouvernement français pour assurer sa position militaire en Amérique du Nord».29 Et c’est au nom du commerce, encore, que les rousseauïstes du XVIIIe siècle feront la critique de l’empire espagnol d’Amérique. Le cas de Macanaz dont la critique est rapportée par Salvador de Madariaga est assez explicite: «Cette attitude morale qui condamnait ouvertement l’Empire pour le motif qu’une saine base morale lui faisait défaut, un frappant point de vue humain et universel qui n’est jamais absent de la tradition espagnole, réapparut de temps à autre sous la plume de nos critiques. “Je lègue à mes successeurs”, écrit Macanaz dans son mordant Testament de l’Espagne [1740}, “quelques possessions d’un grand prix qu’un Génois a acquises pour moi, en détrônant des empereurs et en privant de leur liberté des peuples sur lesquels je n’avais pas plus de droits qu’ils n’en avaient sur moi. Cependant, après avoir consulté l’Ambition et la Force, elles m’ont approuvé, et je déclare maintenant que je possède de si vastes domaines par usurpation et par fraude. De la sorte, je réponds à tous les arguments et les réclamations justifiées que l’on m’adresse à ce sujet”. Cet état d’esprit, où à la critique de soi s’ajoutent la condamnation de soi et un sentiment de culpabilité, se développera au cours du siècle, à mesure que l’Espagnol libéral avale (d’ailleurs avec assez de naïveté) les fortes doses de châtiment historique qui lui sont administrées par des censeurs, lesquels proviennent de pays qui n’avaient pas mieux agi que l’Espagne».30

Tous ces débats sont fortement marqués par les intérêts et le système idéologique qui les supporte. Malgré sa déontologie, son respect de l’éthique, des aspirations (la liberté des échanges entre peuples) combattent des contraintes dénoncées (la colonisation, le protectionnisme national), sans nécessairement regarder la position opposée avec tout le regard critique qui s’impose. Gestionnaire des biens des morts comme le notaire et l’avocat le sont des biens des vivants: «D’hier à aujourd’hui, on pourrait cependant penser que le rôle de commis de l’État se maintient. En apparence oui, si ce n’est que l’ébranlement des fondements de l’historiographie comme science nationale et du national par nature bouscule la légitimité d’engagements de la sorte».31 Cette «crise de l’historien» se développera encore avec l’utopie.

Comme l’historiographie concerne le passé, elle a peu à dire sur l’avenir, mais puisque l’Histoire s’inscrit comme un formidable tribunal où il est impossible que le récit, le discours ou l’analyse historique ne frôlent la prospective du jugement, il y a toujours une certaine vision eschatologique qui clôt le système idéologique de l’historien. C’était d’ailleurs la grande idée de Hegel: Weltgeschichte ist Weltgericht: “L’histoire universelle est le Jugement dernier”. L’utopie apparaît alors comme l’issue de la contradiction entre les aspirations et les contraintes, une palingénésie promettant un homme nouveau, affranchi des anciennes pesanteurs du passé. Cette palingénésie elle-même sera issue d’une volonté historique qui s’investit dans la préparation d’une eschatologie (le grand soir, la Révolution, l’Apocalypse, etc.) ou d’un messianisme incarné dans un sauveur, un geste collectif sotériologique, etc.. La révolution, telle que conçue par les marxistes et les anarchistes, renvoie à la première; le racisme hitlérien à la seconde.

Les historiens se sont parfois faits les hérauts de l’eschatologie. Dans son histoire du nationalisme, l’historien américain B. C. Shafer rappelle le projet idéologique des nations occidentales: «Les citoyens pouvaient s’attendre à un ordre meilleur et à une société plus parfaite quand les buts nationaux seraient atteints. Pour les grandes nations, ces buts ne se limitaient pas à la politique intérieure de la nation, ils s’étendaient au monde entier, avec le désir d’y répandre les idées et les institutions nationales particulières. Les Anglais rêvaient d’apporter au monde entier les institutions anglo-saxonnes; les Français rêvaient de la mission civilisatrice de la France; les Russes, d’abord de l’unité slave, puis du communisme international; les Allemands, de la suprématie de leur Kultur, et les Américains, de leur destinée évidente [Manifest Destiny]. Les patriotes, dans chacun de ces grands pays, étaient sincèrement convaincus de l’absolue nécessité pour l’humanité du triomphe de leur nation et, en conséquence, de l’obligation pour leur nation d’apporter aux peuples moins fortunés, même par la force (si aucun autre moyen n’était possible), les bienfaits de leur nation. Dans cette obligation, ils voyaient une mission qu’ils poursuivaient avec un zèle messiannique…»32 Aussi, Schafer s’interroge-t-il sur les acquis du siècle des Révolutions et des nationalismes: «C’est peut-être seulement un préjugé qui nous fait voir les tendances du XVIIIe siècle comme allant vers la nation et le nationalisme. Il est possible que, dans un siècle ou deux, les historiens voient dans ces tendances les origines d’un nouvel État universel qui englobera toutes les nations et engloutira toutes les fidélités de moindre importance. Pour le moment [1955], une telle interprétation ne nous est pas possible…».33 Bref, l’État universel, tel que le voyait Toynbee, qui marquerait l’Été de la Saint-Martin de la civilisation occidentale. A ce titre, l’effervescence du XVIIIe-XIXe siècles apparaîtrait comme un signe prémonitoire d’une fin avérée.

Mais il y a une autre façon de considérer l’utopie, non plus fermée sur une issue déterministe qui se concrétiserait par une palingénésie violente ou sotériologique, mais un inimaginable prêt à relever le défi de l’inéluctable. Cet inimaginable sauta aux yeux des hommes du XVIIIe siècle, en particulier aux yeux de Voltaire et de Gibbon. Cet inimaginable est partie constituante de l’interprétation whig de l’histoire. Il apparaît nettement formulé dans les œuvres historiographiques de Voltaire et de Gibbon datant du second XVIIIe siècle. L’optimisme de Leibniz restait encore teintée de métaphysique baroque lorsqu’il affirmait que «le présent est gros de l’avenir; le futur se pourrait lire dans le passé; l’éloigné est exprimé dans le prochain».34 Rien de tel dans l’interprétation whig. Voltaire, dans le chapitre LI de sa Philosophie de l’histoire, énonce clairement: «Tout événement en amène un autre auquel on ne s’attendait pas. Romulus ne croyait fonder Rome ni pour les princes goths, ni pour les évêques. Alexandre n’imagina pas qu’Alexandrie appartiendrait aux Turcs, et Constantin n’avait pas bâti Constantinople pour Mahomet II.» (Questions sur les conquêtes des Romains et leur décadence).35 Avec ce même esprit, l’historien anglais Edward Gibbon s’engagea dans sa monumentale Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain (1776s). Dans ses Mémoires, il raconte: «C’est à Rome, le 15 octobre 1764, alors que je méditais dans les ruines du Capitole et que les moines chantaient vêpres, pieds nus dans le temple de Jupiter, que l’idée d’écrire l’histoire du déclin et de la chute de la Ville Éternelle se fit jour en moi pour la première fois.36 Chez nos deux auteurs, la réflexion est la même: le temps a joué de bien vilains tours - ce que Hegel appellera les ruses de la raison - aux intentions des acteurs de l’Histoire, et le caractère imprédictible des ultimes conséquences d’un geste ou d’une décision ramène un parfum de tragique dans la conscience historique, un tragique qui ne provient plus des caprices des dieux ou de la culpabilité fatale mais d’un jeu de hasards que nous retrouverons jusque dans le roman d’anticipation, L’An 2440 de L.-S. Mercier (1ère éd. 1770): «D’autres générations viendront occuper la place que nous occupons; elles paraîtront sur le même théâtre… et nous pousserons si avant dans l’antiquité, qu’il ne restera de nous ni trace, ni vestige, ni mémoire».37

Mais après la palingénésie de l’homme nouveau et la science-fiction tournées toutes deux vers le futurisme, l’utopie sécrète des anti-utopies dont la plus virulente, présentement, est celle qui claironne que l’historien est le principal héraut, la sauvegarde du devoir de mémoire: «L’histoire libérerait la société de ses faux souvenirs, elle viendrait à la rescousse pour restaurer des mémoires fugitives. Tout n’est pas neuf dans cet embrigadement de la profession historique dans les grandes manœuvres commémoratives. […] Pourvoyeur de mémoire, bâtisseur d’identité, inventeur d’un sens pour la vie de la collectivité, l’historien ferait partie des acteurs obligés des célébrations votives. Ainsi faudrait-il comprendre l’importance des commémorations dans les rencontres qui scandent aujourd’hui la vie de la communauté savante».38 Disons-le tout de suite, cette anti-utopie vise à détourner le visage de l’historien de l’actualité pour le fixer nostalgiquement sur les récriminations du passé: spoliation des terres autochtones par les Occidentaux; les hérétiques brûlés par l’Inquisition et l’Église; les mutins de 1917; acadiens déportés, métis bafoués et orphelins de Duplessis; tous victimes exemplaires de l’Histoire, comme s’il y avait des catégories historiques privilégiées de la souffrance. Cette tendance régressive, née du culte de la Shoah moussé par les intérêts sionistes à partir de la Guerre des Six-Jours en 1967, il est difficile de ne pas mettre en garde contre ce faux tribut au passé sans passer pour un défenseur de l’injustice et un négateur du droit historique. Or, précisément, quel est ce droit historique? De quelle histoire plutôt que de telle autre est-il le plaideur?

Nous constatons qu’utopie et anti-utopie ressassent inlassablement l’esprit du Qohelet (le rien de nouveau sous le soleil de la Bible). Impasse qui rend toute intelligibilité de l’Histoire impossible, qui anesthésie tout sens et fait de la culpabilité la valeur universelle de l’Histoire. Comme le souligne Castoriadis: «L’histoire ne peut pas être pensée selon le schéma déterministe (ni d’ailleurs selon un schéma “dialectique” simple), parce qu’elle est le domaine de la création».39 Le relativisme historique donne des leçons comme le déterminisme s’appuie sur des lois de l’histoire, mais comme ce sont des lois, alors elles doivent être apprises aussi comme des leçons, tandis que les leçons finissent par dégager et formuler des lois. Nous touchons donc là le point névralgique où la Moralisation et l’Historicité se rencontrent, car dans l’Historicité, la nécessité historique ne peut jamais être prise pour une contingence, et même si une contingence inaugure une nouvelle structure historique, elle n’en demeure pas moins une conjoncture historique⌛

Notes
  1. O. Dumoulin. Le rôle social de l'historien, Paris, Albin Michel, Col. Bibliothèque histoire, 2003, p. 314.
  2. Cité in L. Boia. La fin du monde, Paris, La Découverte, 1984, p. 108.

  3. J. Semelin. Sans armes face à Hitler, Paris, Payot, Col. P.B.P. #P340, 1998, p. 44.
  4. G. Lefebvre. La naissance de l'historiographie moderne, Paris, Flammarion, Col. Nouvelle Bibliothèque scientifique, 1971, p. 110.
  5. C. Beaune. Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1985, p. 218.
  6. C. Beaune. ibid. p. 217.
  7. C. Beaune. ibid. p. 267.
  8. J. Bainville. Histoire de France, Paris, Fayard, 1924, réed. Livre de poche, Col. Historique, # 513-514, p. 71.
  9. C. Beaune. op. cit. p. 284.
  10. J. Madaule. Histoire de France, vol. 1, Paris, Gallimard, Col. Idées # 92, 1943, p. 126.
  11. J. Favier. La guerre de Cent Ans, Paris, Fayard, 1980, p. 37.
  12. C. Amalvi. Le goût du Moyen Âge, Paris, Plon, Col. Civilisations & Mentalités, 1996, p. 52.
  13. Cité in L. Boia. op. cit. p. 108.
  14. É. Halévy. Histoire du socialisme européen, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1948, pp. 168-169.
  15. J.-Y. Calvez. Politique et histoire en Allemagne au XIXe siècle, Paris, P.U.F., Col. Questions classiques, 2001, pp. 175-176.
  16. R. Muchembled. L'orgasme et l'Occident, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire # H393, 2005, p. 323, Cf. N. Luhmann. Amour comme passion, Paris, Aubier, Col. Présence et pensée, 1990.
  17. M. Meyer. Le philosophe et les passions, Paris, Livre de poche, Col. Biblio-essais, # 4133, 1991, p. 303.
  18. Cité in M. Löwy. Walter Benjamin: Avertissement d'incendie, Paris, P.U.F., Col. Pratiques théoriques, 2001, p. 71.
  19. S. Gagnon. Le Québec et ses historiens de 1840 à 1920, Québec, P.U.L., Col. Cahiers d'histoire # 23, 1976, p. 105.
  20. S. Gagnon. ibid. p. 155.
  21. S. Gagnon. ibid. p. 367.
  22. S. Gagnon. ibid. p. 365.
  23. O. P. Dickason. Le mythe du Sauvage, Québec, Septentrion, 1993, p. 260.
  24. B. Trigger. Les Indiens, la fourrure et les Blancs, Paris/Montréal, Seuil/Boréal, 1990, pp. 203-204.
  25. B. Trigger. Les Enfants d'Aataentsic, Montréal, Libre Expression, 1991, pp. 44 et 46.
  26. B. Trigger. ibid. pp. 467-468.
  27. S. Vincent et B. Arcand. L'image de l'Amérindien dans les manuels scolaires du Québec, Ville La Salle, Hurtubise HMH, Col. Cahiers du Québec, # 51, 1979, p. 75.
  28. B. Trigger. op. ciot. 1990, p. 454.
  29. B. Trigger. ibid. p. 469.
  30. S. de Madariaga. Le déclin de l'empire espagnol d'Amérique, Paris, Albin Michel, 1958, pp. 223-224.
  31. O. Dumoulin.op. cit. p. 337.
  32. B. C. Shafer. Le nationalisme, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1964, p. 186.
  33. B. C. Shafer. ibid. p. 93.
  34. Cité in B. Cazes. Histoire des futurs, Paris, Seghers, Col. Les rivages de l'avenir, 1986, p. 110.
  35. Voltaire. Essais sur les Mœurs, t. 1, Paris, Garnier, Col. Classiques, 1963, p. 186.
  36. E. Gibbon. Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, Paris, Robert Laffont, Col. Bouquins, p. viii.
  37. Cité in L. Boia. op. cit. p. 108.
  38. O. Dumoulin. op. cit. pp. 329-330.
  39. C. Castoriadis. L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, Col. Esprit, 1975, p. 61.

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