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lundi 15 décembre 2014

Une histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu. L'Âge de Prestige § 3. Les Très Riches Heures de la Singer


Usine de la Singer à Saint-Jean-de-Québec

PRÉFACE, 2017

Si je remets aujourd'hui les textes d'Une histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu, ce n'est sûrement pas pour rendre hommage à une population dont l'absence de dignité et d'honneur est tout à mon avantage.

Ce texte, je le remets pour les historiens, les anthropologues de l'avenir, tous ceux qui s'intéresseront à une ville dont le nom aurait pu (et dû) être fictif. Depuis 50 ans, les édiles de Saint-Jean-sur-Richelieu sont le pire ramassis de corrompus politiques qui phagocytent les budgets municipaux ou entourent les députations, tant au provincial qu'au fédéral. Totalement vidés de toute intelligence, de tout projet pour ressourcer leur patelin endormi au gaz, plutôt que de faire une édition livre de ce texte, ont gaspillé les fonds publics à une murale sans intérêt qu'ils n'entretiendront pas plus qu'ils n'ont entretenu jusqu'ici leur patrimoine historique.

On pourra dire que personne ne m'a rien demandé. Et c'est vrai. Qu'on ne m'a jamais promis ni salaire, ni emploi, ni quelques fonctions pour profiter de mes mérites. Et c'est vrai. On pourra dire qu'on a préféré piller ces ouvrages plutôt que de les valoriser. Et c'est vrai. On pourra dire également que toute la population de la ville ne doit pas souffrir de la négligence douteuse de ses édiles tant elle a, par certains, manifester une bonne volonté aussi ostentatoire que vaine. Et c'est encore vrai. Mais cela ne change rien à ce que je viens d'écrire. Cinquante ans de saloperies municipales témoignent en ma faveur.

Aussi, restera-t-il aux historiens et aux anthropologues de l'avenir un modèle afin de réfléchir et comprendre comment une ville québécoise naît, se développe, dépérit et meurt. Car Saint-Jean-sur-Richelieu est une ville sans attrait, morte, vieillie dans ses façades gelées. Les citoyens les plus riches s'amusent à jouer aux personnages historiques en faisant des soupers fins sur le Pont Gouin ou en faisant du radicalisme péquiste au nom d'une identité qu'ils n'ont même pas su conserver pour leur ville et prétendent défendre pour l'ensemble du Québec. Autant d'hypocrisie et de mauvaise volonté me font plaindre ceux qui demeurent encore dans ce trou noir ou pour respirer, vaut mieux s'expatrier et faire ce que l'on a à faire en s'adaptant une identité autre qui, au moins, aura un écho respectable.

Quoi qu'il en soit, et je ne m'étendrai pas sur des ressentiments vains. La ville de Saint-Jean-sur-Richelieu m'écoeure et à la manière de Gide, je terminerai sur ces mots : Johannais, je vous hais.

Jean-Paul Coupal
17 mars 2017
Sommaire:
Présentation
L’Âge Militaire (de la découverte au siège de 1775)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_19.html
L’Âge de Croissance (Saint-Jean-Dorchester)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/lage-de-croissance.html
L’Âge du prestige (1840-1940)
            Les très riches heures des industriels Farrar (1840-1876)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_17.html
            Les très riches heures de Félix-Gabriel Marchand (1876-1905)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_16.html
            Les très riches heures de la Singer (1905-1945)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_15.html

L’ÂGE DU PRESTIGE  § 3.

LES TRÈS RICHES HEURES DE LA SINGER

1905-1945
 
L'implantation de l'usine Singer à Saint-Jean. Ce n’est donc pas pour rien que la troisième phase de l’Âge du prestige de Saint-Jean commence avec l’installation de cette mégamanufacture de machines à coudre qui détourne l’attention des fraudes de la Banque. L’invention d’Isaac Singer et la compagnie à laquelle elle donna naissance, The Singer Manufacturing Company, dont la maison-mère était au New-Jersey, ne touchait pas seulement le milieu industriel, mais aussi celui de la consommation de masse. La première succursale de vente Singer au Canada est ouverte à Toronto en 1857 et en 1883 la Singer commençait à manufacturer dans son usine de Montréal. Son succès contraignit la maison-mère à trouver un nouvel endroit où produire ses machines à coudre destinées à l’exportation en Amérique du Sud. En 1903, toujours sur sa lancée, Singer poussa son regard vers Saint-Jean, située au cœur des voies de communications fluviales et ferroviaires. La compagnie fait promesse à la Ville d’employer 2 000 personnes dès ses débuts et près d’un millier juste pour la construction de l’usine, appelée à devenir la plus grosse du Canada. Le Conseil municipal pense aux retombées qu’une telle entreprise peut générer. En retour, la compagnie se protège en faisant inscrire dans le contrat l’octroi de terrains et de privilèges, ainsi que l’exemption de taxes et la concession de droits que la Ville lui fait.[1] Il y a bien quelques réticences au début, mais Le Courrier de Saint-Jean, journal de Jacques-Émery Molleur, se charge de faire la propagande pour faire accepter la venue de la Singer. Cette propagande ira au-delà de toutes espérances. On discute beaucoup des concessions qu’exige la compagnie :
«Or, ces concessions : c’était la livraison franche et nette de toute charge d’un terrain de 26 acres, une exemption de taxes et de contribution foncières pour une période de 20 ans, la ville s’engageait de plus à fournir et à ses frais pour l’usage exclusif de la compagnie une voie ferrée pour relier le terrain de l’usine à celui du Grand-Tronc; un quai sur le bord de la rivière Richelieu avec des hangars appropriés, lequel sera relié à l’usine par un tramway construit par la municipalité sur la rue Saint-Paul, enfin fournir toute la quantité d’eau dont la compagnie aura besoin. Mais cette dernière mesure allait coûter cher à la corporation de la Ville de Saint-Jean».[2]
La Ville accepte les conditions, et si la Ville s’est montrée généreuse envers la Singer, le gouvernement provincial l’est tout autant : il autorise d’importantes coupes de bois à Thurso (bois qui sera utilisé pour la fabrication des cabinets) et octroie une subvention de $ 20 000 pour la construction de l’aqueduc privé et la construction du quai sur les berges du canal.  On entreprend alors le creusage d’un canal de 2 pieds de diamètre qui passe sous la rue Saint-Paul et se rend jusqu’à la rivière afin d’alimenter en eau l’usine :
«Le Courrier de Saint-Jean reprochera les dépenses occasionnées pour la construction de ce canal en 1909, lorsque la situation à Saint-Jean sera critique (crise économique) et qu’on s’apercevra que la Singer ne remplit pas ses promesses, n’employant que 500 hommes. Le journal profitera de la tenue d’élections municipales pour remettre en question le rôle du conseiller Alphonse Gervais, qui se présentait maintenant comment maire, et qui avait agi comme président du comité des finances lors du règlement 92…»[3]
De plus, l’Aqueduc de Saint-Jean intente une action en dommages de $ 100 000 pour infraction aux droits qui lui sont conférés par sa nature. Les coûts du canal s’élèvent à $ 30 000. Sans compter le boni versé par la ville au montant de $ 29 972.30 à la maison-mère du New Jersey et ainsi, selon le conseiller Gervais, il en coûtera en tout $ 50 000 à la ville pour l’installation de la Singer : «La seule chose que la ville retirait, c’était un intérêt annuel de $ 2 500 dollars mais en vertu du règlement 92, cette source de revenu s’éclipsait rapidement car la cité devait payer environ $ 3 000 dollars par année pour les taxes scolaires de la Singer».[4] Malgré cela, Gervais est élu maire le 22 février 1909. Non échaudé par l’expérience, le Conseil municipal redoublera d’efforts pour s’attirer la venue de d’autres multinationales.

Ainsi donc, à l’été 1904, la Compagnie dispose de 3 ans pour ériger sa nouvelle usine, sinon le terrain retourne à la municipalité. Le contrat pour la construction est accordé à une compagnie de New York, la James Stuart and Co., qui embauche 1 000 hommes pour les travaux. On se met aussitôt à l’ouvrage et l’ampleur des travaux ne cesse de fasciner la petite population de Saint-Jean dont la plus grosse usine était alors la Corticelli. Située à la limite de la ville, elle est la plus vaste, la plus étendue et la plus impressionnante des installations industrielles de la place :
«Rien qu’en surface de planchers, la nouvelle manufacture était 25 fois plus grande que l’usine originale de Montréal. Outre la machinerie, de production ordinaire, elle possédait sa propre fonderie et sa centrale de force motrice ainsi qu’un réseau étendu de voies ferrées. Au cours de sa première année d’opérations, elle produisait plus de 50 000 machines à coudre. Aujourd’hui, elle est capable de produire plusieurs fois ce nombre annuellement».[5]
Le coût d’une telle construction s’élève à $ 1 500 000 et comme la compagnie est pressée d’entrer en opération, elle demande à la James Stuart and Co. de terminer les travaux dès la fin de 1904. Le contracteur doit donc presser le rendement des ouvriers au maximum. Des troubles ne tardent guère à survenir :
«Les ouvriers de Saint-Jean furent les premiers à se plaindre des mauvaises conditions de travail et de l’exploitation dont ils se sentaient les victimes par la firme de New York. Il faut cependant ajouter que les ouvriers johannais recevaient des gages inférieurs à ceux de Montréal et des environs; et inférieurs à ce que l’union ouvrière de Saint-Jean recommandait pour les employés de la construction.

C’est ainsi que les travailleurs de Saint-Jean déclencheront une grève spontanée afin d’obtenir justice; c’est-à-dire une augmentation de salaire et le même nombre d’heures que les autres employés. La compagnie américaine se montrera intransigeante face à ses employés inorganisés, elle se mit tout simplement en lockout.

Lors de cette grève on essaiera de dénigrer le mouvement ouvrier en mettant sur le dos de l’Union ouvrière de Saint-Jean la responsabilité du conflit.

Les leaders ouvriers locaux : Dionne, Lamoureux et Lasnier durent apporter un démenti formel dans les journaux locaux…

Les leaders syndicaux condamnaient les petits entrepreneurs mais en même temps l’action des grévistes, ces derniers non syndiqués, se voyaient abandonnés à leur sort.

On peut se demander si ce manque d’appui de l’Union ouvrière de Saint-Jean n’a pas contribué à étouffer le mouvement de protestation spontanée des ouvriers johannais? Toujours est-il qu’on entendit plus parler de ce conflit dans les journaux locaux. Il est difficile de parler ici de victoire patronale ou ouvrière car les sources se font discrètes à ce sujet».[6]
Du moins, la grève aura-t-elle retardé la fin des travaux de construction prévue pour l’hiver 1904. De fait, l’usine n’ouvrira ses portes que le 2 mars 1906. Le maire Cousins, M. Bennet, vice-président de la compagnie et le consul des États-Unis, M. Deal, assistent à l’inauguration. Le 1er avril suivant, les employés commencent à travailler. La section de la fonderie est la première en opération, puis celle de la menuiserie car c’est seulement dans l’usine de Saint-Jean que Singer construit les parties en bois et en fer de ses moulins à coudre. En décembre 1906, la production quotidienne s’élève à 1 200 machines. Les dimensions de l’usine font qu’à ses débuts, Singer apparaît véritablement comme une ville dans une ville, fonctionnant de manière autonome. Sa voie ferrée occupe le centre de la rue Saint-Paul et s'étire sur une distance de 8 kilomètres. La locomotive Singer, aussi surnommée le «p'tit char», est alimentée par un courant de 240 volts. En fonction depuis les débuts de l'usine, il semblerait que le «p'tit char» aurait cessé de fonctionner à l'hiver 1918. Selon les souvenirs, le «p'tit char», de couleur rouge, était conduit par un employé qui faisait sonner la cloche pour avertir les gens de son passage :
«Son "petit train" faisait la navette du quai à l’usine, transportant la glaise, le sable et la fonte en gueuse dont on se servait dans la fonderie. La compagnie générait sa propre force motrice et possédait son réseau ferroviaire ainsi que sa brigade de pompiers. Les pompiers étaient des volontaires, travaillant dans la sous-division du département de l’entretien de l’usine…

Elle pensait même construire des logements pour ses ouvriers sur son terrain étant donné la pénurie qui subsistait en la matière à Saint-Jean, au début du siècle. Ce projet n’aura pas de suite car sinon on aurait pu dire que Singer formait véritablement une petite ville».[7]
Encouragées par les opportunités d'emploi offertes par la compagnie, de nombreuses personnes, toutefois, construisirent leur maison à proximité de l'usine. Très vite le quartier se développera et deviendra la paroisse Notre-Dame-Auxiliatrice. De plus, durant les années 1920, une vingtaine de cadres et d'employés de bureau s’établiront sur le terrain de 26 acres concédé par la ville à la Singer (à l'extrémité ouest, terrain borné par la rue Chénier et au nord par la rue Saint-Jacques, à l'est par la rue Cousins et au sud par le boulevard Gouin).

Dès l’époque, 80% des produits manufacturés à l'usine de Saint-Jean sont exportés vers les pays d’Amérique latine ainsi que certains autres pays d’Europe et d’Afrique. Ce véritable Moloch s’abattit sur la petite ville comme s’il avait été parachuté des airs. En 2 ans, sa construction avait soulevé une poussière qui mit du temps à retomber. Avec elle, de nouvelles usines étrangères vinrent s’établir à Saint-Jean. Le 1er avril 1906, lorsque le sifflet bien connu des usines appela ses employés au travail, répétant à tous les jours, pendant des décennies, le même sifflement, et surtout à tous les 11 novembre, à 11 heures (rappel de l'armistice de 1918), cette voix du progrès, comme l’appelait Le Canada-Français rythmait comme le battement d’un cœur la petite ville qui était soudainement devenue grande.

Affluence d’entreprises industrielles étrangères et création d’industries locales. La Singer, en effet, montra la voie. Au cours des 30 années suivantes, Saint-Jean se mérite le titre de Centre industriel. Des industries appartenant à d’autres réseaux multinationaux s’ajoutent. Les Américains comprennent l’avantage de la situation géographique de Saint-Jean. Entre 1904 et 1912, ils investiront $ 2 000 000 à Saint-Jean.

D’abord, au tournant du siècle, s’établit la manufacture de la Vandeweghe Limited, compagnie anglaise employant 150 ouvriers et dont la spécialisation est le nettoyage et la teinture des peaux de phoques canadiens (Canadian Seal). Elle occupe un terrain de 5 acres (50 000 pieds² de planchers) situé à l’angle des actuelles rues Saint-Jacques et le Boulevard du Séminaire :
«Jusqu’à l’incendie qui détruisit ses édifices en 1927, la manufacture de Saint-Jean de la Vandeweghe Limited était la plus vaste "dans son genre" de tout l’Empire britannique. Le siège social et l’entrepôt de distribution, de la rue Saint-Paul à Montréal, approvisionnait les salles de montre et entrepôts de la Vandeweghe Limited à Londres (Angleterre), Toronto et Winnipeg (Canada)».[8]
En 1911, face à la Singer, s’installe un second grand investissement américain : la Cluett Peabody & Cie, fabricant des collets de chemise de marque Arrow ainsi que les chemises Arrow, Cluett et Monarch, là où était la Columbia Matches, l'usine d'allumettes. C’est un bâtiment de 5 étages, aux dimensions de 200 pieds par 80 et suffisamment équipé pour fournir de l’emploi à 1 000 travailleurs. L’édifice subsiste toujours. Après avoir abrité la compagnie Mantex, il est devenu un édifice à condos. Cette même année 1911, des industriels locaux, Armand et Édouard Ménard ouvrent une distillerie à Iberville spécialisée dans la production des boisseaux gazeuses Ménard, distribuées en bouteille et dont le format suggère l’étiquette commerciale la pochette à Ménard. En 1921, la technique est renouvelée et l’entreprise emménage sur le site de l’ancienne poterie des Industriels Farrar, à Saint-Jean. En 1924, la franchise d’embouteillage et de distribution des produits Coca-Cola lui est acquise. La compagnie porte le nom de Monarch Bottling Works au cours des années 30 et deviendra plus tard Les Breuvages Ménard. À la fin des années 1970, elle fournissait encore 850 postes de vente dans la région.

En 1913, Vernon Longtin (1896-1986) fonde l’Insuladuct Manufacturing Company Ltd qui devient en 1920 la L & N Company Ltd. Le seul article qui y est produit s’appelle Loonduct. Fabriquants de boîtes de sortie, de câbles et fils électriques ainsi que des garnitures pour conduits, Bill Northy et Vernon Longtin, en 1929, entrent en pourparler avec Jack McAuliffe afin de fusionner la L & N avec la Cables Conduits and Fittings Ltd, établie depuis 1912 dans l’ancien édifice des pompes de l’Aqueduc de Saint-Jean. L’entente échoue. En 1953, la multinationale italienne Pirelli se porte acquéreur de la Cable Conduits and Fittings tandis que Longtin s’occupe de la production des articles restants sous le nom d’Iberville Fittings Ltd.

Une entreprise éphémère dirigée par Henderson Black père, la Richelieu Cordage fabrique des cordes, mais bientôt elle est éliminée par la concurrence. En 1917 est fondée la Dominion Blank Book par George Arthur Savoy (1873-1951). La Compagnie offre le service de papeterie commerciale de haute qualité aujourd’hui connue sous le nom de Blue Line. Plus tard, une filiale se détache, les Formules Commerciales Savoy Limitée, spécialisée dans la production de papeterie destinée au commerce et à l’industrie.

En 1928, dans le même domaine, s’établit la Kraft Paper Products Limited sur la rue Richelieu où elle résidera jusque vers la fin du siècle. Cette entreprise, affiliée avec les intérêts Longtin, se spécialise dans la fabrication de ficelles et cordes de papier destinées aux industries de fils électriques, de rembourrage et d’empaquetage. Les Longtin et les Savoy vont devenir les premiers grands industriels régionaux et atteindre les sommets d’une nouvelle bourgeoisie locale au cours des années qui suivront la Grande Dépression de 1929, survivants heureux de la crise économique. Cette même année, Hervé Gaudette se détache de la Cluett Peabody :
«La St. Jeau Forsyth Co. Limitée fut fondée par Hervé Gaudette en 1928 dans des circonstances bien particulières à une époque où la situation économique affichait des signes avant-coureurs de la crise.
M. Hervé Gaudette travaillait à la Cluett Peabody, usine spécialisée dans la confection des chemises pour hommes et enfants depuis 15 ans, quand la Cluett Peabody dont le bureau-chef était en Ontario, décida de centraliser sa production à Kitchener et du coup, fermer les portes de sa succursale de Saint-Jean.

M. Gaudette résolu donc d’étudier la situation avec un compagnon de travail F.-L. Pratt. Assisté d’un noyau d’une trentaine d’employés de milieux qualifiés, ils fondèrent la St. John’s Shirt Manufacturing (1928) qui se prolonge aujourd’hui dans la Saint-Jean Forsyth Co. Ltd. et dont le président actuel, M. Gilles Gaudette est le fils du fondateur.

Cette entreprise locale engagea plusieurs milliers d’ouvriers et d’ouvrières de la région depuis sa fondation, soit ici même à Saint-Jean ou dans sa succursale de Napierville. Elle embauche actuellement plus de 200 travailleurs [1978]».
Enfin, parmi les entreprises d’importance, en 1933-1934 s’établit à Saint-Jean J. B. Martin Limitée, première manufacture de velours au Canada et affiliée à des intérêts français.

Toutes ces entreprises qui se multiplient dans notre ville ont un caractère enclin au gigantisme et les fait apparaître profondément étrangères à la vie économique traditionnelle. Les capitaux étrangers forcent les portes de la ville comme jamais par le passé. Il n’y a pas jusqu’au secteur agricole qui ne soit perturbé par la venue de ces nouveaux géants de la production de masse. La nouvelle Manufacture de laine de M. Coote, secrétaire de la compagnie, revêt des allures de production industrielle. En 1937 :
«L’outillage se compose d’un assortiment complet : 12 machines à carder, 6 à filer et 10 métiers à tisser; en outre tout l’appareil nécessaire pour laver, dégraisser, teindre, fouler et finir la flanelle. Une machine à vapeur, puissante et économique, fournit toute l’énergie voulue.

Le nombre des employés s’élève déjà à 45 et bientôt montera à 60. La somme des salaires payés par la Compagnie se monte à $ 850 par mois. Il se livrera cette année 400 000 verges de flanelle. Les bâtisses et machineries ont coûté $ 31 000; elles sont louées à la Compagnie par M. Coote, elles lui seront vendues, bientôt à raison de $ 80 000».[9]
La mutation des usines de poteries sanitaires. Tout commença par un incendie, celle de la vieille poterie de Farrar rachetée par les MacDonald en 1893. Ce fut probablement le plus grand incendie que connut la ville depuis 1876. En même temps, c'était la disparition d'une tradition du savoir-faire de l'industrie de la poterie. Le bâtiment et l'équipement étaient une perte totale. C'est alors qu'on construisit la nouvelle poterie MacDonald une fois que les dernières ruines de l'ancienne usine furent balayées.
«C’est aux environs de 1893, que la première pièce de céramique sanitaire jamais utilisée au Canada, fut importée par Thomas Robertson & Co. Limited, de Montréal, de leurs associés à Glasgow. Cette pièce de faïence était appelée bol à couronne et elle était simplement un bol rond, avec un rebord de submersion ouvert, qui pouvait être raccordé à une trappe sinueuse visible, soit en grès, soit en métal. Feu monsieur J. M. Wilson, gérant de la Maison Thomas Robertson & Cie se mit en rapports avec feu M. Henderson Black qui s’était toujours intéressé aux diverses poteries de St-Jean, en ce qui concernait les possibilités d’y manufacturer ces bols à couronne. Le résultat de leurs pourparlers fut que la fabrication de la céramique sanitaire commença à St-Jean et la vaste entreprise moderne actuelle se développa de ce modeste départ.

Il était normal que plus d’un individu se soit rendu compte des possibilités relatives à cette industrie, et en 1898, il existait trois manufactures de céramique sanitaire à St-Jean. Entre temps, M. Bowler était mort et M. Knight avait réorganisé son entreprise sous la raison sociale: The Dominion Pottery Company. La Canada Stone China Ware Company Limited avait cessé son exploitation; mais une partie de sa poterie, à l’angle des rues Longueuil et St-Georges, était exploitée sous le nom : The Richelieu Pottery. Feu monsieur W. A. Campbell qui, pendant sa jeunessse avait émigré d’Écosse à Philadelphie, était parvenu à St-Jean dans la suite et avait été employé par le Canada Stone China Ware Company, s’était associé avec feu M. Purvis; ils exploitaient une poterie qui leur appartenait, sur la rue St-Pierre ouest, sous la raison sociale: Caledonia Pottery. Vers cette époque, ces trois poteries s’entendirent avec M. Henderson Black, à l’effet qu’il devait être chargé exclusivement de faire leurs ventes pendant un certain nombre d’années à venir, sous le nom de: The Potters Manufacturing Association. Cette entente était sage et elle eut du succès; il en résulta que les affaires se développèrent très rapidement.

Cependant, pendant cette période, on s’aperçut que la manufacture de la céramique sanitaire avait fait de tels progrès aux États-Unis, que les méthodes canadiennes devenaient désuètes et afin de se maintenir au niveau des derniers progrès, on procéda à une réorganisation en 1905, lorsque la Trenton Potteres Co., de Trenton, N. J., qui était alors la plus importante manufacture de céramique sanitaire au monde, s’assura d’un intérêt prédominant dans une compagnie qui fut fondée sous le nom de Canadian Trenton Potteries Company Limited. Cette compagnie acquit la Richelieu Pottery comme manufacture active et simultanément l’exploitation de la Caledonia cessa. La Dominion Sanitary Pottery Company continue à fonctionner comme entreprise indépendante; dans la suite, elle fut réorganisée sur la base d’une capitalisation en actions, limitée, et elle fonctionne encore avec succès, comme unité spécialisée dans une catégorie d’accessoires sanitaires types.

De 1905 à 1910, la Canadian Trenton Potteries Company Limited se développa continuellement et fit des progrès incessants; de la catégorie limitée de produits qu’elle fabriquait à ses débuts, elle passa rapidement à la série beaucoup plus étendue des articles reconnus comme types aux États-Unis et depuis ce moment, elle s’est maintenue intégralement au niveau des derniers progrès de l’hygiène qui ont été accomplis sur ce continent.

En 1909, feu Mr Henderson Black acquit de la Trenton Potteries Limited, la part prédominante qu’elle avait dans la Canadian Trenton Poteries Company Limited. L’année suivante, il céda sa part à la Maison Crane Limited, qui en 1914 avait été organisée comme branche canadienne de la Crane Company de Chicago.

Ce transfert de parts a permis à la Canadian Potteries Limited de s’agrandir suivant les meilleures méthodes de progrès. En 1910, elle acquit une étendue de terrain de deux acres dans la partie nord ouest de la ville et sur ce terrain, on construisit une usine de fabrication très moderne, qui est reconnue posséder le matériel le plus récent et appliquer les plus nouvelles méthodes d’exploitation si essentielles à la production de la plus belle céramique sanitaire en quantité suffisante pour répondre aux besoins du pays.

Depuis qu’elle a pris possession de sa nouvelle usine, la compagnie a augmenté continuellement le nombre des articles particuliers qu’elle fabriquait précédemment; de plus, elle a remodelé une grande quantité de ses produits types, de telle façon que le cachet artistique est venu s’ajouter à la qualité pour obtenir des produits de la meilleure qualité.

La céramique fabriquée par la Canadian Potteries Limited est exclusivement en porcelaine vitrifiée massive et comprend actuellement une série complète de bois pour vespasiennes, de lavabos, d’urinoirs, de cloisons d’urinoires, d’éviers de laboratoires, d’accessoires de salles de bain et autres spécialités diverses pour l’aménagement complet des hôtels, des appartements, des résidences, des écoles, hôpitaux, des prisons, des wagons de chemin de fer, ou des navires».[10]
Il demeure significatif que l’industrie de la poterie, celle où le capital régional fut le plus actif à la fin du siècle, passe aux mains d’intérêts multinationaux. Crane est la seule de toutes ces entreprises à avoir subsisté jusqu’à nos jours. Durant tous le XIXe siècles, les industriels de la poterie de Saint-Jean avaient cherché à se distinguer par la qualité, la finesse, les particularités dans le dessin ou l’estampille; avec la poterie sanitaire succédait la standardisation des produits et de l’art de la porcelaine. C’est à ce prix, on le constate, que les vieilles usines centenaires de poteries ont dû de périr ou de survivre. La conversion à la standardisation tuait l’originalité, et c’est là un mal qui appartient en propre à l’industrie capitaliste de masse. Lorsque la crise majeure de 1929 frappera la plupart des petites entreprises industrielles locales, ce sont aux capitaux étrangers que nous devrons l’organisation de l’économie régionale et permettre au prestige de la ville de subsister encore quelques temps.

Dur éveil du mouvement ouvrier. Toutes ces usines qui viennent s'établir en périphérie de la ville en un bref laps de temps d'environ 10 ans après l'implantation de la Singer auront un impact décisif sur la courbe démographique de la ville de Saint-Jean. En 1901, la population était de 4 030 habitants. Dix ans plus tard, ce chiffre monte à 5 903. La courbe s'engage dans une ascension rapide : 7 734 en 1921; 11 256 en 1931; 13 646 en 1947 et 19 305 en 1951. Plus que jamais, la ville attire les gens de la campagne qui pense y faire fortune et avoir une vie un peu plus «moderne» en tant que salariés. La crise agricole a aussi aidé à orienter la jeunesse rurale à tenter son sort en ville.

De plus la paix sociale règne. Aucun syndicat ne semble venir troubler sinon l'expérience de la Singer ou l'Union ouvrière de Saint-Jean a agi plutôt comme modérateur, condamnant la grève, les actions violentes de la part des ouvriers (et non celles des patrons) et très proche du clergé. Aussi, faudra-t-il attendre la crise de 1929 pour voir les syndicats devenir plus combatifs. En 1935, à Saint-Jean, les ouvriers de la fourrure font une longue grève, premiers contre-coup de l'industrialisation et de la lutte des classes. En mai 1936, le syndicat catholique des imprimeurs est fondé : désormais on rompt avec les grandes centrales américaines auxquels les syndicats québécois étaient affiliés, ce qui donnera malheureusement des syndicats de boutique souvent gérés par des aumôniers. En juin 1936, le syndicat des ouvriers de la construction est organisé à son tour. Tous ces syndicats souffriront d'un manque chronique de coordination lors des crises sociales.

En juillet 1936, les employés de la Canadian Potteries (Crane) s'organisent en syndicat afin de mettre un frein à l'exploitation dont ils se jugent victimes. Après leur syndicalisation, la compagnie tente de baisser les salaires; un employé qui gagnait  .65 ¢ de l'heure passe à .50 ¢, puis à .35 ¢. Les ouvriers travaillent 7 jours par semaine pour $ 18.00 au lieu de $ 35.00. Devant les protestations ouvrières, la compagnie effectue des renvois et la grève est déclenchée : «Les ouvriers ont résisté farouchement aux attaques combinées de la police et des scabs, envoyant même à l'hôpital un des voyous engagés comme constables spéciaux. Après un mois de résistance, les ouvriers remportent la victoire, soit une augmentation de .15 ¢ et le réengagement de tous les employés».[11] Passée la Seconde Guerre mondiale viendront le temps des grandes heures de l'histoire du mouvement ouvrier johannais.

Le trauma Singer. La prolétarisation d'une masse urbaine n'est qu'un effet d’un rapide développement industriel. À Saint-Jean, l'espace urbain déborde les deux voies ferrées qui marquaient jusqu’alors les limites de la ville. Tandis que disparaissent le commerce maritime et les vieilles usines de poteries, le nouveau type de développement industriel ne va pas sans ébranler les valeurs traditionnelles. Jusqu'où la libéralité des mœurs johannaises est-elle prête à s’adapter à l’américanité que véhicule ce type d’entreprises venues de l’étranger? La confrontation patronale/syndicale n’est qu’une de ces nouveautés hirsutes. Mais le trauma le plus sévère fut reçu par le monde des affaires johannais habitué à être sous la coupe des commerçants et des édiles professionnels. L’arrivée de tels citoyens corporatifs dans la Ville ne peut que changer les façons de faire d’une routine bien établie depuis la fondation de la Municipalité de village voilà plus d’un demi-siècle. Mais il y a un effet traumatique encore plus grave, et il concerne la façon dont les hommes d’affaires locaux apparaissent dans cette rencontre comme le pot de terre de la fable.

La problématique pourrait se formuler ainsi : comment, pendant près d’un siècle et demie; depuis Sabrevois de Bleury jusqu'aux entreprises commerciales ressuscitées après le Grand Feu de 1876, les hommes d'affaires de Saint-Jean - armateurs, hôteliers, commerçants en gros et détail, potiers, banquiers, etc. -, comment ces artisans de la ville de Saint-Jean ont-ils pu se montrer si dynamiques au point de faire de la ville un centre économique non seulement viable mais prospère pour se retrouver, après 1906, dans une position attentiste, passive, réactionnaire qui s'exprimera si souvent dans ce type de commentaire que l'on retrouvera régulièrement dans Le Canada-Français : «la ville doit se faire belle pour attirer les étrangers». En ayant bien en tête que nous attendons par les «étrangers», les capitaux de développement. Ce qu'on appelle aujourd'hui l'immigration économique?

C'est ici un sacrifice assez sérieux; celui de l'auto-détermination. Comment des hommes audacieux, aventuriers, défiant les sorts et promouvant les expériences, se font-ils frileux, timorés, pusillanimes et pantouflards jusqu'à l'impuissance? Telle est la source du déclin qui s'étiolera tout au long du XXe siècle. 

Il est difficile d'expliquer la chose autrement que par un événement majeur qui s'est produit au tournant du XXe siècle, et le seul qui ait pu avoir un impact psychologique majeur, c'est l'arrivée de la Singer. Qu'on se le dise : une manufacture - un plant - s'élève de terre en 2 ans et d'une dimension jamais rencontrée dans la région devant les regards à la fois émerveillés et inquiets des Johannais. Comment ces hommes d'affaires auraient-ils pu penser qu'avec leurs finances défaillantes malgré leurs activités, ils auraient pu donner naissance à un projet semblable? Toutes les entreprises qui s'étaient établies dans la région depuis un siècle et demi vivaient essentiellement des ressources de la région : le goudron de Sabrevois de Bleury venait de la résine des conifères; le commerce maritime s'activait sur le Richelieu et le lac Champlain; les hôtels profitaient du site pivot entre Montréal et New York; l'industrie de la poterie du grès et du gravier déposés jadis par les alluvions de la Mer de Champlain; il n'y a pas même jusqu'à la Banque de Saint-Jean qui spéculait sur les terres agricoles et le besoin des voies ferrées pour les cultivateurs de la région. Bref, Saint-Jean prospérait parce qu'elle s'auto-déterminait - pour le meilleur comme pour le pire -, mais puisait son énergie, ses forces, de ses ressources naturelles et humaines.

Avec la Singer, c'est autre chose. L'entreprise ne vit pas des ressources naturelles, tout au plus, de la proximité entre Montréal et New York. Comme la plupart des autres manufactures, elle aurait tout aussi bien pu s'établir ailleurs, mais les offres présentées par la ville et le gouvernement l'ont satisfaite au point qu'elle a choisi de s'établir à Saint-Jean. Elle profita sans doute des ressources humaines de la place, non pour les placer en tête de l'entreprise, mais uniquement comme ouvriers et fournisseurs. Déjà existe une certaine indépendance entre l'usine et la ville. La Singer, comme le Collège Militaire Royal plus tard, était une ville dans la ville. À un certain point, étrangère à la ville. C'est ce gigantisme même qui en vint à agir comme un bloquage de l'esprit d'entreprise traditionnel des capitalistes johannais. Du coup est né un sentiment d'impuissance qui s'est transmis de génération en génération jusqu'à nos jours, oubliant que la vie de la cité résidait dans ses capacités à déterminer pour elle-même son développement plutôt que se développer en fonction des intérêts extérieurs. Le sort de milliers de villes, partout en Amérique du Nord, se trouva soudainement lié à une mono-industrie qui elle-même était engagée dans une concurrence internationale. Dès que le destin fatidique heurtait cette mono-industrie, l'entreprise fermait ses portes et laissait les anciennes ressources humaines livrées à elle-même, sans filet de retenu. Et quand la chose arrive, la bourgeoisie locale se révèle impuissante à relever le défi, devenu impossible à ses yeux, et essaie de redonner un reluit à un visage depuis longtemps défait afin de séduire de nouveaux investisseurs. Le traumatisme n'est pas perçu sur le coup comme une blessure, pourtant il en s'agit bien d'une. Elle se révélera le jour où les activités industrielles s'épuiseront; lorsque l'une après l'autre, les shops fermeront leurs portes, et lorsque les administrateurs de la Singer décampèrent en emportant avec eux le fonds de pension des employés, l'insulte s’ajoutait à l'outrage. En attendant, restait à quêter de nouveaux capitaux étrangers plutôt que penser à s'organiser soi-même avec les ressources du milieu comme le faisaient les vénérables ancêtres des XVIIIe et XIXe siècles. La pensée était formatée sur l’impuissance liée à l’autonomie; que l'économie mondiale dicte ses lois au marché et que nous n’avons plus qu’à nous y soumettre, car nous n'avons pas le choix. En fait, nous ne pensons même pas à nous demander si nous avons la capacité de choisir; le déni est plus facile que se donner le courage de se ressaisir.

Voilà pourquoi le prestige du dernier tiers du Siècle d'Or de Saint-Jean; de son Âge de Prestige est un prestige factice. Le passage du développement régional est manqué. La région se développera, mais sous la tutelle d'entreprises extérieures. Et, pourquoi blâmerait-on les Johannais puisqu'en ce début de XXIe siècle les gouvernements du Canada et du Québec ne pensent pas mieux qu'à régresser au stade du staple system reposant quasi-exclusivement sur le prélèvement des ressources naturelles? Il ne faut donc pas hésiter à constater que l'intrusion étrangère, avec la Singer, appelle l'intrusion étrangère dans les services de finances de la Ville et dans les prêts aux entreprises commerciales. Des boutiquiers indépendants accepteront bientôt des franchises pour une marque dont le rayonnement est provincial, sinon international dans le but précisément de sauver leur commerce.

Fermeture de la Banque de Saint-Jean. En avril 1908, la Banque de Saint-Jean cessa ses activités. La presse crut d’abord que c’était parce qu’elle ne pouvait plus soutenir la concurrence des grandes banques et que l'insolvabilité du chemin de fer de la Vallée-Est du Richelieu, qui avait coûté $ 350 000 - la moitié de l'actif de la banque! - suffisaient à expliquer la faillite. On ne pensait pas que ses administrateurs avaient commis des gestes irresponsables. Mais bientôt, Philippe-Honoré Roy, qui était également député provincial du comté, fut soumis à une enquête, puis un procès, condamné et emprisonné. Au bout du compte, une fois les créanciers privilégiés remboursés, il restait peu d’argent à répartir entre les petits épargnants. Au-delà de la faillite financière, le procès causa un choc sans précédent parmi la population. Était-il possible que le successeur du probe Félix-Gabriel Marchand; que l’ancien Président de l’Assemblée législative, soit arrêté puis condamné avec deux fripouilles? Il y avait eu d’autres faillites bancaires au Québec, telle celle de la Banque Ville-Marie, mais l’ampleur des circonstances qui entouraient la fermeture de la Banque de Saint-Jean donna naissance à des rumeurs exceptionnelles sur la probité douteuse des institutions financières québécoises. «Le 11 juin 1908, a eu lieu l’appréhension (note de Grand Québec : ce terme a été utilisé à l’époque au sens d’arrestation) de l’honorable P.-H. Roy, président de la banque défunte, de maître P.-L. L’Heureux, gérant général de la Banque de Saint-Jean et de Philibert Beaudoin, son assistent. C’est à l’intervention du ministre de la Justice lui-même que cette arrestation est due. La plainte avait été faite au ministre par l’Association des Banques. L’honorable P. H. Roy, l’ex-président de l’Assemblée législative et ses deux collègues ont reçu signification des mandats d’arrestation à leur domicile respectif. Malgré le mandat d’amener, ils ne furent pas conduits en prison, mais gardés à vue jusqu’à ce matin, alors qu’ils ont comparu devant le magistrat».

L’acte d’accusation comportait que les trois accusés ont sciemment fourni de faux rapports financiers au gouvernement du Québec sur l’état d’affaires de l’institution qu’ils dirigeaient. La faillite affecta profondément Roy, qui dut garder la chambre tant l’affaissement nerveux l’avait épuisé à la suite de l’éventuelle liquidation judiciaire. Il savait d’ailleurs que l’Association des Banques et le gouvernement avaient mené une enquête minutieuse sur les transactions de l’institution faillie, alors il reçut le coup avec froideur, apparemment, comprenant bien que la commission de révision devait nécessairement poursuivre, après avoir soigneusement examiné les affaires de l’établissement. Tancrède Bienvenu a été nommé liquidateur de la faillite. Ce gérant de la Banque Provinciale fit rapport de la faillite à l’Association des Banques. Après ce rapport, la corporation soumit la question au Ministre de la Justice. Trouvé coupable d'avoir sciemment fourni de faux rapports au Gouvernement sur l'état des affaires de la banque qu'il dirigeait, Roy est condamné à 5 ans de prison en 1909 et mourra un an plus tard, à Montréal. Il était le beau-père du jeune nationaliste Armand Lavergne.

Arrivée des grandes banques étrangères. L'industrialisation ne peut s'opérer sans le mouvement parallèle d'urbanisation et l'urbanisation de masse entraîne une plus grande consommation de produits de différentes provenances. Et cela, à commencer avec le produit le plus important de tous : l'argent.

À la fermeture de la Banque de Saint-Jean, il ne reste plus dans notre ville que la Banque des Marchands. En 1922, son actif est de $ 139 500 000, ce qui n'empêche pas qu'elle se voit obligée de fusionner avec la grande Banque de Montréal. Cette fusion provient de l'état sévère dans lequel l'avait laissée la faillite d'un courtier, Thomas-Davidson & Company de Montréal. L'édifice où logeait la banque et qui avait été reconstruit en 1876 sur le site de l'ancien hôtel Mott est démoli en 1939 pour être remplacé par le bureau des douanes. La Banque de Montréal construit cette même année son édifice au coin nord-ouest des rues Saint-Jacques et Champlain. Cet édifice est jeté à son tour par terre en 1979 pour faire place à une succursale plus moderne.

La Banque des Cantons de l'Est, dont le bureau-chef est à Sherbrooke et dont la succursale de Saint-Jean est en opération depuis le 1er octobre 1902, à l'angle nord-ouest des rues Saint-Jacques et Richelieu, fusionne à son tour avec la Banque Canadienne de Commerce alors que son actif est de $ 27 600 000, et qu'elle est dans une excellente situation financière. En 1975, la succursale de cette banque aménage dans un nouvel édifice situé à l'endroit où s'élevait jadis l'Hôtel Saint-Jean, sur la rue Richelieu.

La Banque Nationale, fondée en 1860 avec son siège social à Québec, ouvre un bureau dans notre ville dès 1898, sur la rue Saint-Jacques, dans l'immeuble Black, occupé en 1978 par le magasin Vogue. Quatre à cinq ans plus tard, elle aménage dans son présent immeuble, au coin sud-est des rues Saint-Jacques et Richelieu. En 1924, elle fusionne avec la Banque d'Hochelaga alors que son actif est de $ 52 000 000; en 1925, le nom est changé pour celui de Banque Canadienne Nationale.

La Banque Royale du Canada ouvre son bureau en juillet 1913, dans l'ancien immeuble de la Banque de Saint-Jean qu'elle modernisera en 1951.

Toutes ces banques offrent des possibilités de financement nouvelles et propres au développement de grandes entreprises commerciales et industrielles, mais elles rognent l'autonomie économique de la région. Désormais, le capital étranger et extra-régional peut participer au développement et à l'exploitation de la région tout en déplaçant les profits réalisés ici pour être investis ailleurs. Les tenants du régime peuvent toujours répliquer que ces banques permettent de transférer des profits de l'extérieur pour être réinvestis dans la région, mais l'argument perd de sa valeur lorsque nous sommes appelés à constater que cet échange est éthiquement inégal.

Des commerces. Gros et Petits. En 1911, un Américain du nom de Earle P. Charlton, qui a fondé une chaîne de magasins populairement appelés quinze-cents, ouvre une succursale à Saint-Jean. Cette même année, Charlton fusionne avec F.-W. Woolworth, firme multinationale américaine. En 1930, c'est encore un modeste magasin, mais après la Deuxième Guerre mondiale, il prend de l'expansion et s'étend sur tout le rez-de-chaussée de l'édifice situé angle sud-ouest des rues Saint-Jacques et Richelieu. La Compagnie prend tellement d'envergure au sein du marché régional qu'elle pourra ouvrir, en 1974, un super Woolco au centre d'achat des Galeries Richelieu, ce qui condamnera éventuellement le Woolworth du centre-ville. 

Nous sommes pourtant encore loin du grand déferlement. Entre 1904 et 1929, beaucoup d'entreprises locales vivront une ère de prospérité. Profitant de l'expansion urbaine consécutive aux besoins de l'industrie, le marché local prendra des proportions propres à satisfaire la clientèle accrue. Comme les Longtin et les Savoy parviennent à se hisser au niveau du Grand Capital industriel, l'entreprise qui réussit le mieux dans le commerce en gros est la firme Stewart-Denault, fondée en 1910 et qui s'établit dans un entrepôt situé au coin des rues Richelieu et Foch, entrepôt aujourd'hui disparu. Entreprise à caractère familial, épiciers en gros et distributeurs aux détaillants, le fondateur en est D.-O.-E. Denault. En 1928, à l'époque où la firme est en pleine croissance, elle possède un personnel de livraison de 9 membres et un camion de livraison desservant la région. À cette époque, Stewart & Denault se spécialisent dans le commerce des grains, de la moulée et de la farine. Une immense publicité de la Quaker Flour orne le mur du bâtiment de l'entrepôt situé tout à côté de la voie ferrée du Canadien Pacifique, sur Laurier. Stewart & Denault desservira encore, vers la fin des années 1970, un territoire de 60 milles de rayon et quelques 200 clients répartis en Marché S/D Alimentation, Chanteclerc magasin d’accommodation et IND 500. Stewart & Denault sera également distributeur exclusif de la marque privée GRAD dans la région.

Une entreprise établie bien avant le Grand Feu de 1876, C.-O. Gervais, prospère toujours sous l’habile direction d’Élisée Gervais. À cette époque, Gervais n’est pas seulement une quincaillerie, c’est également une épicerie et une mercerie. Durant le temps de la crise, les employés travaillent des semaines de 80 heures payés au prix de $ 7.00/semaine. La Place du Marché verra s'agrandir l'Hôtel National en 1906 pour répondre à la forte demande créée principalement par l’implantation des usines Singer. Avec le siècle, la fréquentation du marché aura tendance à diminuer pour ne reprendre qu’à la fin, avec un regain pour les produits frais et biologiques de la terre.

Une autre entreprise familiale croît sans cesse : la boulangerie Bissonnette, située sur la rue Champlain. Durant cette période, c’est Oswald Bissonnette qui a hérité de l’entreprise de son père, axée sur le commerce de fabrication et de distribution du pain. La livraison se fait d’abord par une petite voiture tirée par un cheval, puis par 3 voitures plus stylisées, tirées toujours par des chevaux et une petite camionnette Mercury. À la fin des années 1970, 12 voitures-camions assureront la distribution quotidienne du pain Bissonnette sur 5 parcours indépendants dans la région.

Les fondations d’entreprises familiales se succèdent durant ce temps. En 1918, Louis O. Régnier ouvre une petite pharmacie dans laquelle, plus tard, sera établi le magasin J.-Adrien Boivin. Louis-Philippe Granger, ancien ouvrier de Bell téléphone et propagandiste de la Société de colonisation dans l’Ouest, ouvre sa laiterie en 1921. Il achète la run de lait et les 6 vaches de Léandre Brault pour $ 150.00. Vingt-huit laitiers desservent les 4 000 habitants de Saint-Jean en 1920. L’entreprise ne cesse de prendre de l’expansion, vend la crème, le beurre et est la première de la région à pasteuriser le lait. Granger établit sa laiterie sur l’actuelle rue Bouthillier. Il pourvoit ses employés d’une assurance-salaire dont patron et employés paient chacun 50% de la prime. En 1935 est fondée une autre entreprise laitière, Samoisette, fondée par Georges Samoisette. Elle a été acquise depuis par Granger.

Ancien vendeur d’assurances, marchand de bois, Charles LeSieur (1884-1964) et son frère Maurice se lancent, en juillet 1920, dans la vente de meubles et des services funéraires, concurrençant ainsi Ovila Langlois en affaires depuis 1880 et dont le magasin fut longtemps situé angle nord-est du carrefour Saint-Jacques et Richelieu dans l’édifice que la raison commerciale Greenberg’s tiendra pendant longtemps. Charles LeSieur achètera un salon funéraire à Grandby en 1944 pour l'administrer avec son fils, laissant à Maurice le salon de la rue Saint-Jacques.

En société avec Armand Dussault, Eugène Dolbec fonde le restaurant Chez Dussault & Dolbec, aux limites des villes de Saint-Jean et de Saint-Luc, juste devant la rivière. En janvier 1955, à la mort des fondateurs, M. et Mme Alix reprennent le restaurant à leur compte sous le nom de Alix et Dolbec. En 1969, le restaurant des routiers deviendra Aux Délices et existe toujours au même endroit. À l’autre extrémité de la ville, au coin sud-ouest des rues Saint-Georges et Richelieu, le garage Lasnier & Galipeau, fondé par Moïse Lasnier et son beau-frère, s’occupe de l’entretien et de la réparation des automobiles. Le garage distribue également de l’essence et on y vend des voitures de marque Chevrolet. Le commerce des garagistes et distributeurs d’essence ne cessera de prendre un essor considérable avec la prolifération des automobiles et des camions. La plupart de ces petits commerces obtiendront des franchises des grandes multinationales pétrolière. Mais nous y reviendrons. En 1938, devant la multiplication des automobiles, la maison St. Johns Auto Parts est créée sur la rue Champlain.

Autant de petits commerces qui ont pu traverser la sombre période de la crise de 1929. Ils représentent l’investissement local le plus fidèle à la tradition. Mais pour quelques commerces qui ont pu franchir les années difficiles, combien ont été emportés? Pourtant, la rue Richelieu maintient toujours une activité fébrile dans les affaires commerciales. La diversification s'accentue. On y retrouve les magasins Silverman et Sedawey (linge), Harris Zelser, les fleuristes Patenaude, le modéliste de chapeaux Perras, la lunetterie Meunier, la quincaillerie C.-O. Gervais & Cie Frère, les meubles Langlois, les meubles Roy et Goyette, LeSieur, l'épicerie E. M. Store (l'épicerie Bilodeau), la librairie Bernard, la Commission des liqueurs, Lanctot habits pour hommes, Adrien Boivin Haute couture pour dames, Georges St-Germain chaussures, le restaurant Gavaris, le restaurant Thomas, la charbonnerie Martel, Payette vêtements pour hommes, United Store, Woolworth (1911), Photo Pinsonneault, American Spaghetti, New-York Café, la pharmacie Régnier, les taxis Pépin, Lamoureux, les banques Nationale et Toronto Dominion, les deux cinémas Capitol et Impérial, l'édifice des Chevaliers de Colomb avec au sous-sol la salle de quilles Baillargeon, la Building Corticelli qui confectionnait des bobines de fil à tisser. Sur Saint-Jacques, nous retrouvons les meubles Milot, la librairie Choquette, les magasins de coupons Lerey et Harnois… Toute la vie commerciale de Saint-Jean se poursuit entre les anciens types de commerce privés et les nouvelles chaînes avec franchises. Les rues sont sillonnées par Bourada et son superbe poney, vendeur itinérant qui, parmi un bric-à-brac, vend le journal La Patrie. Il y a également d'autres vendeurs itinérants portés par des charrettes tirées par des chevaux : le laitier Samoisette par exemple.

En 1930, le centre-ville offre donc l’aspect qu’il gardera jusqu’à la fin du siècle, les enseignes au néon en moins. Les trottoirs sont de ciment depuis 1904. De magnifiques lampadaires, aujourd’hui disparus, et de grands arbres bordent les rues, faisant tomber un voile de paix et de sérénité sur la ville, en dépit des bordées de neige le long de la grand-rue.

Crise dans le monde agricole. La période entre 1904 et 1937 subit une crise agricole majeure. La culture des terres a toujours permis l’aisance du monde rural. Les terres fertiles du voisinage sont depuis longtemps renommées pour leur richesse. La culture et l’exportation du foin faisaient une partie de cette richesse régionale. Mais lorsque les grandes villes comme Boston et New York d’abord, puis Montréal se convertirent à la traction électrique des tramways, la chute des prix du foin fut catastrophique pour nos cultivateurs. De tout cela, la région ne s’était pas entièrement relevée. On continua certes à produire du foin, mais sur une plus petite échelle et pour les fermiers locaux. D’autres parts, la nouvelle agriculture intensive ne réussit pas à tous. On tente ainsi de cultiver, sur une base industrielle, la betterave à sucre, expérience qui se termine de façon désastreuse. On pense à l’industrie laitière, aux entreprises qui mirent du temps à se délester de leurs chevaux, mais qui réussiront à mieux s’implanter dans le monde urbain. La culture maraîchère demeure le produit essentiel du domaine agricole régional et continue à approvisionner la Place du Marché. La production, là aussi, est forcée de s’engager dans le mode du développement industriel : l’industrie laitière, l’élevage pour le grand commerce, les couvoirs pour approvisionner les villes en volailles, des villes où se diffusent des épiceries toujours de plus en plus grandes et qui ne doivent jamais se montrer en rupture de stock. La modernité obligea les fermiers à investir dans leurs propres entreprises pour survivre, c’est-à-dire emprunter aux banques, hypothéquer leurs biens meubles et immeubles, survivre d’abord, profiter si possible. Hélas! tous n’y parviendront pas.

La Fée Électricité. L'installation de toutes ces usines ne pouvait se faire sans que la ville elle-même ne s'électrifie. Déjà, en décembre 1903, le shérif Mayrand avait écrit au gouvernement du Québec, lui demandant d'électrifier le Palais de Justice, ce qui se fit dès l'été suivant. Mais on était encore loin d'une distribution domestique de la Fée Électricité. C'est en 1922 que la compagnie d'électricité Southern Canada Power fit un blitz publicitaire pour vanter les avantages de l'électricité au détriment de l'éclairage au pétrole : «Pressez un bouton et à l'instant votre maison a un éclat radieux. Que c'est commode! Que c'est propre et hygiénique!». Pourtant, dès 1889, deux entreprises d'électricité concurrentes s'installaient à Saint-Jean, la compagnie Beauchemin qui mettait en place le système Thomson & Houston de «la compagnie de lumière électrique La «Royale» de Montréal, et la Craig et Fils, aussi de Montréal, qui possédait son propre système d'éclairage :
«Le conseil de ville de Saint-Jean accorde à la compagnie Royal Electric le privilège de fournir, pour une période de 5 ans, de l’électricité à la ville. Il approuve en même temps le transfert du privilège de la Royal Electric à la compagnie Beauchemin.
Le contrat contient les clauses suivantes : la lumière sera fournie à la ville aux prix indiqués. À savoir pour tous les soirs de l’année, une lampe de la capacité de 20 chandelles coûtera $ 9.00, une de 40 chandelles $ 20 00, une de 125 chandelles $ 60 00. Le renouvellement des lampes se fera aux frais de la ville. quant aux lampes à arc, pour les utiliser la ville paiera $ 0.25 par soir. Ces lampes seront d’une force de 1 200 chandelles. Les charbons seront remplacés par la compagnie.
La compagnie jouit aussi du privilège de vendre de l’électricité aux particuliers. Ceux-ci paieront par année, pour une lampe de 16 chandelles, la somme de $ 9 00. Pour une de 32 chandelles $ 20 00 et pour une de 125 chandelles $ 60 00.

La ville se réserve la faculté d’acheter l’usine électrique de la compagnie à l’expiration du contrat, qui a une durée de 5 ans. Enfin la compagnie s’engage à fournir de l’électricité en quantité et qualité voulues».[12]
Chacune s'activait à mettre en place une petite centrale thermique avec l'équipement indispensable : machine à vapeur, dynamo, etc. De nombreux poteaux et fils apparurent dans les rues. En avril 1889, la compagnie Beauchemin obtenait le lucratif contrat de l'éclairage des rues au moyen de lampes à arc. Mais Beauchemin semble avoir été englouti par son adversaire Craig et Fils puisque dès l'été 1889, on n'entend plus parler que d'elle. Beauchemin aurait été nommé gérant de la compagnie adverse. La journée du 1er juillet 1889 «a été chômée avec un éclat inaccoutumé dans notre ville». Il faut dire que la lumière était vive et exempte des fluctuations de l'éclairage des anciens fanaux. Certains commerces passèrent rapidement à l'éclairage électrique. Une nouvelle entreprise fut formée : la Saint Johns Electric Light Company, composée d'associés anglophones de Montréal et de Boston!

Étrange contrat que celui passé entre la Ville et la Saint Johns Electric Light Company
«Elle doit fournir l'éclairage de la voie publique du crépuscule jusqu'à au moins cinq heures du matin. Il ne semble pas que les habitations aient bénéficié du service d'électricité avant l'automne de 1893, car c'est alors que la compagnie publie l'annonce suivante : "Lumière électrique. La compagnie de Lumière Électrique de St-Jean, ayant fait l'achat d'un des célèbres dynamos Thomson & Houston, de la capacité de 1 000 lampes, est maintenant en état de fournir la lumière électrique dans les maisons privées tant à St-Jean qu'à Iberville". Les machines de la compagnie ne tournaient que le soir et la nuit, produisant de l'électricité à courant continu à seule fin d'éclairage. À ses débuts, l'entreprise n'était pas tenue d'éclairer les rues lorsque la lune offrait une clarté suffisante. Les prix sont d'abord fixés selon le nombre et la puissance des lampes utilisées, mais, dès l'automne 1894, "la compagnie de lumière électrique de cette ville a décidé d'établir des compteurs à ses lampes incandescentes…»[13]
À l’automne de 1902, la Saint Johns Electric Light Company se raccorde au réseau de la Montreal Light Heat & Power pour conduire l’électricité jusqu’à Chambly. Le seul barrage hydro-électrique jamais construit sur la rivière Richelieu l’a été en 1899 avec une capacité de 15 000 C.V.. Propriété de la Montreal Light Heat & Power, il sera démoli en 1963 pour être remplacé par un nouveau barrage. Un concurrent de petite taille, la Pouvoir hydraulique de Saint-Césaire, alimentée par la Yamaska, s’établit à Saint-Jean. Elle s’implante en 1903 avec bâtiment sur la rue principale, machine à vapeur, génératrice, poteaux et fils. Elle charge au taux de 7½ ¢ par 1 000 Watts, ce qui équivaut à ⅜ ¢ par heure pour une lampe de 16 chandelles. Cette compagnie déclarera faillite à l’automne 1907 et sera absorbée par sa rivale qui détient maintenant le monopole et peut augmenter fortement ses prix. C’est la Saint Johns Electric Light Company qui sera finalement racheté par la Southern Canada Power, de sorte qu’en 1922 elle dessert l’ensemble de la Rive-Sud, de Saint-Jean à Drummondville.

La folie s’empare de tout électrifier. Les édifices publics, gouvernementaux, de l’hôtellerie s’éclairent à l’électricité. Des panneaux publicitaires éclairés à l’électricité sont suspendus au-dessus de la tête des piétons qui arpentent la rue Richelieu. Le nombre des abonnés se multiplie. Avec l’hydroélectricité, c’est la capacité d’employer plus d’énergie pour les entreprises. Charles Cousins, commerçant et meunier avise les cultivateurs qu’il est prêt à moudre leur grain avec une meule électrique. La vie domestique est bouleversée par la Fée Électricité. Un magasin d’objets électriques s’ouvre à Saint-Jean. MM Beddoes et Lane vendent des appareils électriques ultra-modernes. Les maisons multiplient le nombre de prises de courant. On utilise des adaptateurs. La Southern Canada Power prend elle-même les devant en vendant des poêles électriques, des machines à laver, des fers à repasser, des grille-pain, des percolateurs, des samovars, des balayeuses vacuum, des fers à friser, des machines à coudre et bientôt d’indispensables réfrigérateurs… 
«Dans les journaux de Saint-Jean, on trouve en l’année 1908 une première mention claire de réfrigération artificielle par un appareil électrique. Elle concerne la beurrerie Copping, située sur la rue Saint-Charles : "Dorénavant tout fonctionne à l’électricité et on emmagasinera le beurre […] dans une immense glacière au moyen d’un procédé électrique nouveau". Mais la réfrigération domestique ne commencera à se répandre - timidement - que vers la fin des années 1920. Le 29 janvier 1929, une foule d’environ cinq cents personnes se réunit dans une salle de Saint-Jean pour entendre un conférencier présenter d’abord le nouveau "char" Chevrolet, puis expliquer les avantages du "Frigidaire, cette invention moderne, économique et sanitaire". Fini l’achat de blocs de glace du vendeur ambulant! Finie la vidange du récipient d’eau de fonte des anciennes glacières! On peut maintenant produire sa propre glace (pour rafraîchir les boissons, etc.) avec de l’eau potable; "Avec un réfrigérateur électrique, vous passerez un été bien plus agréable. Plus à s’inquiéter de la fraîcheur des aliments - ils restent sains et délicieux pendant longtemps. Vous économiserez par les gros achats de provisions à des prix spéciaux […] il y aura toujours des cubes de glace […]. Les surplus se conservent frais».[14]
Bref, Saint-Jean entrait progressivement dans l’ère de la culture électro-ménagère qui subira une explosion après la Seconde Guerre mondiale.

Toutes ces modernisations qui défilent en rafales entraînent des réactions parfois négatives. Il ne s’agit pas tant d’un grégarisme, comme l’affirme Jean Gaudette, qu’une insatisfaction devant les moyens pris par les entrepreneurs pour implanter - et profiter - de cet engouement pour les nouveautés. L’engouement pour l’éclairage à l’électricité retombe assez vite parce que le monopole de la Saint Johns Electric Light est onéreux et le service pourri. Un accident mortel s’ensuit : 
«Un soir de septembre 1896, Cyrille Patenaude, éclusier du canal de Chambly, tomba par accident dans l’écluse. Son compagnon accourut pour lui lancer une bouée de sauvetage, mais, "au moment où M. Patenaude tombait à l’eau, la lumière électrique qui éclairait l’écluse jusque là s’éteignit tout à coup". Du fond du sas on pouvait entendre le remuement de l’eau et les appels à l’aide du malheureux, mais l’obscurité empêcha qu’on lui porte un secours effectif. On repêcha son corps quelques heures plus tard. Le coroner conclut à une mort accidentelle, mais en jetant un blâme sur la compagnie d’éclairage électrique, car les charbons de la lampe (à arc) étaient entièrement consumés. D’un point de vue plus général, une voie publique bien éclairée s’avère évidemment plus sécuritaire. Elle favorise une diminution du nombre d’accidents de toutes sortes et une meilleure protection contre la criminalité, les malfaiteurs préférant agir dans l’ombre. Aucun visiteur arrivant dans une ville à la nuit tombée n’ira chercher un gîte dans une rue sombre, et le citadin qui doit aller faire des courses le soir préférera fréquenter les magasins situés sur les rues bien éclairés».[15]
En effet, sous l’impulsion du journal conservateur de Jacques-Émery Molleur, bientôt élu maire, Le Courrier de Saint-Jean lance un mouvement visant à créer un réseau d’électricité publique, une «urbanisation de l’électricité» propriété de la Ville, car depuis l’installation des compteurs, les prix avaient triplé. Pourquoi ces profits iraient dans la poche des entrepreneurs étrangers et non pas dans les goussets de la Ville qui en aurait bien besoin. Le maire Molleur et son conseil mirent au point un règlement autorisant la ville à établir un nouveau réseau électrique, mais le projet n’obtint pas la majorité des votes des propriétaires. Des commerçants préférèrent se munir de générateur à partir d’une lampe à générateur d’acétylène, efficace et peu coûteuse. Le principe est simple : de l’eau tombe goutte à goutte sur du carbure de calcium, produisant du gaz acétylène qui, allumé, offre une belle flamme éclairante. En décembre 1898, Jules Audet, propriétaire du Théâtre Royal, éclaire son domicile et son théâtre avec ce gaz. Le mois suivant, une telle lampe illumine les bureaux du Canada-Français. En juin 1899, c’est au tour des marchands de la rue Richelieu, Isaïe Hévey et Ulric Normandin, de faire l’acquisition de cette lampe magique. Mais la plupart des citoyens trop pauvres pour se payer les services de la nouvelle Fée reviendront à leurs lampes au pétrole.

Reprise des activités militaires avec la Grande Guerre. En 1911, avec la croissance des usines Singer, la population passe à 5 903 habitants. Trois ans plus tard, c’est le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Sur le site actuel, on trouve encore cinq bâtiments dont la construction remonte à 1839. Communément appelés les Barracks, nous avons vu les différents sorts qui atteignirent ce qui restait du Fort Saint-Jean. Accompagnés d'un édifice plus récent, trois d'entre eux forment le quadrilatère historique. Placés à angle droit, ces monuments délimitent un square ouvert aux quatre coins. De plan allongé, ils comportent deux étages de briques de couleur ocre posées sur un soubassement de pierre de taille et sont couverts d'un toit à croupes percé de cheminées placées à intervalles réguliers. Le bâtiment qui fait dos à la rivière, aujourd'hui le mess des officiers, est le plus imposant. Il se distingue par deux avancées latérales plus basses et par un porche central. Les autres constructions lui ressemblent par leur gabarit et leurs matériaux; toutefois, leur composition et la distribution des trois portes au rez-de-chaussée rappellent leur fonction première de casernes. Lorsqu'en 1952, les casernes serviront de lieu à l'édification du nouveau Collège militaire royal de Saint-Jean, ces édifices seront récupérés afin de servir à leurs nouvelles fonctions de formation civile et militaire.

Les maires de Saint-Jean de la première moitié du XXe siècle. Il faudra attendre 1914 pour voir la population urbaine dépasser en nombre la population rurale. La venue de la Singer et des autres usines y a été pour beaucoup dans cette mutation démographique. Dans ce contexte, la Municipalité de paroisse conserve quand même son importance puisqu’elle agit comme l’administration municipale de la périphérie rurale des villes. Alexis Dubois succède comme maire de paroisse à Lévi Simard de 1906 à 1912, puis de 1912 à 1914 c’est au tour de Jean-Baptiste Granger fils, puis Charles Fabien Lord de 1914 à 1919. De 1919 à 1924, Delphis Hébert devient maire, puis Isaïe Lemieux de 1924 à 1935. Henri Roman est maire de 1935 à 1937, puis Isaïe Lemieux pour un second mandat de 1937 à 1939. Tous ces maires de paroisse sont impliqués dans une production agricole qui s’oriente vers de nouveaux horizons commerciaux. Des préfets assurent toujours la direction de la municipalité du comté de Saint-Jean, regroupement des localités rurales du comté.

En ce qui concerne la Municipalité de ville de Saint-Jean, de février 1903 à février 1907, Charles-Robert Cousins est maire de la ville. Marchand de farine et de grains établi depuis 1881, il possède un immense entrepôt à l’endroit où s’installera le magasin de meubles d’Ovila Langlois. Cousins est un maire progressiste. Membre du Conseil municipal depuis 15 ans, Cousins œuvre pour les améliorations pratiques des voies publiques. Saint-Jean, qui possède déjà un système d’éclairage de rues, dispose à remplacer les files de madriers de bois pour des trottoirs de ciment. Des pressions sont exercées de part et d’autres, surtout de la part du Canada-Français, pour que le Conseil municipal commence à couler ses premiers trottoirs de ciment sur la rue Richelieu à partir de Saint-Georges. Des querelles s’élèvent entre les partisans des trottoirs de ciment et ceux des trottoirs de pierres pour des raisons de coûts. Le Canada-Français publie dans son numéro du 1er juillet les calculs établis à propos du tronçon de trottoir qui mène de l’actuelle Banque Canadienne Nationale au coin de la rue Saint-Jacques jusqu’à la rue Saint-Georges : $ 1.48, soit 0.18 ¢ de plus que la pierre.

La question est importante, car il faut fournir une infrastructure solide à toutes ces nouvelles autos qui soulèvent autant de poussière que les voitures tirées par des chevaux. Il faut macadamiser ou utiliser l'asphalte pour revêtir ces rues. Là encore, il s'agit d'épater l'œil de l’étranger investisseur :
«L’amélioration de la voirie contenterait les Johannais, mais, "quand St-Jean aura des rues bien entretenues, des trottoirs convenables, son coquet aspect charmera davantage l’œil de l’étranger et l’invitera à venir s’établir au milieu de nous. C’est ainsi que nous attirerons les capitalistes qui fonderont ici de nouvelles industries dont tout le monde bénéficiera".[…] En attendant le pavage permanent de la voie publique, la ville achète, en juin 1907, de l’Austin Sprinkler Compagny de Montréal, une nouvelle arroseuses (qu’on appelait "arrosoir"), d’une capacité de 600 gallons et tirée par deux chevaux, dans le but de rabattre la poussière des rues. De plus, en octobre 1910, elle acquiert, de l’entreprise Moody & Sons de Terrebonne, une dameuse hippomobile, sous la forme d’un rouleau de cinq pieds de diamètre, pour l’entretien hivernal des rues».[16]
En fait, les rues seront plus propres et praticables l’hiver que l’été, lorsque la boue se mêle aux déjections des chevaux et des animaux de fermes qui se baladent encore en ville, souvent en toute liberté.

De février 1907 à février 1909, Joseph Messier est maire. En mai 1907, on entreprend la construction d’un nouveau bureau de poste. Après avoir partagé avec la douane un immeuble, rue Richelieu, le bureau de postes s'installe en 1909 dans un édifice neuf à l’angle des rues Jacques-Cartier et Saint-Jacques. Conçu par l'architecte J.E.H. Benoit de Saint-Jean, l'édifice d'inspiration néo-romane caractérisé par ses arcs cintrés, est surmonté d'une tour carrée qui affiche une horloge monumentale : «En brique pressée avec corniche, balustrade et ornementations en pierre, de style classique dans la composition, l’édifice mesure 45 pieds 7 pouces de largeur et 66 pieds de longueur surmonté de 2 tours; l’une avec cadrans, mesurant 75 pieds de hauteur, et l’autre 55 pieds. Le maître de poste devait occuper le haut du bureau».[17] L’édifice ne sera terminé qu’en automne 1908. Lorsque le bureau de poste sera déménagé rue Champlain, dans l’édifice Côté, du nom du député de Saint-Jean et Ministre des postes dans le cabinet Saint-Laurent, l'immeuble sera converti en bibliothèque municipale en 1963. Malheureusement, un incendie détruit le 3 janvier 1968 l'étage supérieur de l'édifice qui ne sera pas reconstruit. La bibliothèque ira s'établir dans des locaux plus modernes, rue Laurier, tandis que l'édifice servira à loger la Société historique. Notons qu'en face de l'ancien bureau de poste, subsiste toujours la façade de la première église Saint-Jean-l'Evangéliste qui date de 1828 (à l’arrière de l’église cathédrale).Alphonse F. Gervais succède à Messier en février 1909. Il est un ardent artisan de la venue de la Singer à Saint-Jean. Puis c’est au tour de Luc Papineau élu maire en février 1913 et Joseph Pinsonneault en février 1916 jusqu’en février 1917. Sous ces mandats a lieu l’inauguration du pont Gouin, le 14 septembre 1916 et la Ville devient la Cité de Saint-Jean le 22 décembre suivant. Le puissant homme d’affaires Henderson Black est maire à son tour de février 1917 à février 1919, une photo-montage publiée sur la première page du journal La Presse annonce son élection. Il devait être le dernier maire anglophone de Saint-Jean.

Durant l’hiver 1916-1917 un nouvel épisode de fièvre typhoïde et de rougeole frappe la population de Saint-Jean et cause la mort de plusieurs personnes. Les autorités médicales blâment les eaux malsaines comme étant la principale cause de ces fièvres malignes. Le Conseil de Ville décide alors de prendre mesures pour éviter que de telles épidémies se reproduisent. En 1905 Auglore Molleur et son époux, Philippe-Honoré Roy, avaient fait installer la station de pompage dans un nouveau local, à côté de l'ancien; mais plus important encore, ils avaient mis en place de nouvelles prises d'eau tout juste en amont de la ville, un peu au nord du pont ferroviaire du Central Vermont. L'amélioration s’avérait toutefois insuffisante :
«En effet, sur la berge, au sud et au nord du pont, près de l'endroit où l'on puise l'eau, des commerçants, artisans, entrepreneurs, particuliers… ont pris l’habitude de venir déposer des déchets qui contiennent beaucoup de matières organiques d’origine animale et végétale, et dont l’amas se prolonge sous l’eau sur une grande distance. De plus, les barges, attendant leur tour de s’engager dans le canal de Chambly, peuvent rester stationnées des heures, parfois un jour entier, notamment le dimanche, vis-à-vis de cet endroit; l’eau est alors souillée par les différentes ordures et déjections que les mariniers jettent par-dessus bord. Finalement, les casernes de l’école militaire et leurs égouts sont situés en amont du site de la prise d’eau. La meilleure solution serait donc de déplacer la prise d’eau en haut des casernes».[18]
Un rapport accablant du Dr Joseph A. Beaudry, inspecteur du Conseil d’hygiène de la province de Québec, confirme que «l’eau de l’aqueduc est polluée ou gravement exposée à l’être». En octobre 1907, on dénombrait encore une quarantaine de cas atteints de la fièvre typhoïde. Par contre, une puissance politique comme Roy peut facilement convaincre les journalistes de vanter la salubrité et la pureté de l’eau de la rivière puisée par l’aqueduc. Au printemps de 1908, la saleté de l’eau distribuée par l’aqueduc apparaît tellement évidente que le Ministère de la Milice fait relier les égouts de l’école militaire avec l’égout collecteur de la rue Richelieu, ce qui élimine une des sources de pollution de l’eau, mais les déchets demeurent sur la rive et l’effet de ce transfert reste tout à fait relatif. Pour rendre l’eau du Richelieu consommable, il faudra installer un système de filtration.
«En mars 1914, on installe temporairement, à l’usine de l’aqueduc un appareil pour traiter l’eau à l’hypochlorite de chaux, appareil qui, plus ou moins bien utilisé, s’avérera peu efficace. À cette époque, le Dr Charles F. Dalton de Burlington, au Vermont, secrétaire du State Board of Health de cet État, rencontre le Dr Narcisse-A. Sabourin, président du comité d’hygiène de la ville de Saint-Jean, et lui affirme que le consulat américain de Saint-Jean a reçu instruction de tenir les autorités de Washington au courant de la situation sanitaire de Saint-Jean et que si, à l’ouverture de la navigation, cette situation ne s’est pas améliorée d’une façon satisfaisante, le port de Saint-Jean sera mis en quarantaine pour les navigateurs américains". Le journaliste ajoute : "On exagère évidemment, en certains milieux, la gravité de la situation, cependant cette situation est assez sérieuse pour que nos autorités municipale […] prennent toutes les mesures possibles pour faire cesser cet état de choses qui, non seulement menace la santé et la vie des citoyens, mais encore fait du tort au commerce et à la réputation de la ville de Saint-Jean à l’étranger».[19]
Une fois de plus, c’était la réputation de la ville… à l’étranger qui dut servir de levier pour faire agir les autorités. Alors que Philippe-Honoré Roy tentait d’obtenir de la cour le prolongement de son monopole, la Ville essayait de négocier, sans y parvenir, une entente à l’amiable. Nous sommes alors en pleine guerre et l’hiver 1917 s’avère tragique. Le Courrier de Saint-Jean annonce qu’«à cause de l’épidémie de typhoïde et de fièvre intestinale qui sévit en notre ville, deux élèves de cette excellente maison d’éducation [il s’agit du séminaire qui doit fermer ses portes pour trois semaines en mars] sont morts de la typhoïde et une trentaine d’autres ont été renvoyés malades dans leur famille».  Au printemps, la Ville commande, d’une entreprise new-yorkaise une «machine automatique de distribution de chlore liquide». Et J. Gaudette de poursuivre : 
«En mai, la Ville prend possession des installations de l’aqueduc et demande en même temps des soumissions pour la construction d’un nouveau système de distribution d’eau, comprenant une nouvelle station de pompage et de filtration, de nouvelles canalisations sous les rues et un château d’eau, le tout selon les plans préparés par l’ingénieur Royal Lepage de Montréal. La firme Laurin & Leitch, aussi de Montréal, obtient le contrat de construction pour la somme de 109 775 $. Notons que ce montant s’ajoutait au dédommagement de 112 750 $ que la Ville avait dû payer aux propriétaires de l’aqueduc, le total devant se financer par l’émission d’obligations municipales. Les travaux débutent en août 1917 sur une portion du terrain du parc Laurier située près de la rivière. Le gouvernement fédéral, propriétaire de ce terrain, et qui le garde comme réserve militaire à côté des casernes, accorde à la Ville un bail de 90 ans pour un dollar de loyer par année. En 1918, la construction d’une tour d’eau de 110 pieds de hauteur est terminée en retrait de la rue Longueuil, sur le site le plus élevé de la ville, afin de profiter au maximum de la gravité, et juste en arrière de l’endroit où se trouvait le bureau et le réservoir (d’un type moins élevé) de l’ancien aqueduc. Il s’agit donc d’un énorme réservoir, de la forme d’un cylindre vertical couvert d’un toit conique, monté sur un pylône, et pouvant contenir 250 000 gallons d’eau. Son rôle est d’assurer une pression d’eau suffisante et uniforme dans les canalisations, et il sera aussi utile en cas d’incendie ou de panne d’aqueduc. On pourra voir sa silhouette se découper dans le ciel de Saint-Jean pendant une soixantaine d’années, soit jusqu’à son démantèlement au printemps de 1979».[20]
Ne restera donc du vieil aqueduc que la maison de la rue Longueuil qui abritait le réservoir de bois. C’est entre 1915 et 1918 qu’on élèvera le château-d’eau, le réservoir démoli au début de juin 1979. Cette immense structure métallique pesant environ 200 tonnes avait une capacité de quelques 175 000 gallons d’eau, donc plus petit que celui qui était prévu. Élevé en hauteur, il assurait une pression qui permettait à une plus grande quantité d’eau d’approvisionner demeures, commerces et petites usines de la ville de Saint-Jean. Au début, le métal de revêtement du réservoir est noir et les caractères de SAINT-JEAN sont en blancs. Plus tard, le métal sera gris et les caractères noirs. Le contrat d’achat du terrain est daté de 1929. Le réservoir nouveau servait également en cas d’incendie ou d’un manque à l’usine de filtration jusqu’en 1971. Sa masse d’eau compensait la perte de pression dans le réseau d’aqueduc et à cette date, une pompe sera installée à l’usine de filtration pour relever cette fonction, rendant le réservoir désormais inutile. L’eau de la rivière est maintenant traitée au «sulfate d’alun», filtrée au moyen de bains de sable, puis chlorée. Enfin, les maladies d’ordre hydrique disparaissent de la vie quotidienne des Johannais.


De février 1919 à février 1923, le docteur Alexis Bouthillier est maire de Saint-Jean. Né à Saint-Constant le 29 juillet 1870, il s’établissait médecin à Saint-Jean en 1904 après avoir pratiqué 8 ans à Saint-Blaise et 2 ans à Montréal. Il aménage dans l’ancienne maison du maire Joseph Delagrave et du courtier Charles Arpin, maison qui sera plus tard le pavillon des infirmières et un centre au Département de Santé Communautaire de l’Hôpital du Haut-Richelieu. Aujourd’hui cette demeure est laissée dans un abandon pitoyable afin d’être éventuellement démolie pour permettre à un promoteur de couler un stationnement. Échevin de la ville de 1915 à 1917, il est élu maire de 1919 à 1923 au moment même où il est élu député à la Législative.

De février 1923 à février 1927, Pierre Trahan, contracteur et entrepreneur de la ville, patriarche des entreprises Trahan, est élu maire. De février 1927 à juin 1936 - plus de 9 ans ce qui exceptionnel comme durée -, Georges Saint-Germain est maire à son tour. Sous son mandat, le 2 décembre 1929, le Conseil de Ville passe une résolution dans laquelle il déclare «avoir vu et étudié le nouveau sceau municipal et les armoiries de la Cité préparées sur la suggestions de M. l’abbé Armand Chaussé, Supérieur du Collège de Saint-Jean». Il s’agit du blason comportant les armoiries de Saint-Jean : «la partie inférieure du blason de teinte verte symbolise les sols, le centre argenté représente les eaux du Richelieu et la partie supérieure sur fond bleu figure l’azur. L’aigle, tenant dans son bec un laurier, symbolise Saint-Jean l’Évangéliste. Les ailes de l’aigle sont déployées en guise d’envol et corroborent la devise de Saint-Jean : in alta».[21] La Cité offre ses remerciements à l’abbé Chaussé et vote une somme de $ 25. - somme énorme pour ce temps de crise généralisée -, qui est remise à Mère Sainte-Jeanne de la Visitation pour «le travail des préparation et confection du sceau et des armoiries» Il faudra attendre 1966 pour que la Cité enlève le drapeau Union Jack sis au-dessus de l’aigle et qui confère au blason la forme d’un écu anglais. Aujourd’hui, tel qu’il se présente, le blason a la forme d’un écu français.

Joseph P. Maynard succède au maire Saint-Germain en février 1939. Durant toute cette période, le siège de l’Hôtel de Ville est situé dans un édifice sis à l’angle nord-ouest des rues Jacques-Cartier et Place du Marché. Beaucoup plus modeste que l’actuel Hôtel de Ville, c’est un édifice de 2 étages plus une mansarde. Un grand mur de pierres longe la rue de la Place du Marché, à l’arrière de l’Hôtel de Ville. L’édifice sera démoli en 1955. Le service des pompiers réside toujours à l’édifice de la pompe, derrière la Place du Marché. Le personnel est toujours aussi nombreux. En 1906, 22 hommes assurent la protection contre les incendies et 3 voitures tirées par les chevaux le déplacement du matériel et le transport des hommes. Les incendies, pour leur part, demeurent un fléau craint par tous. En 1925, un incendie ravage tout l’édifice situé à l’angle nord-ouest des rues Champlain et Place du Marché. Les pompiers n’eurent pas loin à faire pour se rendre, de sorte que les fondations sont à peu près restées intactes, grâce à la vigilance du chef de la police et des pompiers de l’époque, M. Philias Meunier.



En février 1939, Georges Fortin est élu maire de la Cité de Saint-Jean, c’est lui qui accompagne Maurice LeSieur lors de la célèbre visite guidée du Parlement fédéral par le député Martial Rhéaume afin d’obtenir l’École d’Aviation à Saint-Jean dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Moïse Lebeau lui succède en mai 1942 jusqu’en février 1945. C’est l’époque cruciale de la guerre pendant laquelle Louis-O. Régnier est président régional pour les différentes campagnes d’emprunt pour la victoire. Le 18 octobre 1943, le maire Lebeau lui donne la souscription de la Cité :

Joseph Solyme Messier (1907-1909)
Alphonse Frédéric Gervais (1909-1913)
Luc Papineau (1913-1916)
Joseph-Laurent Pinsonneault (1916-1917)
Henderson Black (1917-1919)
Alexis Bouthillier (1919-1923)
Pierre Trahan (1923-1927)
Georges Saint-Germain (1927-1936)
Joseph-Frédéric Mayrand (1936-1939)
Georges Fortin (1939-1942)
Moïse Lebeau (1942-1945)

À partir de 1911, les noms de rues de Saint-Jean commencent enfin à se franciser. Les noms anglais, encore abondants, cèdent devant des noms français. Des rues même sont rebaptisées. Un plan de Town of Saint-Johns de cette année présente aussi bien les rues existantes que celles projetées par les ingénieurs de la Cité. On a la curiosité d’y voir des noms de rue plutôt étranges : une rue Jackwood qui n’a jamais existé et des rues Drolet et West qui apparaîtront bien plus tard. La rue Saint-Thomas, le terme ancien qui a subsisté le plus longtemps, est rebaptisée Foch après le passage par Saint-Jean du maréchal français qui a mené les troupes alliées durant la Grande Guerre. Saint-James devient naturellement Saint-Jacques de même Market Place du Marché. Lemoine se transforme en Frontenac; Factory ou Glass Factory en Boulevard Gouin; Park, qui va jusqu’aux cours de tennis à l’arrière du Cégep actuel et qui existe encore à sa largeur initiale à cet endroit, devient Montcalm; Grant devient Laurier; Duchesne en Notre-Dame; Saint-John, appelé le rang des amoureux en ce temps-là, prend le nom de Mercier; Albert devient Collin du nom du curé; Queen passe à Bouthillier, du nom du maire et député, Saint-Peter se traduit par Saint-Pierre; Allen en Cousin en l’honneur du maire Cousins; West deviendra MacKenzie King du nom du Premier ministre libéral du Canada; Drolet se fera Papineau; Alexandre sera Lafontaine; Hermine deviendra Dollard et enfin Henry en Black. Des traductions littérales de noms de saints, on change parfois complètement le nom de la rue pour honorer une personnalité locale, tradition qui se poursuit de nos jours. Des rues percées à travers des champs abandonnés ou cultivés par des petits fermiers s’étirent jusqu’au boulevard Saint-Joseph. Si le centre-ville est parfaitement dessiné, les paroisses Saint-Edmond et Notre-Dame-Auxiliatrice vivent encore entre la campagne et la ville.

Députation fédérale au milieu du XXe siècle. Les députés que Saint-Jean envoie à la Chambre des Communes à partir du début du siècle se feront moins visibles que leurs prédécesseurs Bourassa et Béchard. À partir de 1900, le Parti Libéral est assuré de conserver le comté de Saint-Jean-Iberville pour les 65 prochaines années. La dynastie des Demers occupe les 20 premières années de l’histoire du comté fédéral au XXe siècle.

Louis-Philippe Demers est élu député à la Chambre des Communes en 1900. Sa première sortie importante, de concert avec le député provincial du comté, Philippe-Honoré Roy, se porte contre le Cour Suprême qui a osé briser un jugement rendu par un tribunal de première instance dans un procès contre le Canadien Pacifique et reconfirmé par la suite par la Cour d’appel. Roy propose un bill qui restreint le droit d’appel - de le limiter aux tribunaux de la province -, en matière de droits civils et de propriété. Louis-Philippe Demers présente un bill analogue aux Communes afin de limiter la juridiction de la Cour Suprême aux causes fédérales et interprovinciales. Toutes ces mesures contribuent au mouvement anti-impérialiste qui déchire la politique fédérale. Demers participe également à une cabale contre son prédécesseur, Israël Tarte, qui est redevenu candidat conservateur et tente de se faire élire dans le comté de Sainte-Marie à Montréal. L’animosité envers le transfuge est particulièrement féroce. Le 28 mars 1905, Demers prononce un discours aux Communes, en anglais, en faveur des Écoles du Nord-Ouest, après Rodolphe Lemieux et Henri Bourassa… avant Armand Lavergne, nationaliste et gendre de Roy. En 1905, Louis-Philippe Demers est nommé juge à la Cour Supérieure du district de Saint-François, ce qui lui laisse quand même le temps de participer à la fameuse campagne du comté de Drummond-Athabaska où se présente un candidat du Parti Nationaliste d’Henri Bourassa, définitivement séparé du Parti Libéral. Son candidat est élu. Les Libéraux décident de prendre leur revanche dans l’élection provinciale du comté de Saint-Jean à la mort de Gabriel Marchand. Cette campagne, qui verra l’élection de Marcellin Robert, permet à Demers, le 26 novembre 1910, libéral respecté de son parti, de prendre la parole dans son propre comté, entouré des plus grandes figures du parti, dont Raoul Dandurand et Ernest Lapointe. L’élection de Robert est assurée et l’affront de Drummond-Arthabaska vengé.

Dans cet affrontement entre Libéraux de Laurier et Nationalistes de Bourassa, Demers participe encore à une assemblée tenue par le libéral Rodolphe Lemieux à Saint-Constant le 18 juin 1911. Les problèmes entre la langue française et la langue anglaise s’accentuent dans les luttes qui précèdent le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Demers se veut le défenseur des droits des francophones : 
«La Province de Québec ne lâchait pas. En Cour Supérieure de Montréal, dans une affaire entre plaideurs anglais, un témoin demanda s’il pouvait déposer en français. - "Certes, monsieur, dit le juge Demers, ce n,est pas au moment où nos voisins d’Ontario contestent les droits de notre langue que nous en abandonnerons une parcelle chez nous". Et il dut réprimer les applaudissements. Le juge Louis-Philippe Demers était l’ancien député de Saint-Jean et Iberville, qu’il avait en quelque sorte concédé à son frère en montant sur le banc. Érudit et très distingué, il enseignait le droit à l’Université. À son cours suivant, les étudiants lui firent une ovation»[22]
À partir de 1906, en effet, Marie-Joseph Demers avait remplacé son frère comme député libéral du comté aux Communes. Il participe donc aux frictions opposant impérialistes et nationalistes canadiens-français, Parti Libéral et Parti Conservateur. La division du Parti Libéral est la cause de la défaite de Laurier devant le Conservateur Borden. Le problème des Écoles du Keewatin prolonge la crise des Écoles du Manitoba, et Marie-Joseph Demers vote dans le même sens que ses pairs libéraux. Aux Communes, il ne cesse d’attaquer les ministres conservateurs alors que nous sommes en pleine guerre mondiale. Marie-Joseph Demers est réélu en 1911 puis en 1917. De plus, il participe à la défense de la langue française ouvertement attaquée par les Ontariens qui refusent son expansion dans leur province (l’affaire du Règlement XVII).

Les libéraux critiquent la conscription, mais non la participation à la guerre. Les conservateurs, soutenus par les impérialistes, reprochent aux Canadiens-français de ne pas se porter volontaire au front. Demers et Lapointe défendent le patriotisme de ces derniers. Comme son frère, Marie-Joseph Demers est nommé à son tour juge à la Cour Supérieure. Cet honneur oblige donc le comté à se choisir un nouveau député fédéral. L’élection partielle de 1922 porte au siège Aldéric-Joseph Benoit qui restera député de Saint-Jean jusqu’en 1930. Élu avec 2 551 votes de majorité sur son adversaire, l’avocat Stanislas Poulin, c’est lui qui inaugure le monument du fort Saint-Jean en 1926. Le discours que Benoit prononce à cette occasion laisse présager la politique que suivront les députés fédéraux jusqu’à nos jours : la défense de l’agriculture et le développement de la base militaire. Présidant une succession de fêtes patriotiques et nationales, Aldéric-Joseph Benoit fera peu parler de lui, inaugurant l’ère des députés fédéraux back benchers. Réélu en 1926, il ne se représente pas aux élections fédérales de 1930 et cède la candidature à Martial Rhéaume «boucher et dépeceur de viandes» qui, jeune, faisait partie de l’équipe de hockey Les Canadiens de Saint-Jean alors que Paul Beaulieu en était le capitaine durant la saison d’hiver 1923-1924! qui est assuré de son siège aux Communes pour les 15 prochaines années. Le mandat de Rhéaume, coincé entre le gouvernement King, la Seconde Guerre mondiale et la crise de la conscription. Le gouvernement King s’était fait réélire avec la promesse faite aux Canadiens-Français du Québec qu’il ne proclamerait pas la conscription. Mais les pressions du Canada-Anglais sont trop fortes et King pense soulager sa conscience en portant la question en référendum : «Consentez-vous à libérer le gouvernement de toute obligation résultant d’engagement antérieurs restreignant les méthodes de mobilisation pour le service militaire». À la question ainsi posée, le comté fédéral de Saint-Jean-Iberville-Napierville, sur les 20 510 électeurs inscrits, 16 328 vont voter dans 92 bureaux de votation. Sur ce nombre, 164 votes sont rejetés, 2 362 répondent OUI mais 13 802 votent NON. Dans la Province de Québec, 376 188 répondent OUI et 993 633 répondent NON. Mais c’est le vote canadien qui finalement est appelé à décider : 2 943 5143 sont en faveur du référendum fédéral et 1 643 006 répondent non. La majorité des OUI est aussi écrasante au Canada que celle des NON l’est au Québec. Aux élections de 1945, les Libéraux fédéraux ne peuvent être certains de garder le comté avec Martial Rhéaume comme candidat, il est donc remplacé par J. Alcide Côté.

Louis-Philippe Demers (1900-1906)
Marie-Joseph Demers (1906-1922)
Aldéric-Joseph Benoît (1922-1930)
Martial Rhéaume (1930-1945)

Un député de Saint-Jean termine sa carrière en prison. Philippe-Honoré Roy, dont nous avons beaucoup parlé, succéda à Félix-Gabriel Marchand à sa mort, en 1900. Il restera député du comté provincial de Saint-Jean jusqu’en 1908. Cet avocat et hommes d’affaires né à Sabrevois était, en 1894, secrétaire de l’Association Saint-Jean-Baptiste. Il invitait les sociétaires à fréquenter les basars organisés le jour de la fête de la Saint-Jean par un comité de dames patronesses dirigé par madame Béique, épouse du député libéral de Saint-Hyacinthe et conseiller de Laurier. La collecte avait pour but de «contribuer au parachèvement d’un édifice destiné à la gloire et la forteresse de notre nationalité canadienne-française», c’est-à-dire le Monument National, à Montréal. À l’époque, Roy n’était pas encore inscrit au Parti Libéral. Comme Tarte, il se fit transfuge du Parti Conservateur le soir du 24 avril 1896, lorsque Laurier lança sa campagne électorale au Parc Sohmer, à Montréal, dans une atmosphère de kermesse avec défilés patriotiques et feux d’artifices. Roy se précipita alors, comme un nouveau Claudel politique, vers les bureaux du journal Le Soir afin de répudier ouvertement le Parti Conservateur. À la mort de Marchand, il sauta directement dans l’arène politique. Au cours des élections du 25 novembre 1904, il est réélu contre ses adversaires, Me Antonin D. Girard, avocat conservateur et James O’Cain, marchand de charbon et ancien président du Parti Libéral du comté de Saint-Jean. La candidature de Roy ne fait donc pas l’unanimité parmi les militants libéraux. C’est au moment où Roy tient à lui seul les rennes de la Banque de Saint-Jean. Le Premier ministre Simon-Napoléon Parent doit lui aussi affronter la tourmente : beaucoup de ses stratèges, dont le plus important est Lomer Gouin, s’opposent à sa politique entachée d’irrégularités. Roy se lie avec Gouin. Le 15 janvier 1907, à l’ouverture de la session, Philippe-Honoré Roy est élu Orateur de l’Assemblée. Réputé pour sa courtoisie, il devient en 1908 l’homme lige du puissant Trust électrique Montreal Light, Heat and Power Company au moment même où il décide de se porter candidat à la mairie de Montréal. L’électrification urbaine est une excellente occasion de faire de l’argent et, on le sait, Roy n’a jamais assez de sous en poche. Il apparaît donc comme le candidat du Trust. La Presse et La Patrie lui opposent l’échevin Louis Paquette, important entrepreneur de Montréal. Paquette est élu par 14 710 voix contre 11 914 pour Roy.

Les élections à la mairie de Montréal ont lieu en février 1908, le 8 juin suivant, Roy abandonne son poste de député de Saint-Jean pour laisser la place à Gabriel Marchand. Il n’a d’ailleurs pas le choix. Le scandale de la Banque de Saint-Jean vient d’éclater et la fermeture décrétée. Le procès s’ensuit et Roy est reconnu coupable. Il décède le 17 décembre 1910 dans sa cellule à la prison de Saint-Vincent-de-Paul. Une telle disgrâce n’est pas courante. Avoir brigué de si hautes fonctions (le Président est le personnage le plus important de l’Assemblée législative) et manipulé tant d’argent, la Fortune s’était retournée contre lui d’une manière impitoyable qu’on n’ose plus imaginer aujourd’hui. Pour le comté, ce n’était là que la première d’une série d’impromptus.

Impromptus dans le comté provincial de Saint-Jean. Chaque fois qu’un député de Saint-Jean meurt en fonction, c’est l’occasion de grands bouleversements au sein du gouvernement provincial et du Parti Libéral. Non pas que le premier fait soit la cause du second, mais que le premier se déroule toujours au moment même où ce bouleversement ajoute à une crise partisane interne. Ce fut le cas à la mort de Félix-Gabriel Marchand; ce sera le cas à la mort de son fils, Gabriel, comme ce le sera à la mort du docteur Bouthillier. En 1910, à la mort de Gabriel Marchand, le parti est menacé par le rayonnement du Parti Nationaliste d’Henri Bourassa, qui débauche beaucoup parmi les rangs libéraux, tandis qu’en 1942, le décès accidentel du député libéral sera l’occasion pour l’équipe de l’Union Nationale de Maurice Duplessis de prendre, pour la première fois, le comté aux Libéraux.

Gabriel Marchand est élu en juin 1908. Né à Saint-Jean le 29 janvier 1859, il étudia le droit et fut reçu avocat en 1884. Son bureau était situé à l’angle des rues Saint-Jacques et Longueuil. Tout comme son père, il était devenu rédacteur en chef du Canada-Français. Tout aussi intéressé à la politique que son père, il fut son secrétaire alors qu’il était Président de l’Assemblée. Ce travail fut toutefois de courte durée puisque Gabriel Marchand fut nommé protonotaire à la Cour Supérieure pour le district d’iberville en novembre 1887. Le 8 juin 1908, Gabriel Marchand se présente pour succéder à Roy et rassurer ainsi les électeurs après un mandat qui a laissé beaucoup d’amertume parmi les citoyens. Cet homme, dont l’éducation fut suivie de près par son père, touchait lui aussi à la littérature et on lui doit la composition d’une pièce de théâtre qui semble assez bien le refléter : Le Timide, qu’il fait représenter, avec grand succès, au Théâtre des Nouveautés à Montréal. Durant cette période troublée, la présence de Marchand dans le comté de Saint-Jean est un atout certain pour le Parti Libéral, et ce jusqu’à ce que la mort le saisisse subitement, le 16 septembre 1910, à sa résidence de Saint-Jean.

Le Parti Libéral du Québec sort alors d’une défaite humiliante. Henri Bourassa vient de faire élire son candidat dans le comté de Drummond-Arthabaska. Le cheval de bataille que monte Bourassa est la Marine canadienne dont il voudrait qu’elle ne serve que les intérêts immédiats du Canada et non de l’Empire britannique. Le mot conscription flotte déjà dans l’air alors que les tensions sont énormes en Europe. Le 26 novembre 1910, lors de l’élection partielle, les ministériels libéraux-fédéraux Brodeur, Béland et le sénateur Raoul Dandurand entourent Louis-Philippe Demers, député de Saint-Jean aux Communes et Ernest Lapointe qui prennent la parole à Saint-Jean dans le but d’expliquer que les Lois de la Marine ne signifient nullement la conscription. Le 3 décembre suivant, Conservateurs et Nationalistes répliquent, toujours dans le comté de Saint-Jean. Neuf orateurs se succèdent en démontrant que si les Lois de la Marine ne signifient pas la conscription, elles en préparent le terrain. Pendant ce temps, les Libéraux provinciaux ont porté leur choix sur le candidat Marcellin Robert, cultivateur à l’aise de Saint-Blaise, pour être le prochain député du comté de Saint-Jean. L’opposition conservatrice lui oppose un cultivateur instruit, Henri Hébert. Lomer Gouin est chef du Parti et Premier ministre. Le Canada-Français proclame le mot d’ordre : Il faut que Saint-Jean soit la revanche de Drummond-Arthabaska!

L’absence de Bourassa cause un sérieux handicap à l’organisation des Nationalistes provinciaux. Le chef est en effet parti mener sa propre enquête sur la situation internationale en Europe. Les Libéraux, de leur côté, décident de ne pas renouveler l’erreur de la campagne fédérale de Drummond-Arthabaska en ne négligeant pas la propagande dans le comté. Ainsi, ils envoient leurs meilleurs orateurs supporter le candidat Robert - qui disparaît bien vite derrière les grandes figures du parti -, tandis que les Nationalistes ne trouvent aucun orateur qui puisse faire aussi bien que Bourassa lui-même. Les résultats ne se font pas attendre et le 29 décembre, le candidat du gouvernement l’emporte par une majorité de 600 voix, sensiblement plus forte que celle de Gabriel Marchand en 1908.[23] Marcellin Robert est ainsi élu quatrième député du comté de Saint-Jean et complète le mandat de Gabriel Marchand (1910-1912). 

Une fois élu, on relègue bien vite le nouveau député aux oubliettes. L’important, après tout, n’était-ce pas de venger le coup de Drummond-Arthabaska? Pis encore. À la convention libérale pour l’élection de 1912, la candidature de Robert est contestée! Cette fois-ci, c’est le comté qui vit un schisme et non le Parti. En effet, le Parti Libéral du comté est divisé par la fameuse querelle qui oppose alors le Collège Sainte-Marie-de-Monnoir au nouveau Collège de Saint-Jean, sous la direction de l’abbé Papineau et consacré par l’archevêque, Mgr Bruchési. Aux grands maux, les grands remèdes pour sauver le comté du schisme : c’est Lomer Gouin lui-même qui se portera candidat dans Saint-Jean. Gouin est allié à Mgr Bruchési dans la querelle du Collège et un interdit romain vient confirmer la décision de l’Archevêque de Montréal. Le Collège Sainte-Marie-de-Monnoir sera obligé de fermer ses portes et de disperser ses frères enseignants. Devant cette décision, l’opinion publique est montée à la fois contre Bruchési et Gouin. Qu’importe, il faut obstruer la césure qui menace de faire passer le conservateur :
«… aux élections du 15 mai, le Premier ministre s’était fait élire à la fois dans Portneuf et dans Saint-Jean, fief libéral. Bien qu’il eût l’intention d’opter pour Portneuf, son comté natal, il n’en restait pas moins, jusqu’à nouvel ordre, député de Saint-Jean à la Législative. Et l’opinion était assez montée pour que Sir Lomer Gouin et le député fédéral Joseph Demers fissent une démarche auprès de Mgr Bruchési le priant d’autoriser les prêtres à rouvrir le collège (Sainte-Marie-de-Monnoir) après leur soumission. L’archevêque, courtois mais inflexible, se retranche derrière la décision romaine».[24]
Une fois la tempête passée, Gouin peut démissionner du siège de Saint-Jean pour déclencher des élections partielles où Marcellin Robert pourra se présenter à nouveau. Il est élu le 10 novembre 1913. C’est sous son second mandat que sera construit, entre 1914 et 1916, en pleine guerre, le pont Gouin, prétexte à de somptueuses cérémonies où les 2 alliés de la veille dans l’affaire du Collège de Saint-Jean, Sir Lomer Gouin et Mgr Bruchési, sont rassemblés. Marcellin Robert reste député jusqu’en 1919.

Lorsque Marcellin Robert se retire de la vie politique, le docteur Alexis Bouthillier se porte candidat libéral aux élections générales du 23 juin 1919 afin de représenter le comté de Saint-Jean à la Législative. Il est élu, puis réélu sans interruption en 1923, 1927, 1931, 1935, 1936 enfin en 1939 (pour le nouveau comté de Saint-Jean-Napierville). Imbattable dans son comté, le médecin rallie derrière lui une bonne partie de la population, restant ainsi 21 années consécutives député du comté.

Le Dr Bouthillier est un député différent de ses prédécesseurs. Politiquement, son mandat est terne. Il n’a pas l’activité fébrile d’un Marchand ni les ambitions de Roy. Il semble même que le seul rôle politique important qu’on puisse lui attribuer serait sa mort tragique! Cela tient sans doute à sa personnalité. Âme généreuse disponible pour soigner les pauvres gratuitement, il n’en demeure pas moins un homme doté d’une humeur acariâtre. Il n’hésite pas à blasphémer en présence des religieuses qui administrent l’hôpital de Saint-Jean. L’engagement politique est pour lui un moyen d’améliorer les soins de santé dans la Province et surtout son comté. Ainsi, obtient-il du gouvernement provincial $ 250 000 pour l’agrandissement de l’hôpital de Saint-Jean. Il obtient un montant identique pour le réaménagement du pont Gouin, dont le tablier est déjà trop étroit pour les automobiles qui circulent maintenant dessus. C’est d’ailleurs la quote part du gouvernement provincial sur une somme de $ 500 000 attribuée pour ce pont. De nombreux travaux routiers sont entrepris, surtout sur les routes Saint-Jean-Montréal et Saint-Jean-Rouse’s Point. Après l’incendie du Collège de Saint-Jean, il faudra contribuer à la construction du nouveau Séminaire. Pendant les heures sombres de la Grande Crise de 1929, le Dr Bouthillier réussira à obtenir de Québec la somme de $ 234 385 en octroi pour travaux de chômage et une somme de $ 37 000 en secours direct.

Le 1er mars 1932, le Dr Bouthillier vend sa résidence de la rue Jacques-Cartier à la Communauté des Sœurs Grises. Les religieuses s’en servent alors pour donner des cours et y loger les infirmières de l’hôpital voisin. Le prix de vente est de $ 19 300. Le Dr Bouthillier déménage dans sa splendide demeure de Saint-Blaise, le Château Beau Castel. Sa réputation est telle qu’il pourra soustraire le comté à la vague bleue de 1936 qui porte, pour un premier mandat Maurice Duplessis de l’Union Nationale au pouvoir. Les choses auraient sans doute continué ainsi si le destin n'avait frappé une nouvelle fois un député de Saint-Jean à la Législative.

Dans l'après-midi du lundi 2 décembre 1940, une automobile contenant 2 passagers est violemment heurtée par un train à la hauteur du passage à niveau de la rue Champlain, non loin de la gare du Canadien Pacifique. Le conducteur du véhicule, le maire Wilfrid Girard de la paroisse Notre-Dame-du-Mont-Carmel de Lacolle n'a pas aperçu le train. Celui-ci happe la voiture qui reste accrochée à ses flancs et la traine sur une certaine distance, jusqu'au viaduc qui enjambe la rue Richelieu. L'auto reste suspendue dans le vide, attachée au chasse-pierres de la locomotive. Une foule se précipite sur les lieux du spectaculaire accident. Le conducteur, placé à la gauche du véhicule, le maire Girard, s'en sort indemne à l'exception de quelques égratignures. Mais qu'elle n'est pas la stupeur des citoyens de reconnaître en l'autre passager le député Bouthillier.

Les gens s'empressent de sortir le docteur de l'automobile. On parvient à arracher une porte arrière, à basculer le siège avant de façon à avoir le blessé dans la position horizontale. Le docteur, assis à la droite du conducteur, a reçu le coup de la collision. Il n'a pas perdu connaissance et on s'empresse de le conduire à l'hôpital où les radiographies révèlent qu'il a subi une fracture du bassin et du thorax. Le matin du mercredi 4 décembre 1940, le Dr Bouthillier décède à l'âge respectable de 70 ans. La peine est grande à Saint-Jean et le deuil est général dans tout le comté. La dépouille mortelle est exposée en chapelle ardente dans le salon des médecins de l'hôpital de Saint-Jean où 10 000 personnes défilent de manière ininterrompue devant le corps. Des imposantes funérailles sont présidées par Mgr Forget et le corps est inhumé dans le Nouveau cimetière de Saint-Jean. Avec lui disparaît aussi le dernier Âge de Prestige de la Ville de Saint-Jean. Une relève de génération vient de sonner.

C’est ainsi que le jeune Paul Beaulieu peut être élu député de l’Union Nationale dans le comté de Saint-Jean. La constance libérale est définitivement rompue, mais Saint-Jean se dote d’une nouvelle réputation, celle d’être comté baromètre; c’est-à-dire que le député du parti élu à Saint-Jean annonce le parti qui formera le prochain gouvernement.

Gabriel Marchand (1908-1910)
Marcellin Robert (1910-1912)
Lomer Gouin (1912)
Marcellin Robert (1912-1919)
Alexis Bouthillier (1919-1941)
J.-Paul Beaulieu (1941-1960)

Deux nouvelles paroisses. Devant l'afflux de nouvelles populations dans le quartier nord (entre les voies du Canadien Pacifique et les nouvelles résidences proches de la Singer et les limites de la paroisse de Saint-Luc), le 5 octobre 1906 est fondée la paroisse Notre-Dame-Auxiliatrice et l'abbé Pierre-Déziel Labrèche, alors vicaire de la paroisse-mère Saint-Jean-l'Évangéliste, en est nommé curé. Bien qu'il n'y ait pas encore d'église, les célébrations religieuses se déroulent dans une maison privée appartenant à Mme D.-E. Langlois, sur la rue Saint-Paul. C'est là que le curé Labrèche célèbre le premier baptême (22 octobre 1906) et le premier décès (25 octobre 1906), ainsi que 2 mariages la même journée, le 26 novembre 1906.

L'année suivante, et jusqu'en 1924, l'église aménage dans une chapelle dont la pierre angulaire est bénite le 28 avril 1907 par Mgr Armand Racicot, évêque-auxiliaire de Montréal. Il s'agit d'une construction de brique dotée d'une double volée d'escaliers et 2 rangées de lucarnes au toit. Cette chapelle sert également d'école et de presbytère. Une façade de l'édifice donnait du côté de la rue Salaberry et servait de résidence aux religieuses de la congrégation de Notre-Dame qui enseignaient dans la paroisse. Cette bâtisse s'élevait au milieu de l'actuelle cour de l'école J.-Amédée-Bélanger. La bénédiction de la paroisse est prononcée par Mgr Paul Bruchési, le 15 décembre 1907.

Dès 1920, les paroissiens parlent de construire une véritable église, et le 4 décembre 1921, un terrain situé entre les rues Saint-Louis et Saint-Joseph est choisi comme site. Le 19 septembre 1926, Georges Gauthier, administrateur apostolique bénit solennellement le soubassement de la future église. Le 8 décembre suivant, on inaugure l'église par un grand concert et à Noël, on y célèbre la messe. Depuis, ont succédé au chanoine Labrèche, décédé en mars 1940, le chanoine Wilfrid Fernet (1940-1947), le chanoine J. Alcide Gareau (1947), le curé Jean Lequin et puis Mgr Bernard Courville (1977). L'église est fermée depuis le début du nouveau siècle. Cette église était faite pour desservir une paroisse pauvre. L'intérieur de la nef est sombre et, même si elle a conservé l'idée du banc seigneurial, l’ambiance intérieure est une véritable métaphore de la shop qui était le lieu quotidien de ses paroissiens.

En 1930, les résidents, qui habitent le territoire s'étendant de la voie ferrée du Canadien National au nord et les limites sud de la ville, se plaignant de la distance les séparant de l'église Saint-Jean-l'Évangéliste, signent une requête demandant la création d'une nouvelle paroisse en se fondant sur l'accroissement de la population catholique du quartier. Le 8 mars 1930, l'érection de la nouvelle paroisse a lieu et le 20 mars suivant, Magr Georges Gauthier, archevêque-administrateur de Montréal, érige canoniquement la nouvelle paroisse Saint-Edmond. L'abbé Alphonse Forget, alors vicaire à Sacré-Cœur de Montréal, en sera le premier curé. Le 30 mars 1930, la première messe est célébrée dans une très vieille remise située sur l’un des terrains de l’Exposition régionale. Le premier baptême est célébré le 30 mars, la journée même de l’inauguration, le premier mariage le 20 mai, et le premier décès le 15 septembre.

Le 18 mars 1930, la construction d’une église est décidée et Albert Bernier est chargé d’en faire les plans. Le dernier dimanche d’août de la même année, le curé Forget bénit la pierre angulaire en présence d’un grand nombre de paroissiens, et le 25 décembre 1930 le curé Forget peut célébrer la première messe solennelle dans l’église. Le curé Forget demeure alors dans un logis privé, non loin de là. Le presbytère est construit par Pierre Trahan, entrepreneur et maire de la ville et terminé pour le mois de février 1931. En 1930, une résidence privée sert d’école et accueille 75 élèves. En 1933, un ouragan emporte le toit du presbytère et il faut en refaire un nouveau. Le curé Forget meurt en 1950 et est remplacé par Damase Roy, puis se succèdent les curés Jean-Louis Bourdon et André Guillet.

L’église Saint-Edmond offre une nef plus sompteuse que celle de la paroisse Notre-Dame-Auxiliatrice. La décoration rococo de la grande nef convient pour une population aisée, alors que le sous-bassement (aux vitres épaisses jaunes) sert de nef pour des célébrations moins exceptionnelles que la grand’messe. 


Harmonie de la vie religieuse à la paroisse de Saint-Jean. Le curé Charles Collin aura été curé de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste de 1894 à 1917. Quand en 1906 se sépare la paroisse Notre-Dame-Auxiliatrice, le langage populaire distingue la petite de la grande paroisse. C’est vers 1910 qu’on effectue l’exhumation des corps de l’ancien cimetière de la rue Laurier, le charnier causant des problèmes désagréables au voisinage habité, les dépouilles purent être transportées au Nouveau cimetière. Le 11 août 1911, le Conseil de Ville adresse au gouvernement du Québec une demande d’abolition des rentes seigneuriales. Cette résolution est appuyée par les marguilliers de la paroisse, mais il faudra attendre 1916 pour voir s’accomplir le dernier paiement d’arrérages des rentes au baron de Longueuil ($ 111.71). Charles-Antonelli Lamarche sera curé de la paroisse-mère de 1917 à 1922, alors qu’il est consacré évêque de Chicoutimi. J.-Edmond Coursol lui succède et participe à la relève économique de la paroisse.

La vie religieuse à Saint-Jean perpétue des rites de cohabitation des confessions catholiques et réformées. Ainsi, le curé Coursol, au premier tiers du siècle, maintient cette vieille tradition de se faire un devoir, avant la messe de minuit, de sortir sur le parvis de l'église pour aller serrer la main des deux ministres protestants et de les conduire à des prie-Dieu d'honneur à l'avant de l'allée centrale, un pour l'anglican et l'autre pour le pasteur méthodiste. Lors de la proclamation de l'évêché (qui réside dans l'ancien presbytère) cette tradition sera abandonnée. Seule exception : lors d’un incident passé durant les années de guerre, un avion école s'écrase près de la ville, les deux élèves-pilotes, bien que de croyances différentes, ont des funérailles communes à la cathédrale.

Les choses vont si bien pour la paroisse qu’en 1923 et 1924, on rénove l’église. Des travaux sont effectués sur les escaliers des jubés, les planchers, les bancs, mais surtout la façade est complètement refaite. On remplace le clocher par un nouveau, moins élancé. On construit également une cheminée. Le système de chauffage est changé et des travaux de peinture considérable donnent de nouvelles couleurs à l’intérieur de la nef. Le Délégué Apostolique, Mgr Pietro di Maria, inaugure la bâtisse rénovée et le 23 novembre 1924 a lieu la bénédiction de 5 nouvelles cloches qui sonnent toujours les offices du dimanche et les grandes cérémonies. Auparavant, le 18 décembre 1853 avaient été béni un carillon formé des deux premières cloches de l’église. Puis une troisième s’était rajoutée en 1867. Le curé Coursol offre la plus petite des cloches du vieux carillon au St-John’s High School, situé en face de l’église Saint-James. Il y eut bien quelques murmures, mais le curé Coursol, comme le curé LaRocque jadis, ne s’en laisse pas imposer.

Chacune de ces nouvelles cloches a un nom et une inscription. 
LA dièse          - 3 795 kgs (8 385 lbs), Saint-Jean (évangéliste). Les Armes de Mgr Gauthier (alors évêque du diocèse de Montréal), le Sacré-Cœur, une Croix, le pape Pie XI, George V Roi, Mgr Georges Gauthier, Archevêque et Messire Jos. Ed. Coursol, Curé. Sa devise est prise hors de l’évangile de Jean : Aimez-vous les uns les autres A.D. 1924.

RÉ dièse          1 589 kgs (3 508 lbs). Saint-Paul. Effigie de l’apôtre Paul, de l’Immaculée Conception, les Armes de Mgr Bruchési, une Croix et les noms des marguilliers de 1923-1924 : Isaïe Hevey, Paul Labelle, Willie Bourgeois et F.-X. Archambault, N.P.. Sa devise  est J’ai combattu le bon combat. A.D. 1924.

FA                   1 145 (2 528 lbs). Joseph-Edmond. Effigie de Saint-Joseph et de Jeanne d’Arc (récemment canonisée), ainsi que des anciens curés de la Paroisse : Mgr M. Gaulin (1828), J.-F. Morisset 1831, Mgr Chas Larocque 1844, F. Aubry 1866, Chs Collin 1894, Chs Lamarche 1917 et J.-E. Coursol 1922. Sa devise : Allez à Joseph A.D. 1924.

SOL                 779 kgs (1 720 lbs) Saint Jean-Baptiste. Effigie du Précurseur, de Pierre Trahan (maire), de A.-J. Benoît (député fédéral) et du Dr Alexis Bouthillier (député provincial). Sa devise : Tu es le prophète du Très Haut A. D. 1924.

LA dièse          473 kgs (1 044 lbs) Sainte-Anne. Effigie Sainte-Anne et Saint-François. Sa devise : Bonne Sainte-Anne, priez pour nous A.D. 1924.
En 1934, Wilfrid Charbonneau succède au curé Coursol. Depuis un an, le Diocèse a été érigé et la paroisse ne porte plus désormais que le nom de la Cathédrale.


De 1904 à 1937, la paroisse de Saint-Jean a été le siège de nombreuses cérémonies à caractères religieux. À la Saint-Jean-Baptiste, la mode est au défilé avec chars allégoriques. Ceux de la compagnie Singer remportent toujours les premiers prix. Le cortège descend une rue Saint-Paul plus large, les chevaux piétinant les rails du petit chemin de fer qui conduit au canal de Chambly. La brigade des pompiers de la Singer, dont le chef est un certain Albert Wilcock, a son propre char. Le 24 juin 1924, le personnel cadre de l’usine reçoit le trophée pour le plus beau char de la parade. La parade emprunte parfois la rue Richelieu, parfois la Place du Marché. Les gens se massent sur les balcons ou se tiennent aux fenêtres et même sur les toits pour assister à une procession comme la Fête-Dieu. Ces cérémonies ont, outre un versant strictement religieux, un autre beaucoup plus patriotique. En 1936, la Fête-Dieu est célébrée dans Saint-Edmond à la résidence de Joseph Meunier, sur la rue Mackinzie-King, où le curé Forget se prend pour célébrer les prières. Souvent, le cortège de la paroisse-mère descend la rue Saint-Jacques pour s’achever au portique de la cathédrale.

En 1928, une cérémonie particulière, la célébration d’un Congrès eucharistique, attire une foule de monde à l’édifice des Chevaliers de Colomb, rue Richelieu. Les groupes sociaux à caractères religieux se développent surtout durant cette période : Chevaliers de Colomb, Dames de Saint-Anne, Filles d’Isabelle, Enfants de Marie, nous les retrouvons à la grandeur de la Province, aussi est-il normal qu’ils s’établissent à Saint-Jean. Leurs membres se dévouent, souvent bénévolement, à la préparation des célébrations paroissiales, organisant tombolas et bingos dans le but de rapporter du financement à la Fabrique et aux œuvres pies.

Création du diocèse de Saint-Jean (1933) et vie diocésaine. L’événement religieux majeur de l’époque reste la proclamation, le 19 décembre 1933, de la création du diocèse de Saint-Jean-de-Québec :
«Elle fut prise, cette décision, par le Pape Pie XI, le 9 juin 1933, déterminant ainsi : que le diocèse de Saint-Jean serait limité, à l’ouest, par le fleuve Saint-Laurent; au nord et à l’est, par les limites adjacentes du diocèse de Saint-Hyacinthe; au Sud, par les frontières entre la Puissance du Canada et les États-Unis d’Amérique du Nord; enfin, au sud-ouest, par les limites du diocèse de Valleyfield».[25]
Depuis longtemps, la demande avait été faite d’ériger Saint-Jean en diocèse. L’accroissement de la population au cours du premier tiers du siècle impose ce choix, mais l’affaire du Collège n’a pas aidé et même, au contraire, retardé la proclamation tant attendue :
«Puis le Saint-Siège écrige le diocèse de Saint-Jean, demandé depuis longtemps - depuis l’époque où les prêtres de Sainte-Marie-de-Monnoir transportèrent leur institution dans cette ville, avec l’espoir d’en faire un séminaire diocésain - et recommandé par Mgr Gauthier depuis 1925. Le Saint-Siège avait attendu l’apaisement de l’affaire. Le nouveau diocèse comptait un collège, 41 paroisses et plus de 65 000 catholiques. Son premier évêque est Mgr Anastase Forget, un an plus tôt Supérieur du Collège de l’Assomption, devenu vicaire général du diocèse de Montréal».[26]
Le 16 mai 1934, Anastase Forget en est nommé le premier évêque. C’est un homme cultivé, doté d’un doctorat en philosophie de Rome et c’est le délégué apostolique, Mgr Andrea Cassulo, assisté des pontifes co-consécrateurs Mgr Deschamps, auxiliaire de Montréal, et Mgr Papineau, ancien Supérieur du Collège de Saint-Jean et maintenant évêque de Joliette qui consacrent le nouvel évêque du diocèse de Saint-Jean. 

Durant les années qui suivent les œuvres diocésaines concernent surtout la jeunesse. Anastase Forget sait faire face à la crise de 1929. À une époque où des familles vivent de la Saint-Vincent-de-Paul et du Secours direct, l'évêque de Saint-Jean obtient un joint venture, un partenariat avec le nouveau gouvernement de l'Union Nationale afin de bâtir ce qui deviendra la Centrale Catholique (devenue depuis le Centre culturel). Le diocèse paie les matériaux et le gouvernement les salaires. Cet édifice, rue Laurier, fait face à la maison du futur Ministre des postes, Alcide Côté. C'est un centre d'activités de loisirs, un centre culturel ouvert aux représentations théâtrales, aux concerts des Jeunesses musicales, à des réunions syndicales. Patronnée par le chanoine Armand Racicot, les abbés Laurent Brault et Yves Tremblay et pour les syndicats catholiques, l'abbé Léopold Gauthier, la Centrale sert surtout aux réunions des mouvements de jeunesse : la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Catholique) (fondée en 1938), la J.E.C. (Jeunesse Étudiante Catholique) (fondée en 1937), la J.I.C. (Jeunesse Indépendante Catholique) (fondée en 1941), les Scouts catholiques et une coop d'habitation. En 1935, Mgr Forget fonde le mouvement des Guides dans le diocèse de même que l’Œuvre des Terrains de Jeux (O.T.J.) où allait s’illustrer le chanoine Armand Racicot. La même année est fondée la maison de retraite Sainte-Bernadette à Saint-Jean, de même qu’une société de colonisation pour venir en aide aux victimes de la crise économique. En 1936, c’est le tour de la fondation de l’École Normale de Saint-Jean, ainsi que de la Jeunesse Agricole Catholique (J.A.C.) (fondée en 1936). Un an plus tard, le journal Le Richelieu, essentiellement conservateur, est déclaré l’organe officiel de l’Action Catholique diocésaine. Parallèlement, Mgr Forget établit les bases du syndicalisme catholique dans le diocèse. Les années de la Seconde Guerre mondiale ne ralentissent pas les activités diocésaines. En 1940, c’est l’inauguration de la Centrale catholique à Saint-Jean ainsi que des premières cellules de la LOC qui promeuvent les coopératives d’habitation et de consommation. En 1941, c’est la fondation de la fédération diocésaine du Cercle des Fermières du diocèse. En 1945, c’est la fondation des Cercles Lacordaire et Jeanne-d’Arc, cercles de tempérance pour lutter contre l’alcoolisme. C’est cette même année qu’arrivent les premières vagues d’immigration sur la rive sud du fleuve, qui vont faire balancer la population du diocèse de la ville de Saint-Jean vers Longueuil. En 1946 est fondé le Centre Mgr Forget pour délinquants.

Cette création du diocèse et des œuvres diocésaines de même que celles de nouvelles paroisses aux deux extrémités, montrent que la ville de Saint-Jean tend à dépasser le triangle contenu entre les deux voies ferrées et le prolongement de la rue Saint-Jacques jusqu’au cimetière passé le boulevard du Séminaire. Ainsi, en 1931, la canalisation du ruisseau Jackwood, l’ancien ruisseau Jourdonnais, du nom d’un pionnier de Saint-Jean établi dès 1753, entraîne finalement sa disparition sous la rue Loyola, tout près de la Villa de retraite des Pères Jésuites et le boulevard du Séminaire. Cette année-là, la population est de 11 256 habitants.

Nouvelles écoles. De 1892 à 1910, James O’Cain remplace Félix-Gabriel Marchand au poste de président de la Commission scolaire de Saint-Jean. De 1910 à 1917, il est remplacé par Alfred N. Deland, puis en 1917-1918 par Marius Grothé. Le Dr N.-A. Sabourin remplit cette fonction de 1918 à 1928. Durant toute cette période, les écoles de rang et les écoles de ville se sont multipliées. Avec la fondation de nouvelles paroisses, chacune tient à avoir son école de garçons et son école de filles. En 1929, l’Académie commerciale Notre-Dame Auxiliatrice fait déjà partie des institutions scolaire, 3 années seulement après l’achèvement de l’église paroissiale.

Le 21 septembre 1906, 340 petits garçons d’âge scolaire sont inscrits à l’Académie commerciale catholique de Saint-Jean, seule institution à être totalement sous la direction laïque du principal L.-J.-O. Doré, le même nombre qu’en octobre 1905. Le nombre des professeurs se maintient. L’Académie se dresse au coin des rues Saint-Jacques et Mercier. C’est un édifice massif dans la mode du temps avec 2 étages et un rez-de-chaussée, un clocheton, 3 lucarnes au toit, des cheminées, des volets aux fenêtres et un long escalier extérieur. Annuellement, environ 8 étudiants sortent gradués de l’Académie, et vont encadrer le professeur et principal de l’école, M. Alexandre-Josaphat Beaulieu, pour la photographie officielle. C’est ainsi, en 1913 - où le futur notaire Yvan Sabourin est gradué -, en 1931-1932, en 1933… en 1937, le vieux J.-A. Beaulieu pose encore une fois avec ses anciens élèves lors d’un conventum. C’est dire que l’Académie commerciale catholique de Saint-Jean est la principale école pour garçons de Saint-Jean durant cette première partie du XXe siècle. À partir de 1932, l’Académie a un nouveau concurrent. Alcide Marcoux (1908-1948) fonde le Collège commercial situé aux 242-244 de la rue Champlain. Mort à l’âge de 40 ans, il a également été vice-président et trésorier de la Chambre de commerce de Saint-Jean.

En 1915, au couvent Notre-Dame pour les filles, désormais sur la rue Laurier, afin de remédier aux attaques de la fièvre typhoïde qui attaquent régulièrement l’institution, la Supérieure fait installer un filtre, mais ce procédé s’avère malheureusement insuffisant. La même année, les religieuses inaugurent les cours d’enseignement ménager à la demande de l’abbé J.-A. Papineau, Supérieur du Collège de Saint-Jean mais aussi aumônier au Couvent, ainsi que des commissaires. Les élèves, pour les remercier, offrent un souper en leur honneur. En 1922, le Surintendant de l’Instruction publique, le notaire Cyrille Delâge de Québec, rend visite au Couvent où il est dignement reçu.

Mais tous les jours ne sont pas fêtes. La vie des couventines redevient banale. Au dortoir, chaque pensionnaire a son lit, sa table de chevet, sa chaise de même que son pot à eau et sa bassine. Une petite cloison sépare chacune des tables permettant une intimité relative aux demoiselles lorsqu’elles font leur toilette. On s’y couche le soir, vers 9 heures, pour se lever vers 6 heures du matin (pour la messe). La nuit, les surveillantes font leur ronde à intervalles réguliers. Le crucifix domine la pièce. Qui sont les jeunes filles qui fréquentent l’enseignement du Couvent? La photographie des finissantes de 1910-1911 nous les présente : la fille du notaire Alfred Deland, la première fille du Dr Alexis Bouthillier, la fille d’Alphonse Gervais, le maire, la sœur de l’abbé J.-A. Papineau, la fille du Dr Samuel-Hector Brosseau et la sœur du chanoine Armand Racicot. 

Tout ne va pas toujours pour le meilleur des mondes au Couvent de la rue Laurier. Au début des années 1930, plusieurs personnes «n’aimaient pas l’enseignement donné par les Sœurs», ce qui explique la nomination d’un Surintendant des écoles par la Commission scolaire doté du pouvoir de visiter toutes les écoles de la ville. Au moment où ces insatisfactions se font entendre, la présidence de la Commission scolaire subit une ère d’instabilité et chaque président se succède en moyenne à tous les ans : le photographe J.-L. Pinsonneault de 1928 à 1931, Léonel Desmarais en 1931-1932, puis J.-L. Pinsonneault à nouveau en 1932-1933, Charles-E. Rameau en 1933-1934 et Ivan Sabourin de 1934 à 1937. C’est alors qu’éclate l’affaire de l’école Lasalle.

En 1932, les Sœurs de la Congrégation sont engagées pour enseigner à l’école Lasalle dans la paroisse Saint-Edmond (plus tard école Félix-Gabriel Marchand). Lorsqu’elles se présentent aux portes de l’école, elles les trouvent scellées et sont obligées de revenir au couvent. Un procès s’engage à l’issu duquel les religieuses l’emportent sur les membres du Conseil municipal qui subissaient une forte pression de la part de la population de la paroisse. Quelques années plus tard, Mgr Forget récompensera la ténacité des Dames de la Congrégation en ajoutant une École Normale au Couvent dans un édifice moderne. De plus, il ne faut pas oublier l'école Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, établie en 1923 entre Saint-Jacques et Saint-Charles, sur le site du Vieux cimetière.

En 1925, l’Orphelinat de Saint-Jean est fondé sous la direction des Sœurs de la Communauté des Petites Franciscaines de Marie. Elles viennent de Baie Saint-Paul, dans le comté de Charlevoix. Elles occupent un local situé au 60 rue Champlain, plus tard emplacement de l’épicerie Spot. À la fin de 1925, il y a déjà 12 pensionnaires. Le 18 novembre suivant, 18 Dames offrent leurs services et fondent l’ouvroir où elles vont coudre chaque mois pour les enfants. Le 9 décembre, l’Orphéon de Saint-Jean, sous la direction de L.-O. Perrier, présente une comédie-musicale au profit de l’orphelinat. C’est la première organisation charitable au profit de l’établissement. Le 17 mai 1926, l’orphelinat ou Centre des Œuvres Saint-Thérèse, déménage au 170 rue Longueuil, le curé Coursol y célèbre la première messe. Les classes de l’Orphelinat ouvrent leurs portes le 6 septembre 1926. Il y a 61 inscriptions, y compris 14 externes. De mai 1927 à 1950, les dames patronnesses organisent chaque année des fêtes champêtres, des parties de cartes, des tirages et une quête annuelle de légumes à l’automne, une quête des œufs à l’occasion de Pâques. Chaque année des excursons et des fêtes sont organisées soit par les Chevaliers de Colomb, soit par la Chambre de Commerce, soit les clubs sociaux ou même le Collège militaire. L’orphelinat profite également des largesses de certaines maisons de commerce qui souscrivent pour éteindre les dettes de l’institution.

L’orphelinat de la rue Longueuil devient vite trop étroit pour contenir 70 enfants qui se partagent 2 bains : un pour garçons et un pour fillettes. Aussi, le 19 avril 1928 marque le début de la construction d’une annexe de 8 par 35 pieds commandée par le maire Trahan. Le 4 septembre 1928, on ouvre un jardin d’enfance où 213 enfants sont inscrits. Le jardin fermera ses portes 9 ans plus tard, en 1937. À partir de cette date, l’orphelinat ne peut accepter que des pensionnaires. Les temps de crises n’épargnent personne, surtout pas les orphelins. À cette époque, le gouvernement verse 0.25 ¢ par jour par enfant; les familles dans la misère abandonnant leurs enfants pensent qu’ils seront mieux à l’orphelinat que dans une famille appauvrie et sans ressources :
«La conversation s’est poursuivie durant de longs moments, les anecdotes se succédant les unes aux autres : par exemple les 5 enfants d’une même famille, abandonnés par leurs parents et que la police avait conduits au Service Social. Comme il arrivait dans ces cas-là, en désespoir de cause, on allait frapper à la porte de l’orphelinat pour demander un placement de "quelques jours" qui s’étirait quelquefois sur plusieurs mois, comme ce fut le cas pour ces 5 enfants…»[27]
La querelle du Collège de Saint-Jean. Depuis 1847, l’idée d’un Collège classique à Saint-Jean avait fait son chemin. L’idée fut reprise de nombreuses fois, mais toujours elle se voyait entravée par des difficultés d’ordre pratique et peut-être aussi par les luttes que menaient certains journaux contre la pléthore de petits collèges. Seulement, en 1905, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, est bien décidé à reprendre l’idée avortée de Mgr Bourget et le concrétiser pour 1909. Éclate alors la querelle du Collège de Sainte-Marie-de-Monnoir qui va devenir celle du Collège de Saint-Jean.

Les professeurs de Sainte-Marie-de-Monnoir, établie à Marieville dans le diocèse de Saint-Hyacinthe, offraient le meilleur enseignement desservi par un personnel qualifié. Leurs élèves pouvaient rivaliser avec ceux issus des meilleurs collèges de Montréal et un certain nombre de politiciens influents avaient fait leurs études dans cette institution. Pourtant, Mgr Bernard, évêque de Saint-Hyacinthe, anticipait la création d’un collège diocésain et écartait Monnoir de ses faveurs. En 1907, un incendie détruit le Collège et, comme il se trouvait mal situé à Marieville, les prêtres songèrent à l’installer ailleurs. Ils reçurent des invitations des citoyens de Sorel qui ambitionnaient, eux aussi, le statut de diocèse et posséder un collège de grande réputation. Malheureusement pour eux, la requête des Johannais les avait devancés. Les professeurs de Marieville savaient que tôt ou tard, en restant dans cette localité, ils seraient étouffés par deux collèges rivaux. Un à Saint-Jean, à 12 milles de distance, et celui de Saint-Hyacinthe à 22 milles. Pendant les vacances de 1908, ils tentèrent un déménagement subreptice à Saint-Jean. Rome d’ailleurs était intervenu pour fermer le collège en 1908-1909. À l’été 1909, les prêtres aménagèrent à Saint-Jean mais perdirent leur juridiction et même le droit de célébrer la messe durant cent jours. Le Collège rouvrit néanmoins ses classes de 1909 à 1911.[28]

Car la ville de Saint-Jean est toujours sous la juridiction du diocèse de Montréal. Lors de l’incendie de 1907, Mgr Bruchési, bien avant Mgr Bernard, en visite de condoléances, laisse échapper une phrase troublante : «Je n’ai pas la clef pour vous faire sortir du diocèse de Saint-Hyacinthe, mais j’ai la clef pour vous ouvrir le diocèse de Montréal, où je vous recevrais volontiers». Le Supérieur de Monnoir, l’abbé J.-A. Lemieux, y entend l’invitation de venir s’établir dans le diocèse de Montréal! Voici donc le nouveau Collège situé sur la rue De Salaberry sans avoir reçu l’exeat de Mgr Bernard. Celui-ci rappelle les religieux. L’abbé Lemieux se rend à Saint-Hyacinthe pour s’expliquer avec l’évêque. Ce dernier ne veut rien entendre et impose son autorité. Mgr Bruchési, pour sa part, désavoue l’interprétation faite par l’abbé Lemieux, et ce dernier accuse l’archevêque de Montréal de renier sa parole et menace d’ouvrir définitivement son collège à Saint-Jean. D’où l’interdit, les prêtres de Monnoir ne peuvent célébrer la messe et doivent se contenter d’y assister comme de simples fidèles, le missel sous le bras. Ils sont considérés comme des rebelles à l’autorité diocésaine.

«Les prêtres de Sainte-Marie-de-Monnoir sont maintenant dans le diocèse de Montréal, et leur attitude côtoie la révolte. Ils possèdent l’appui de la population locale - l’affaire agite toute la région - et celui de leurs anciens élèves…».[29] Diverses suggestions sont proposées pour mettre fin à cette querelle disgracieuse, comme celle de transférer Saint-Jean dans le diocèse de Saint-Hyacinthe, ce qui était inacceptable pour les paroissiens qui travaillaient à obtenir leur propre diocèse. Mgr Bruchési et son chpaitre sont d’ailleurs contre l’idée. Pour sa part, Mgr Bernard repousse l’idée d’acquérir un tel endroit sans perdre en retour des paroisses prospères le long du Richelieu entre Belœil et Sorel. Les Sorelois reviennent à la charge et proposent d’adopter Monnoir. Mgr Bernard refuse cette solution. L’abbé Lemieux persiste. La conséquence prend des porportions démesurées puisqu’en désobéissant à leur évêque et supérieur, les prêtres de Monnoir risquent de provoquer un schisme à l’intérieur du monde clérical et même politique :
«Les prêtres ouvrent leur collège à Saint-Jean. Mgr Bernard, conformément à des instructions reçues de Rome, destitue le Supérieur et l’économe, et envoie un nouveau Supérieur - l’abbé Houle - et un nouvel économe. Ceux-ci sont proprement éconduits. Les prêtres répondent qu’ils ont fait appel "au Pape mieux informé". La population les soutient. L’ancien député Monet, devenu protonotaire à Montréal, puis juge de la Cour Supérieure pour le district d’Iberville, prend leur cause en main…»[30]
De ces anciens élèves, la plupart appuient l’abbé Lemieux. Un créancier anglo-canadien du Collège intente un procès devant la Cour Supérieure de Montréal pour empêcher l’exécution des décisions romaines et épiscopales susceptibles de léser ses droits. Derrière cette tactique, on retrouve des membres du Parti Libéral : «Les prêtres pourront, à la rigueur, dire à leur évêque : "Nous sommes prêts à exécuter le décret de dissolution, mais les tribunaux civils nous en empêchent».[31] Les prêtres de Monnoir supplient le juge Mathieu, ultramontain, de plaider leur cause à Rome. Vaine démarche. Rome s’est prononcée. Entre temps, Mgr Bruchési, qui se conforme aux directives romaines, ordonne la fondation d’un Collège indépendant à Saint-Jean. Le préfet des études au Séminaire de Sainte-Thérèse, originaire lui-même de Saint-Jean où réside toujours sa famille, l’abbé Joseph-Arthur Papineau, se voit nommé premier Supérieur du Collège de Saint-Jean. 

Les débuts du Collège de Saint-Jean ne sont pas faciles, promis à des rancunes féroces et aux difficultés matérielles. La création du nouveau collège ne résoud pas la querelle de Monnoir. Bruchési peut compter sur l’assistance du Premier ministre Gouin en promettant «de résister à Perron, à Monet et aux électeurs de Saint-Jean, et de faire "incorporer" le nouveau collège». Pendant ces tractations aux hauts niveaux, aidé de l’abbé Zénon Thérien, l’abbé Papineau se met en quête d’un établissement, car l’argent manque et il n’est pas question de construire un nouvel édifice. Un vicaire de la paroisse, M. Robert, lui mentionne une manufacture désaffectée depuis une quinzaine d’années. Le Supérieur la visite, le 30 juillet - à un mois du début des cours -, inspecte les lieux dont l’aspect délabré est décourageant. Mais le Supérieur n’a pas le choix. Il se rend auprès de Mgr Martin, qui se charge d’acheter du Royal Trust l’ancienne poterie Macdonald (coin Saint-Georges et Laurier).
«Dès la première semaine d’août, les travaux commencent: démolition d’une haute bouteille de brique à l’entrée de la cour, et surtout transformation prestigieuse d’une poterie en maison d’éducation. M. le procureur dirige la besogne avec entrain et diligence : une porte centrale est percée, une longue galerie est ajoutée… Le 13 août, il salue l’arrivée de son “compagnon d’infortune”: M. l’abbé Armand Chaussé; mais le jeune et enthousiaste collaborateur doit aussitôt retourner à Montréal, pour endosser une soutane de “surveillant de construction”. Entre deux visites au “collège”, M. l’abbé Papineau élabore des plans d’avenir, dans sa chambre de presbytère. Car toute l’organisation morale, intellectuelle et même matérielle repose sur lui, et il faut, en peu de temps, préparer à l’œuvre une impulsion forte et durable. Au début de septembre, la maison peut recevoir ses premiers professeurs. Sans doute, les ouvriers continuent leur tintamarre; de plus, les portes manquent aux chambres, et les couvertures aux lits. Mais on ne fonde pas sans héroïsme, et d’ailleurs, nos pionniers savent sourire aux difficultés. Les petites Sœurs de la Sainte-Famille durent d’abord loger à l’Hôpital, en attendant leur couvent neuf, auquel fut bientôt ajouté un étage-dortoir. Enfin, le 6 septembre, première rentrée! Une pluie abondante et des incidents variés rendirent la journée plus émouvante. Mgr l’Archevêque s’empressa de téléphoner : “Combien d’élèves? - 90, Monseigneur - Deo gratias”! Peu après, ce nombre s’éleva à 100, et dès cette première année, le Collège reçut 137 enfants. Fait presque unique dans l’histoire de nos collèges: les cours classique et commercial sont déjà complets».[32]
Le R.P. Brosseau a le miracle facile. Les enjeux politiques sont trop grands pour que les choses se soient passées de manière merveilleuse :
«L’abbé Papineau ouvrira le collège dans une poterie désaffectée, sans assistance, au milieu d’une population hostile. Deux amis laïcs de l’abbé Papineau, le député Joseph Demers et le magistrat Saint-Cyr, l’avertissent de l’état des esprits et des difficultés énormes - peut-être insurmontables - qui l’attendent. "J’agis par obéissance", répond l’abbé Papineau, très attaché à Sainte-Thérèse. Demers et Saint-Cyr décident alors de l’aider et lui envoient leurs enfants, pour donner l’exemple. Mais Monet reste hostile, violent; la majorité de la population le suit; et Léonide Perron, avocat de Sainte-Marie-de-Monnoir, tentera d’empêcher l’octroi d’une charte provinciale au nouveau collège».[33]
Quoi qu’il en soit, le 9 novembre 1911, Mgr Bruchési vient bénir le nouveau collège. À Saint-Jean, les esprits sont toujours échauffés par ce coup de force de l’archevêque de Montréal, eux qui auraient préféré accueillir les enseignants de Monnoir. Une véritable vendetta oppose les élèves des deux collèges : celui de la rue De Salaberry et celui de la rue Grant : 
«Entre les élèves des deux maisons, les relations étaient loin d’être harmonieuses, pour ne pas dire plus. À cette époque-là, les étudiants, les jours de congé, faisaient des promenades en groupe à travers les rues de la ville sous la surveillance d’un ou deux professeurs pour éviter les fugues de leurs jeunes protégés. Ces sages précautions n’empêchaient pas cependant les élèves des deux institutions d’en venir à des coups, alors que les deux bataillons se croisaient à l’occasion de ces sages sorties.

Alos que le surveillant du Collège regardait bien calmement les deux camps s’échanger des coups, au grand scandale de son vis-à-vis. Probablement que les gens de Monnoir avaient le meilleur dans la bagare».[34]
Cette situation ne pouvait durer. L’un des deux collèges devait être dissous. L’élection de Lomer Gouin, député de Saint-Jean, signifiait que la population ne pouvait plus compter sur le Premier ministre pour sauver les enseignants de Monnoir. C’est donc avec confiance qu’en 1912, on peut construire l’aile de la rue Saint-Georges avec double service assigné aux salles d’études et de récréation. Mais, au cours de l’été, la crise prend des proportions inattendues :
«Le juge Monet, toujours rouge et patriote à la mode de 37, convoque une grande assemblée à Saint-Jean, le 16 juillet, et prononce des paroles violentes visiblement goûtées par la foule. On trouverait pas cent, peut-être pas cinquante partisans de la soumission (des prêtres de Monnoir à l'intégrité romaine) dans toute la ville de Saint-Jean. Le collège officiel est boycotté, malgré l'urbanité de l'abbé Papineau et l'appui d'un ou deux notables. Des volontaires s'offrent à monter la garde, s'il le faut, devant Sainte-Marie-de-Monnir. Ainsi, de temps à autre, sur quelque point de la province, en raison d'une situation locale ou d'intérêts particuliers, l'épiscopat subissait une résistance, étendue, non pas aux seuls anticléricaux, mais à une fraction importante de la population.

Tandis que Monet haranguait les citoyens de Saint-Jean, la Sacrée Congrégation Consistoriale rejetait le recours des professeurs. Lecture du document romain, daté du 18 juillet, fut donnée le 11 août dans les églises des diocèses de Montréal et de Saint-Hyacinthe. Interdits par l'archevêque, les prêtres durent céder. Ils fermèrent leur collège… Les prêtres condamnés se dispersèrent; le Supérieur Lemieux alla mourir en Floride, le bréviaire à la main. L’abbé Papineau, bon administrateur et enfant de Saint-Jean, apprivoisa peu à peu ces farouches concitoyens».[35]
À l’entrée de septembre 1912, de nouveaux professeurs s’ajoutèrent aux premiers :
«Pendant ce temps, le nombre des élèves suivait le rythme des événements extérieurs. Monté à 246 en 1914, il devait subir une légère régression pendant la Grande-Guerre et les terribles épidémies de 1917 et 1918. En 1919, 266 élèves; en 1922, 288; de 1926 à 1931, au delà de 300! Mais ensuite la crise le ramène à 275, puis à 250 et même moins… Cependant, le Collège a reçu plus de 2 300 enfants, venus de notre région, de la métropole ou d’ailleurs. À l’Église, il a fourni une centaine de prêtres, religieux ou séminaristes; dans toutes les classes de la société, de nombreux Anciens exercent une salutaire influence, et l’avenir s’ouvre à plusieurs, pleins de promesses».[36]
En 1922, c’est l’abbé Papineau qui demanda au Gouvernement provincial une subvention pour les collèges classiques de la province. Il gagna d’autres supérieurs de collèges à son idée et obtint l’autorisation des évêques d’organiser une délégation dont il prit la tête. Le Premier ministre Taschereau, à la demande d’une subvention de $ 5 000 par année aux Collèges classique, alla jusqu’à offrir le double : $ 10 000! Seul l’avocat Perron, défenseur des prêtres de Monnoir promit d’opposer une résistance à la demande des supérieurs. Opposition vaine. Le 3 juillet 1928, l’abbé Papineau fut nommé évêque de Joliette. L’abbé Armand Chaussé, son collaborateur de la première heure lui succéda au poste de Supérieur du Collège de Saint-Jean, poste qu’il conserva jusqu’en 1941. Fait chanoine titulaire du chapitre de la Cathédrale, il devait périr dans un accident le 24 novembre 1947.

C’est l’abbé Chaussé qui dut gérer la catastrophe de 1939, l’année où l’édifice du Collège de Saint-Jean est rasé par le feu. Pour septembre, 265 étudiants s’étaient inscrits au Collège quand, dans la nuit du 19 octobre, vers 3 h 30 du matin, par grand vent, le feu se déclare dans un vieux hangar de bois sis le long de la voie ferrée du Canadien National longeant la rue Saint-Georges et appartenant à la Canadian Potteries. Les élèves et les professeurs, réveillés par la fumée et le crépitement, se précipitent hors du collège. C’est alors la course aux valises, aux livres, aux vêtements et aux objets personnels. Même si on ne le croyait pas au début, tout l’édifice est détuit par le feu. À 8 h 30 du matin, l’incendie est sous contrôle, mais l’édifice qui avait abrité successivement la poterie MacDonald et le Collège de Saint-Jean est réduit en ruines. À mauvaise fortune bon cœur, le 2 novembre, les prêtres prévoient reprendre les cours. Seuls sont acceptés les externes de Saint-Jean et Iberville après entente avec le directeur. Plusieurs familles s’offrent à recevoir les externes. Le journal Le Richelieu relate ainsi la reprise des cours :
«Les cours devaient effectivement reprendre le 7 novembre à 8 heures. Deux cents élèves sont présents, dont une centaine de pensionnaires logés dans les familles de la ville. Tout le jour c’était un và et vient continuel; la messe a lieu à la salle de l’Académie du Sacré-Cœur, rue Laurier, c’est là aussi que se prennent les récréations pour les classes, les élèves se rendent les uns à l’ancienne "université", sur Saint-Jacques, les autres à la vieille Centrale Catholique, à l’édifice du journal Le Richelieu, où à la maison Henderon Black à l’emplacement du nouveau bureau de poste. C’était le genre université».[37]
Ce n’est qu’en 1942 que sera construit le nouveau Séminaire. L'architecte Félix Racicot, disciple de Dom Belleau, donna au nouveau bâtiment une allure monastique dans le style des voûtes et la grande chapelle. Les terrains constituaient auparavant la ferme du collège, qui devait alimenter la table des prêtres. Il a fallu ouvrir un chemin vers le nouveau site qui devait donner son nom au nouveau boulevard périphérique de la ville. Dès lors, l'essor de cette partie de la ville allait être rapide.

La Villa des Pères Jésuites à Saint-Jean. Dans les années 1910, le juge Amédée Monette, de la Cour Supérieure du Canada, fait construire une spacieuse résidence à la limite nord-est de la ville, en face de la rivière. Il s’agit d’une demeure flanquée de 2 tours latérales. Les alentours sont boisés et marécageux. Le juge y pratique d’ailleurs la chasse dans ses temjps libres, et ni la rue Latour, ni le boulevard du Séminaire n’existent à l’époque. Tout près se trouve la petite rivière Saint-Jean (anciennement ruisseau Jourdonnais puis Jackwood) qui se jette dans le Richelieu, un ruisseau à vrai dire sur lequel on a construit la rue Loyola.

Après la mort du juge, son épouse vend la maison à un certain Dixon, frère de la première garde-malade de Saint-Jean, qui en fait le Towers Hotel, un véritable centre de luxure où, dit-on, les filles vont jusqu’à danser nues sur les tables… en 1920! C’est de Dixon que Mgr Forget, afin d’en finir avec le scandale probablement, décide d’acheter l’édifice. La construction de la Villa est financée par la Maison Provinciale des Jésuites et de certains particuliers désirant souscrire au financement, de sorte que le 1er juillet 1933, après avoir pressé les dernières filles à sortir par la porte arrière du Towers Hotel, les premiers Pères Jésuites entraient par la porte avant de leur nouvelle maison de retraites fermées. Ils aménagent une salle et une chapelle au premier étage et 50 chambres au deuxième et au troisième étage. Ils font construire également 4 garages aux deux extrémités de la bâtisse. Ils érigent une plaque au-dessus de la grande porte avec l’inscription : Retraite fermée. Le 13 janvier 1936, la Villa Saint-Jean ouvre ses portes pour le premier exercice de retraite fermée. Bientôt, tous les laïcs - surtout parmi les notables de la ville - pourront venir au recueillement avec les Pères Jésuites ou suivre une désincure d’alcoolisme.

Le Père Desjardins est le fondateur de la Villa. Tout au long des années qui suivent, de nombreux groupes viendront en retraite fermée à la Villa : le personnel de l’usine Châtelaine y vient régulièrement à tous les ans; des groupes d’étudiants; des frères enseignants; des prêtres séculiers du diocèse; les J.O.C. (Jeunesses Ouvrières Catholiques) et les J.A.C. (Jeunesses Agricoles Catholiques), etc. Dans les années 1960, les ministres du gouvernement provincial viennent y tenir une réunion qui fit grand bruit. On s’attend à ce que la Province achète l’immense bâtiment. Fausse alerte. En 1970, les Jésuites vendent la Villa Saint-Jean à la Cité de Saint-Jean pour la somme de $ 210 000. Le dernier Père de la Villa fut le Père Antonio Poulin. Nombre de groupes sociaux viennent installer leurs bureaux dans la Villa désaffectée. L’endroit est enchanteur, un des plus beaux espaces verts de Saint-Jean. Mais bientôt, une société provinciale, la Société d’Habitation du Québec lorgne le vieil édifice et propose au Conseil municipal de l’acheter. L’opinion des conseillers est partagée. Il y a ceux qui espèrent conserver la Villa qui pensent convaincre la S.H.Q. de se porter sur un terrain plus au nord, et ceux qui ne peuvent résister à l’offre de $ 2 000 000 offert par l’organisme provincial comprenant la Villa et son terrain. Les choses en sont ainsi lorsque, dans la nuit du 31 décembre 1974, à l’heure du Réveillon du Jour de l’An, un violent incendie ravage, miraculeusement, la Villa. Devant le désastre, le Conseil s’incline et vend les 75 000 pieds carrés à la S.H.Q. L’édifice est rasé et une imense construction de logements pour personnes âgées s’élève aujourd’hui sur l’emplacement paradisiaque de la Villa Saint-Jean.

Développement des services de santé. Cette troisième époque de l'Âge de Prestige de Saint-Jean correspond à celui où on fit les plus grands efforts afin d’organiser les services de santé. Jusqu'en 1911, le nombre des patients de l'hôpital des Sœurs Grises reste à peu près stable dans l’édifice inauguré en 1889. Le troisième étage est inachevé tandis que l’étage principal reste affecté à l’enseignement poursuivi jusqu’à la troisième année du programme scolaire. Le jardin d’enfance, malgré la satisfaction des parents, doit fermer ses portes en juin 1922, alors qu’a lieu la dernière distribution des prix et les adieux des élèves. C’est à ce moment qu’on décide de compléter l’étage supérieur, ce qui permet d’ajouter 25 lits.

Le nombre des médecins ne cesse de s’accroître en vue de desservir une population de 7 734 habitants, selon le recensement de 1921. Le premier bureau médical est formé en 1923 par les docteurs Arsène Godin, président; Alexis Bouthillier, G. Tassé, G. Phœnix, J. Lafleur, E. Phaneuf, O. Laberge, H. Maynard, H. Brosseau, J.-A. Daigneault et H. Éthier de Saint-Valentin. Deux de ces médecins ont eu une importance particulière à une époque où n'existent pas de plan universel d'assurance-maladie (ou assurance-santé). Deux de ces médecins ont ainsi œuvré dans l’esprit du Serment d’Hippocrate, disponibles aux indigents, dévoués au prix de dures fatigues à leurs patients. Le Dr Alexis Bouthillier que nous connaissons déjà et le Dr Samuel-Hector Brosseau. Les témoignages sont nombreux pour nous parler de l’acharnement au travail du Dr Bouthillier :
«Il faisait souvent du bureau tard la nuit, parfois jusqu’à 2 heures du matin. Il rentrait chez lui épuisé et à peine était-il couché et endormi que, quelquefois, le téléphone sonnait, et il devait repartir à nouveau pour aller soigner des malades, malgré sa fatigue. Il lui arriva à maintes occasions de dispenser ses soins tout en sachant que ses patients ne pouvaient le payer.

Cette bonté que le docteur manifesta toujours envers les défavorisés lui valut d’être appelé "le médecin des pauvres" ou mieux encore, "l’ami du peuple"».[38]
Moins connu, mais tout aussi typique est le docteur Samuel-Hector Brosseau (1857-1937), fils de L’Acadie, il fit ses études au Collège de l’Assomption et sa médecine à l’Université Laval, d’où le Dr Bouthillier avait également obtenu son diplôme en 1894. Pendant à peu près 50 ans, il exerce sa profession à Saint-Jean et dans les environs. Il réside dans la maison à l’angle sud-ouest des rues Saint-Jacques et Longueuil. Sa légende dit qu’il fut un «homme sévère, pas toujours commode, mais courageux et droit». Outre les patients que le Dr Brosseau reçoit régulièrement à son bureau, il est également médecin au Collège de Saint-Jean, à la prison locale ainsi qu’aux casernes militaires. On prétend qu’à lui seul, il a fait accoucher quelques 5 à 6 000 femmes dans Saint-Jean et les campagnes et villages environnants, se déplaçant à pied ou en voiture à cheval, la nuit comme le jour. Lui-même est père de 12 enfants. Il décède à l’âge de 80 ans, l’année même où son frère, le Dominicain Jean-Dominique Brosseau publie son Saint-Jean-de-Québec (1937). Bouthilier et Brosseau figurent donc en tête de liste des premiers médecins à établir leur cabinet à même leur résidence privée, généralement sur la rue Longueuil, en face du nouvel hôpital de 1933.

En février 1922, Sœur Marie-Rose Lacroix fonde l’École d’infirmières à l’hôpital de Saint-Jean. Les cours de gardes-malades sont ouverts le 10 mars 1923 et en octobre 1925, Mlles Louise Guillet, Yvonne Couillard et Amanda Forgues sont les premières graduées. Mais les bâtiments de l'hôpital ne cessent d'apparaître inhospitalier! Une première amélioration du bâtiment, inauguré le 27 mai 1923, compte 50 lits pour les malades, au lieu des 20 précédents. Le nombre des malades admis annuellement, lui, ne cesse de croître. La même année, on en reçoit 237, nombre qui passe à 780 en 1926. Il faut donc, à nouveau, agrandir l’hôpital. On y a ajouté des services : la chirurgie (inaugurée par le Dr Georges Phaneuf en 1924) et pathologie interne, la gynécologie et l'obstétrique, les maladies des enfants, les maladies des yeux, des oreilles et du nez, l'électricité et la radiographie enfin un laboratoire de chimie et biologie. Toujours sous l'administration des Sœurs Grises, le taux d’occupation des lits déborde les capacités, même renouvelées : 
«Les activités de l’hôpital s’intensifient rapidement : de 232 patients hospitalisés et de 136 opérations chirurgicales pratiquées au cours de l’année terminée le 1er juillet 1923, on passe, trois ans plus tard, à 649 patients hospitalisés et à 384 opérations. On se sent déjà à l’étroit et l’on recommence à parler d’agrandissement, par une construction nouvelle cette fois, à côté du bâtiment de 1889, qui lui-même prolonge celui qui était occupé depuis 1868. […] La construction d’un nouveau bâtiment débute en 1931, le gouvernement de Québec y ayant consenti une subvention de 200 000 $, une véritable manne pour les ouvriers en chômage en cette période de crise économique. Le projet est d’une ampleur telle qu’on pourra se permettre de démolir la partie occupée depuis 1868, tout en augmentant le nombre total de lits disponibles. La disparition de ce bâtiment permettra l’aménagement d’un îlot de verdure à côté de l’église. Quant à l’édifice de 1889, il sera entièrement consacré à l’hébergement des personnes âgées, offrant une capacité de 75 lits après les rénovations, alors que l’immeuble nouvellement construit à côté du précédent mettera, lui, 100 lits à la disposition des malades. Terminé en 1933, le nouvel édifice, à l’aspect monumental, va répondre aux besoins de la population pendant une quarantaine d’années, jusqu’à l’ouverture, en 1972, de l’hôpital actuel sur le boulevard du Séminaire».[39]
De 1927 à 1929, le curé Coursol a mis beaucoup de pression auprès de la ville même en vue de faire construire ce nouvel hôpital :
«En 1931, on convint de construire un hôpital moderne sur le terrain s’étendant de la rue Longueil à la rue Jacques-Cartier, d’améliorer l’hospice et de démolir la vieille maison de pierre, moyennant la contribution de $ 25 000 versée par la Fabrique.

Le gouvernement provincial s’engagea à fournir $ 200 000 et le public souscrivit à $ 6 153. Avec des emprunts et d’autres contributions, on commença les travaux de construction (qui dépassèrent de beaucoup les privisions). En avril 1933, on peut recevoir les premiers malades dans la nouvelle construction…».[40]
La maison portant le numéro 240 de la rue Jacques-Cartier Nord, connue sous le nom de maison Bouthillier, est étroitement liée à l'histoire de l'hôpital. Construite vers 1850 par l'avocat Joseph Delagrave, maire de Saint-Jean en 1858 et 1859, elle est habitée, à partir de 1913, par le docteur Alexis Bouthillier, surnommé «le médecin des pauvres», également maire de Saint-Jean de 1919 à 1923 et député à la Législative de Québec de 1919 à 1940. En 1932, la maison sera achetée par les sœurs Grises et servira de résidence pour les infirmières de l'hôpital. La maison Bouthillier, qui a aussi abrité les locaux du département de santé communautaire de l'hôpital du Haut-Richelieu, forme, avec l'église, le presbytère et l'hôpital, un bel ensemble architectural. À côté de l’hôpital et des bureaux de médecins s’établissent des pharmaciens, qui tiennent également des comptoirs de friandises! Louis-Olivier Régnier (1894-1979) est sans doute le plus connu, ayant ouvert son officine en 1921. La pharmacie Sagala ouvrira un comptoir, juste en face de la cathédrale, sur Saint-Jacques. Puis viendront les Rexall’s, les chaînes de produits pharmaceutiques étrangères.

Également rue Longueuil, datant de 1841 (ou 1857), la résidence du 170 appartenait à l’origine à M.B. McGinnis. Son architecture nous donne l'aspect des plus vieux bâtiments de Saint-Jean, avant le Grand Feu de 1876. Construite entre 1828 et 1841, elle appartenait alors aux deux sœurs Sarah et Elisabeth McGinnis qui n’y résidèrent pas. Leurs frères, Richard (pour le baron Grant) et William (pour le seigneur Christie) jouèrent le rôle de chiens de garde des propriétés durant les Troubles de 37-38. Depuis, cette maison portait le nom de Thibodeau. Des transformations majeures en 1920 ont considérablement modifié son apparence. Cette maison a logé le Centre des œuvres Sainte-Thérèse de 1926 à 1965 puis l'Unité sanitaire

Arsène Bessette et son roman, Le Débutant. Politiquement, Saint-Jean demeure fidèle à elle-même. Son organe de presse reste Le Canada-Français de Félix-Gabriel Marchand. L’empreinte du fondateur y est restée longtemps après sa mort. Grâce au journal, de jeunes auteurs ont pu transiter du journalisme au roman ou à la poésie. Yvonne Labelle, la future auteure de la Monographie d’Iberville y fit ses débuts. Le jeune Arsène Bessette (1873-1921), journaliste au Canada-Français, publia à la Compagnie de Publications «Le Canada-Français», en 1914, son «roman de mœurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec», Le Débutant (1914). Cette Compagnie de Publications avait obtenu ses lettres patentes du Gouvernement fédéral le 29 mai 1908 suite aux démarches de Gabriel Marchand.  Le 19 août suivant, elle devenait propriétaire de l'hebdomadaire, des droits d'imprimerie, des machines à composer, des presses et des accessoires. Louis Aldeï Gosselin et Gabriel Marchand assument respectivement la présidence et la gérence de la Compagnie. Le 13 décembre 1910, la Compagnie se porte acquéreur du terrain et de l'édifice situé au numéro civique 16 rue Richelieu. Le bureau et l'imprimerie du Canada-Français y élisent domicile en janvier 1911. C'est à cette époque que Bessette en est rédacteur en chef.
«Né à Saint-Hilaire, comté de Rouville, le 20 décembre 1873, Arsène Bessette avait fréquenté le Collège Sainte-Marie-de-Monnoir. Ses études terminées il se dirigea vers le journalisme. Il fut courrieriste parlementaire à Québec, deux ans rédacteur à La Patrie et au Canada de Montréal. En 1900, il devenait rédacteur en chef du journal Le Canada-Français de Saint-Jean. Il le sera jusqu'en 1917. Arsène Bessette signait ses articles sous différents pseudonymes : Grain d'orge, Billet public, Muscadin, Causerie. Son épouse collabora également à ses écrits sous la signature de Berthe d'Iberville, Patronette, Margot, Luce.

Arsène Bessette fut l'auteur d'un roman Le Débutant, imprimé en 1914 par la Compagnie de Publication Le Canada-Français à Saint-Jean. Ce roman fut subséquemment mis à l'index par le clergé à cause de ses idées avant-gardistes. Bessette y faisait "souvent allusion à la vie simple et saine dans nos campagnes; la vie dure et truquée dans le journalisme, la vie rusée et paternaliste dans la politique où l’intérêt du parti dominait tout. Il fait allusion à l'influence du clergé sur les politiciens, croyant que la vie spirituelle aurait dû occuper tout leur temps.
"Il désirait que dans nos maisons d'enseignement l'on apprit moins le latin et le grec mais plus d'anglais, de mathématiques. Il voulait voir les siens dans le génie, les affaires et l'industrie. Il a souvent servi de forts avertisments à ses compatriotes qui, à cause de leur manque de préparation et leur indifférence voient passer nos industries et notre commerce entre les mains étrangères".

"Il a fait œuvre de précurseur. On dit qu’il était 50 ans avant son temps. Son avertissement et préssentiment nous en ressentons les effets aujourd’hui".

"Arsène Bessette a voulu rendre service aux siens. S’il a appartenu à la loge l’Émancipation des Francs-Maçons de Montréal comme tant d’autres canadiens-français importants, c’était pour mieux nous avertir de ne pas vouloir lutter efficacement pour notre survie et jouer le rôle qui nous appartient comme premiers colonisateurs en ce pays".
Arsène Bessette mourut subitement à Montréal le 21 juin 1921 âgé de 48 ans».[41]
Ce roman commence par un épigrame : «Ce livre n’a pas été écrit pour les petites filles», ceci servant un peu comme servent aujourd’hui les cartons de surveillance parentale affichés au début d’un film, comme un clin-d’œil ironique sur ce qui y est raconté des mœurs, plutôt douteuses, du monde politico-journalistique. Illustré de vignettes tracées par le jeune français Théophile Busnel - le livre est dédié à sa mémoire après qu’une maladie l’eut terrassé -, le roman se veut appartenir à l’univers réaliste des Zola et des Mirbeau, mais sans l’aspect tragique ou trop sordide. À la fin, le jeune héros, désabusé par ce dont il a été témoin dans les coulisses du grand monde, s’achète un billet et part en exil aux États-Unis. Dans le train qui l’emmène vers New York, il s’arrête à Saint-Jean : 
«Mais le train filait toujours et, après avoir passé Brosseau et Lacadie, on arriva à Saint-Jean. Un arrêt de cinq minutes. Il eut envie de descendre, mais il n’en fit rien, redoutant une défaillance de sa volonté, sous le coup d’une émotion qu’il avait peine à contenir. Devant la gare, des officiers de cavalerie mêlaient dans le soir tombant, le rouge de leurs uniformes aux robes blanches des femmes. Il y avait là toute une joyeuse jeunesse, venue à la rencontre de quelques amis, qui, tantôt, irait valser au Yacht Club dont on apercevait la façade illuminée, sur le bord de la rivière, entre les arbres du parc public, voisin de l’école militaire. Cette petite ville où il n’était jamais venu, avait l’air d’un immense bosquet mystérieux, troué seulement par des clochers d’églises et quelques cheminées d’usines, qui seuls enlevaient l’illusion que ce ne fut un véritable paradis terrestre. Le train reparti, le jeune homme ne vit plus rien».[42]
En fait, ce n’est pas pour les États-Unis qu’allait partir Bessette mais pour Montréal. Bessette est resté dix-sept ans le rédacteur en chef du Canada Français, soutenu par son propriétaire, Gabriel Marchand. En 1906, il envisagea même de «rassembler les “petites peintures de formes et de sujets variés” qu’il donne chaque semaine aux abonnés de son journal en un volume qu’il intitulerait Modernités - Modern Style, mêlant volontairement l’anglais au français dans ce titre pour donner “une signification adéquate” au genre adopté».[43] Elles ne seront jamais publiées.
«À la fin de 1917, la situation ne sera plus tenable pour Arsène Bessette, au Canada Français et à Saint-Jean. Depuis la mort de Gabriel Marchand qui soutenait Arsène Bessette, les tirages du Canada Français avaient baissé : de 4,579 en 1900, ils étaient tombés à 4 200 en 1913, malgré l’organisation en 1901, d’un grand concours littéraire, et des offres, à plusieurs reprises, d’abonnements-prime qui rapportaient à ceux qui les souscrivaient des reproductions d’œuvres d’art (peintures, sculptures). Les idées et la personnalité du rédacteur en chef sont de plus en plus contestées; Le Débutant a marqué d’infamie son auteur. Arsène Bessette quitte Saint-Jean définitivement. À Montréal, il se trouve un petit emploi de journaliste à La Presse où il ne signera pas - comme c’était la règle dans ce journal - les échos qu’il y rapportera. En 1920, pour améliorer ses revenus, il accepte une place d’inspecteur à la Compagnie des Tramways de Montréal». [44]
La franchise de Bessette le désigne pour devenir la cible des journaux ultramontains, dont La Vérité de l’acerbe Jules-Paul Tardivel. Bessette, en effet, n’hésite pas à attaquer le Clergé, à qui il «n’a jamais pardonné… d’avoir excommuné les Patriotes de 1837». Il y a donc en lui une colère qu’il canalise dans ses écrits et qui le rattachent à un libéralisme authentique et sain qui se retourne même contre ses amis du Parti Libéral, d’où ces descriptions de la corruption journalistique par la politique, la vie dégentée parmi les artistes et les prostituées d’une petite-bourgeoisie de professionnels peu scrupuleuse. Tous ces sujets tabous font frissonner d’horreur les esprits bien-pensants. Le Clergé le premier en interdit la lecture à ses ouailles. Bessette, dont le nom figurait déjà sur une liste des membres de la loge maçonnique L’Émancipation, volée et publiée dans Le Devoir en 1910, est mis au ban de l’Église. Sans doute pour cette raison, l’ostracisme frappe l'auteur dont Roger Le Moine dit que le roman est la «seule œuvre romanesque d’inspiration maçonnique de la littérature québécoise», ce qui est plutôt insignifiant. Bessette, qui vit en plus une relation amoureuse hors mariage, n’a donc rien pour s’attirer des sympathies. Une véritable «conspiration du silence» enveloppe le roman qui sera pilonné avant d’être réédité soixante ans plus tard. Après Marie Calumet de Rodolphe Girard (1904) et Les Foins d’Albert Laberge (1909), Le Débutant d’Arsène Bessette subit à son tour les foudres de la censure.[45]

Bessette est mort sans avoir eu le sort qu’il méritait :
«Le 21 juin 1921, s’étant rendu rue Clark, chez Monsieur Fournier (que l’on a dit tantôt notaire, tantôt manufacturier de matelots), Arsène Bessette meurt subitement, dans sa quarante-huitième année, n’ayant pas accompli l’œuvre littéraire qu’il aurait dû écrire. Mais il en avait eu la prémonition. Lui, qui aimait si peu à parler de sa vie privée, avait répondu en 1902 à un ami qui lui disait "Il faut que vous soyez célèbre un jour, il faut que vous accomplissiez des œuvres immortelles" : "Je me sens trop petit pour exécuter ce commandement, je sens que l’hiver de ma vie viendra trop tôt pour me permettre de réaliser l’espérance qu’on a mise en moi". Il est parti - sans plainte et sans murmure - comme il le désirait mais injustement méconnu. Le Canada Français se contenta de signaler son décès dans un bref entrefilet en page 5».[46]
C’était bien injuste. La Compagnie du journal, qui avait publié le roman, devait être tenue aussi responsable que l’auteur des condamnations religieuses et politiques. Dans le texte de l’édition du 23 juin 1921, la rédaction ne fait preuve d’aucune honnêteté en annonçant la mort de son ancien rédacteur :
«Monsieur Arsène Bessette, ancien journaliste, domicilié au n° 80, rue Clark, Montréal, est mort subitement à 10 h.30, mardi matin, chez Monsieur Édouard Fournier, manufacturier de matelots à Montréal. Il était allé régler certaines affaires quand tout à coup il s’affaissa. On manda immédiatement l’ambulance, mais on constata sa mort. Il était âgé de quarante-huit ans. Il fut pendant dix-sept ans rédacteur au Canada français. - Et l’article ajoutait que l’enquête ouverte au sujet de ce décès subit avait conclu à une mort naturelle. (Cet article nécrologique, inspiré de très près de celui paru dans La Patrie, quarante-huit heures plus tôt, contient une erreur : Arsène Bessette n’habitait pas rue Clark, mais s’était rendu chez Monsieur Fournier, qui habitait au 80 de cette rue)»[47]
Bessette suit son personnage de journaliste de ses débuts marqués par l’innocence et la sincérité d’un Tintin jusqu’à ce que la réalité se révèle à lui et brise, l’une après l’autre, ses illusions : le journalisme, la politique, les femmes, tout le mène à une déconvenue blasée, Paul Mirot, n'exprimait que la pensée profonde de l’auteur que l’expérience du journalisme lui avait apportée, et il avait bien raison : Saint-Jean n’était pas ce paradis qu’elle semblait être à première vue.

Louis-Omer Perrier à la barre du Canada-Français. C’est un an après le départ de Bessette que l’orientation du Canada Français allait changer. Car suivant cette pente, son destin aurait été sans doute tragique s’il n’y avait eu la réorientation du journal qu'allait lui insuffler un journaliste entêté et déterminé. Louis-Omer Perrier (1883-1958) prend la barre du Canada Français en 1918. En janvier de cette année, Perrier devient, en effet, directeur général de la Compagnie de Publication Le Canada-Français et le journal paraît maintenant tous les jeudis. Le 14 avril 1920, Perrier en devient le propriétaire pour la somme de $ 18 000. Il fait ainsi l’acquisition de tout ce que possède la compagnie : terrain, immeuble, titre du journal, atelier ainsi que la liste des abonnés. Durant les 38 prochaines années, il en sera l’âme dirigeante :
«Au moment où il devint propriétaire, le journal comptait 8 pages et il en coûtait $ 1.50 par année pour s’y abonner. Quant au contenu, il avait très peu évolué. Trois pages étaient consacrées aux nouvelles nationales et internationales, une autre traitait de problèmes tels que l’agriculture ou le commerce, tandis que seulement 2 pages étaient consacrées aux nouvelles locales. Notons cependant que l’on réservait 2 pages entières aux annonces».[48]
Avec Perrier, l’orientation littéraire donnée jadis par les Marchand va se transformer en celui d’un hebdomadaire totalement nord-américain. Il accordera progressivement une place prépondérante à la nouvelle locale. Pendant quarante ans, les qualités d’administrateur de Perrier permettent au journal de traverser la Grande Dépression. Dès le début de son administration, Le Canada Français commence à paraître le jeudi au lieu de vendredi. Il sera publié cette journée de la semaine jusqu’en 1968. Son coût : 5 cents la copie. Maï Robert, qui le distribue dans les rues de la ville, attelle son chien berger allemand qui s'annonce au son d'une grosse cloche. En 1935, le nombre de pages a doublé, passant de huit à seize. Au décès de Perrier, en 1958, le volume du journal atteindra 48 pages. Le journal change peu d’apparence durant l’administration de Perrier. Le 25 novembre 1937, un nouveau bandeau de page frontispice fait son apparition, remplaçant le bandeau de 1895. Ce nouveau bandeau restera inchangé jusqu’en 1964. Changement à caractère plus fondamental en cette année 1937, le journal s’affranchit de son allégeance libérale. Désormais, affirme Perrier, Le Canada-Français est «un hebdomadaire dévoué aux intérêts de toute la région». Mais il ne faut pas prendre tout cela à la lettre. Perrier sera l’adversaire de Paul Beaulieu aux élections contestées de 1941 (Élu député provincial, le soir du 6 octobre 1941, à la faveur d’une élection partielle à la mort du Dr Bouthillier, il doit céder sa place à Paul Beaulieu après un recomptage judiciaire), il siègera au Conseil municipal de la ville et restera organisateur libéral. Ce que cela signifiait? Que Le Canada-Français ne serait plus tant un journal d’opinions mais un journal d’informations locales.

À chaque semaine reviennent les rubriques plutôt que la mise en valeur de la nouvelle importante consacrée par la manchette. Les employés sont peu nombreux et doivent se montrer polyvalents. Le patron tient à ce que le journal paraisse à l’heure. Ses colères sont légendaires, mais malgré tous les obstacles qui se dressent devant lui, le nombre de pages du Canada-Français ne cesse d’augmenter avec les années : 20 en 1940, 28 à 32 en 1947, 40 en 1953 et 48 en 1958, année de la mort de Perrier et de la première augmentation substantielle du prix de l’abonnement annuel qui passe de $ 2.50 (depuis 1947) à $ 3.50. Ce n’est plus un journal pour une mince couche de lettrés, professionnels ou clercs, mais un journal qui se veut populaire.

Apparition de l'hebdomadaire Le Richelieu. Outre Le Canada-Français, journal francophone et dévoué entièrement au Parti Libéral, il existait toujours The News, le vieux journal anglophone fondé quelques années avant la publication de Félix-Gabriel Marchand. En cette époque de contestations politiques, sociales et relgieuses, le temps était venu pour un nouveau journal de faire son apparition : Le Richelieu.

C'est à la demande de Mgr Chaussé, alors Supérieur du Collège de Saint-Jean que le journaliste Dominique Beaudin quitte son poste de rédacteur en chef du Progrès du Saguenay pour venir lancer, le 26 septembre 1935, le premier numéro du nouvel hebdomadaire. Dès le premier numéro, la politique de la nouvelle feuille est clairement exposée : Le Richelieu est un journal régionaliste, catholique et à tendance conservatrice-unioniste : «Pour M. (Rodolphe) Fournier, il ne fait aucun doute que Le Richelieu fut d'abord une entreprise purement laïque et surtout politique. Le journal devait servir de contre-poids conservateur au véhicule d'allégeance carrément libérale que représentait Le Canada-Français de l'époque. Par la suite, le clergé aurait pris le journal en main par le biais des Éditions Richelieu inc (propriété diocésaine»[49]

Paul L’Écuyer prend la relève du journal un an après sa fondation, quand Beaudin se voit obligé d’abandonner la direction. L’Écuyer mène l’entreprise pour les 30 prochaines années à venir. Le journal vivotte jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, éprouvant de constantes difficultés financières :
«Contrairement à la croyance populaire, le soutien financier du journal n’était pas automatiquement et encore moins "grassement" assuré par le diocèse. Malgré la grande confusion qui règne autour de cette question, il semble que l’apport de plusieurs citoyens de la ville ait été prépondérant. Signalons notamment la contribution de l’imprimeur Georges Payette. En effet, celui-ci aurait largement contribué à la survie du journal par le biais de son entreprise (au début à tout le moins)».[50]
Il est probable que l’impact de la venue du Richelieu sur Le Canada-Français fut de l’orienter à se porter davantage vers les nouvelles locales plutôt que nationales et internationales. L’information locale, en prenant plus de visibilité, suscitait un plus grand intérêt des Johannais aux affaires qui les touchaient plus particulièrement.

La Radio. Mais la grande nouveauté de l’époque - un autre don de la Fée Électricité, est la radio. La ruée sur les postes de diffusion ne cesse de s’amplifier à partir des années vingt et, bien que Saint-Jean ne possède pas encore son poste émetteur, cela n’empêche pas le maire Pierre Trahan de se rendre à la station C.K.A.C. et d’y prononcer un discours vantant les avantages économiques de sa ville, le 4 janvier 1925. La radio n’amène pas que des discours politiques ou des bulletins d’information. Elle amène surtout la musique, et en particulier la musique populaire. Les rues habituées aux bruits de la vie quotidienne seront désormais bouleversées par un bruit constant de musique et de chants, au point que certains citoyens se plaindront de cette pollution auditive.

Centres d’informations. Le Canada Français ne fut pas le seul journal à ouvrir des carrières littéraires. Rappelons que la poétesse Rina Lasnier (1915-1997), la fille du fortuné garagiste Moïse Lasnier, a été journaliste à l'hebdomadaire Le Richelieu, où elle a dirigé une section pendant 7 ans, avant de s’engager dans une vie littéraire active dans la poésie québécoise. Étant fille survivante d'un père fortuné, elle a fréquenté le Couvent des Dames de la Congrégation Notre-Dame de Saint-Jean. Elle partira faire ses études secondaires en Angleterre, au Couvent d’Exeter et à Montréal, au Collège Marguerite-Bourgeoys : 
«Elle songe à étudier la médecine, mais une assez longue maladie modifie ses projets : elle suit des cours de littérature française à la faculté des Lettres de l’Université de Montréal.

Après avoir fait un peu de journalisme au Canada-Français et au Richelieu, elle s’inscrit aux cours de bibliothéconomie; elle rédige une thèse bio-bibliographique sur M. Victor Barbeau. Ce dernier jouera ensuite auprès de Rina Lasnier le rôle d’un clairvoyant Mécène; sur ses instances, elle refusera un poste important dans le fonctionnarisme pour se lancer dans la carrière des Lettres…

Rina Lasnier est membre fondateur de l’Académie canadienne-française. Elle a reçu plusieurs prix littéraires : le prix David, en 1943; le prix Duvernay, en 1957».[51]
À partir de 1939, elle publie, année après année, des œuvres de poésie imbues dit-on de mysticisme. Laurent Mailhot écrit ainsi :
«Les débuts de Rina Lasnier sont didactiques, voués aux vierges indiennes, aux voyagères et autres madones. L’inspiration biblique du Chant de la montée (1947), la nostalgie d’Escales sont déjà mieux incarnées. Avec Présence de l’absence (1956) et Mémoires sans jours, titres-duels, le poète arrive à l’essentiel. Un obscurcissement se manifeste, mais aussi une exigence, une passion, comme dans cette grande ode qui est moins un cnatique qu’un art poétique : La Malemer. Poésie marine, a-t-on dit de ces vastes courbes, de ce mouvement maîtrisé et soumis. Mais la mer est souvent tempête, paroxysme; la paix est armée. Poésie lapidaire et savante dans Les Gisants (1963), où la mort est comme saisie au piège des mots. Poésie arborescente et neigeuse dans L’arbre blanc, où "la parole, friable comme la mort, se désagrège et retombe tandis que l’élément spirituel poursuit son sascension" (N. Audet). Partout, et récemment dans La Salle des rêves, Rina Lasnier cherche à composer le nocturne et le diurne, la hauteur et la profondeur, dans une sorte de "combustion poreuse", d’ouverture du temps».[52]
Rina Lasnier a pu vivre une vie qui n'était pas celle commune aux femmes de l'époque. Ni épouse, ni religieuse, voyageant dans une Europe d'entre les deux guerres comme son ami Alain Grandbois, elle étudia dans de grandes universités. Elle vécut une longue partie de sa vie à Joliette avant de revenir finir ses jours à Saint-Jean.

Depuis les premiers temps de Dorchester, la ville avait toujours été le centre de distribution de la presse internationale. Le fait d'être une capitale régionale accueillant des voyageurs de Montréal et de New York, toujours assoiffés d'informations puisées à même les Gazettes en faisant les cent pas en attente dans une gare; le fait de posséder également un grand nombre d'hôtels pour voyageurs, tout cela attirait à Saint-Jean les journaux du Canada entier, voire même des États-Unis et de l'Europe. La tabagie Boulais, sur la rue Saint-Jacques - un commerce tout en longueur où l'on marchait sur un plancher de bois vermoulu qui craquait sous nos pas -, pendant des décennies, fut le centre de distribution de la presse de toutes provenances au cœur de Saint-Jean. Le même Boulais était propriétaire des autobus scolaires qui servaient à véhiculer les enfants aux écoles. Il assurait aussi un service local. Pas très loin, à côté de la Centrale Catholique, on y trouvait la librairie Richelieu, associée à une maison d'édition depuis le milieu du siècle. On y trouvait des manuels scolaires et des récentes parutions. Son principal concurrent était la librairie Claude Payette, sur la rue Richelieu. Je me souviens de l'incendie qui avait ravagé le vieil immeuble au milieu des années soixante, à cause de la vente de feu qui avait suivi et où l'on trouvait des livres scolaires et des éditions aussi bien françaises que québécoises à bas prix. Payette était une chaîne de librairies et de papeteries dont on trouvait un dépositaire à Iberville et un autre à Granby. Entre les deux, il y avait la librairie Choquette, qui perdura jusque dans les années 70, toujours avec le même type de marchandises durant des décennies axées sur les objets de culte commerciaux. Située face à la cathédrale et proche de l'hôpital, on y trouvait cartes de souhaits, statues et objets de piété, livres pour jeunes enfants et articles de papeterie fine. On trouvait aussi des livres dans les tabagies et les pharmacies, des comics books français et américains, les bandes dessinées d'Hergé, etc. Comme il n'y avait pas d'entrepôts jumelés à ces magasins, il arrivait plus souvent qu'autrement qu'il faille commander des livres de l'étranger, de Montréal ou même de France, ce qui mettait entre 4 semaines et 3 mois. avant de parvenir à destination. Enfin, ce serait négliger sa propre auberge si je ne mentionnais pas la publication, aux éditions Le Richelieu, de la monographie du R.P. Jean-Dominique Brosseau, dominicain, Saint-Jean-de-Québe : origine et développement dont nous avons déjà fait la critique historiographique.

L'apparition de l'automobile à Saint-Jean. Toute cette activité se déroulait au moment où la traction du moteur à pétrole s’apprête à remplacer les bêtes de somme. Un nouveau moyen de transport apparaît ce mercredi 30 mai 1900 dans les rues de Saint-Jean : une automobile, conduite par un manufacturier de chapeaux de Marieville, Edmond Guillet. Cette nouveauté, coûteuse, provient des États-Unis. Mais dès 1907, l'automobile semble en voie de gagner la partie. Un premier «garage d'automobiles» est ouvert cette année-là. Des commerçants installent des réservoirs à gazoline afin de vendre de l'essence. Le tailleur d'habits, Isaïe Hévey, en installe un derrière son magasin de la rue Richelieu afin de fournir aux bateaux ancrés au port comme aux automobiles. Des jeunes passionnés de nouvelles techniques ouvrent des ateliers de réparation qu'ils agrandissent en en faisant des stations services. «En 1928, le garagiste J.-A. Viens, de la rue Richelieu, achète l'édifice de l'ancienne salle de spectacle Black's Opera House qu'il convertit en un "garage très moderne". Il annonce en décembre de cette année-là qu'il dispose maintenant de l'espace de remisage pour une vingtaine de "chars" de plus».[53] De tels engins n'auraient pu circuler sur le pont Jones.

Pourtant, encore en 1904, les gens distingués de la bourgeoisie johannaise se déplaçaient en bogey, légère voiture montée sur 4 grandes roues et tirée par un seul cheval. C’est en pensant encore à ces voitures qu’on érigea le pont Gouin en 1916, ce qui était clairement un manque de prévoyance. La journée de l’inauguration du pont est d’ailleurs symbolique en ce sens. Pendant que le vieux George Farrar traverse le pont en bogey, le jeune Rosario Thuot le franchit au volant de sa rapide automobile. En moins de 10 ans, il devra être refait pour supporter l’affluence constante des automobiles. Pour les gens, l’échange entre solipèdes pour tractions avant s’impose : une demi-journée pour se rendre à Montréal via Chambly en 1905! De plus, les gens peuvent apporter leur dîner dans un grand panier d’osier qu’ils n’ont qu’à suspendre au-dessus de la roue arrière de la Torpedo de marque Ford, modèle le plus en vogue.

Tout n’est pas parfait avec ce nouveau mode de locomotion. L’hiver, avec ses grandes bordées de neige, se montre impitoyable pour les carrosseries et la nécessité de déblayer rapidement les rues à une époque où le service de voirie n’est pas encore organisé devient un casse-tête supplémentaire pour les conseillers municipaux. En 1925, la compagnie funéraire Langlois conduit encore les dépouilles dans un corbillard monté sur des traineaux tirés par 2 chevaux. Tous ne se modernisent donc pas au même rythme. D’autres appareils motorisés - dont les fameux ski-doo de Bombardier -, ne tardent pas à se moquer de l’hiver. Ainsi, durant les hivers de 1930, Léopold Ménard peut effectuer ses livraisons de liqueurs douces Coca Cola à travers toute la région, monté dans une auto-chenille!

À la suite des automobiles légères, pratiques pour le transport individuel ou familial, apparaissent les camions légers, puis lourds pour le transport de marchandises. Dans les années 1930, les camions Reo sont très courants : «On n’y mettait pas un gros volume de cargaison, mais les chauffeurs, toujours coiffés de la casquette, en étaient très fiers. C’était l’époque où les roues doubles à l’arrière faisaient leurs premières apparitions. À remarquer que le chauffeur portait des guêtres de cuir pour éviter de s’accrocher dans les pédales».[54] Une photographie d’époque nous montre le camion de la Cables, Conduits and Fittings Limited qui fait la navette entre Montréal et Saint-Jean. Ce camion fait partie de l’écurie de la Compagnie C. Lemaire Express, toujours en service à la fin du siècle. Le numéro de téléphone du temps est le 867 et la compagnie à pignon rue Saint-Jacques.

En janvier 1937, les clients de la firme Taxi Pépin de Saint-Jean peuvent se balader dans des autos proprement astiquées que l’on étale devant l’édifice des Chevaliers de Colomb pour le photographe : une Cadillac 1930, une autre de 1931, une Packard 1930, une Chevrolet 1937 et une autre toute neuve. La jeunesse des années folles est la génération qui découvre l’automobile, la vitesse, les courses effrénées en pleine rue.

Une nouvelle forme de pollution. Si, depuis la fondation de Saint-Jean, les animaux furent les principaux agents de pollution par leurs excréments et leurs carcasses qui se mélangeaient à la boue et à la neige, l'apparition des automobiles à essence, l'accroissement des déchets urbains, souvent dus à la consommation de produits manufacturés, la malpropreté ambiante des rues principales ont commencé, au début du siècle, à être perçus comme des inconvénients pour une bonne partie de la population. Passer de l'odeur du crottin (sensé ouvrir l'appétit) à celle du carbone des autos et des fumées toxiques issues des longs tuyaux de la Corticelli ou de la Singer était un passage obligé du progrès nouveau. Comment la Ville pouvait-elle résoudre ce nouveau problème des déchets industriels et domestiques? 

Fumée de trains, gaz d’échappement d’automobiles à essence, nuées noires remplies de suie dégagées par les hautes cheminées d’usine, la pollution jette un fard sombre aux traits de la ville. La neige se salit et devient vite boueuse; l’abondance du fer et de l’acier concurrence le bois et la brique. Il suffit de voir cette vieille photo jaunie de la petite manufacture G.-C. Poulin, fabriquant de portes et châssis, photo prise vers 1905 - une cabane de 2 étages dominée par une haute cheminée… un tapis de neige toute blanche couvrant encore le sol, devant le bâtiment et une longue traînée noire qui s’échappe. La rivière est également menacée. En 1908, des travaux de grande envergure sont effectués au canal de Chambly. Il s’agit de creuser le lit afin d’accueillir des navires de plus gros tonnages. Le mazout viendra remplacer la voile et la vapeur.

En juillet 1906, quelqu'un se plaint de la malpropreté de la rue Richelieu. Ce ne sont alors que des papiers, des cartons, des enveloppes  Le pire moment, ce n’est pourtant pas l’été, mais au printemps, à la fonte des neiges. Tous les déchets accumulés au cours de l’hiver et gelés se répandent en détritus et en odeurs nauséabondes. Chaque citoyen, comme c’est la mode à l’américaine, doit nettoyer le pas de sa porte. Une lourde amende de $ 20 est donnée à qui jette un déchet dans la rue. Mais ce n’est pas suffisant : «En 1916, le conseil municipal envisage d’installer des poubelles à divers endroits de la ville, mais il lui faudra bien des années, et bien des déchets ramassés par terre par ses ouvriers, avant de se décider. Deux ans plus tard, on fait justement remarquer à la Mairie que l’attente d’un niveau de propreté convenable de la voie publique est irréalisable sans l’installation de poubelles».[55] Ce n’est qu’à l’été 1923 que la ville achètera et disposera d’une douzaine de poubelles publiques.

Si la Ville peut assurer une certaine propreté des rues, il n’en va pas de même des cours des résidences. Entre le jardin urbain, quelques petits élevages de lapins ou de volailles, les objets désuets qui s’accumulent, les pourritures de toutes sortes qui s’y décomposent, des odeurs pestilenciels se dégagent qui offusquent les narines des bourgeois de Saint-Jean. Ces cours attirent des insectes qui prolifèrent et transmettent des maladies dont les enfants sont le plus souvent les victimes, parfois fatales. De plus, le premier terrain vague venu peut rapidement servir de dépotoir public. Ainsi, sur la rue de Salaberry au nord de la voie du Canadien Pacifique, en 1896; aux abords du vieux pont Jones en 1899; au coin des rues Saint-Georges et Richelieu en 1911… Des gens y viennent, plus souvent la nuit, à la dérobée, y porter «à pleins tombereaux» les ordures domestiques :
«Mais l’emplacement le plus utilisé se situait aux abords du pont ferroviaire du Vermont Central, juste au nord de l’actuelle marina, pont qui enjamba la rivière de 1859 jusqu’à sa démolition en 1967 : "[…] tout le long du rivage sur une distance d’environ 600 pieds en haut du pont du chemin de fer et sur une distance de près de 400 pieds en bas de ce pont, on a fait un dépotoir de vidanges de toutes espèces". Située à quelques centaines de pieds seulement des maisons de l’extrémité sud de la rue Richelieu, cette accumulation de déchets se trouve également près de la prise d’eau de l’aqueduc, et en bordure d’un espace vert censément plaisant et sain, le parc Richelieu (Laurier); "On y voit un amoncellement de déchets de toutes sortes d’où se dégagent, sous les rayons du soleil, des émanations qui ne sentent pas la rose […]. Lors de la débâcle de la semaine dernière, quantité de déchets de même espèce apparaissaient sur les "bordages" pour disparaître peu à peu à mesure que la glace se brisait". En avril 1907, les "autorités sanitaires" de la Ville donnent avis "qu’elles poursuivront quiconque ira déverser des vidanges en haut du pont du Central Vermont. La Corporation a un terrain spécial pour recevoir les vidanges et le public est requis de n’en charroyer qu’à cet endroit". Ces menaces ne feront pas disparaître l’habitude bien ancrée du déversement d’ordures en ce lieu. En mai 1910, des rôdeurs mettent le feu dans ce dépotoir illégal, que les employés de l’aqueduc, situé tout près, parviennent heureusement à éteindre. Ce problème fut enfin réglé en 1911, quand la Ville fit dresser une clôture de "broche" pour empêcher physiquement l’accès au terrain, et l’on menaça d’amende et même de prison les malfaiteurs tenaces qui s’aviseraient d’y percer une brèche».[56]
Ce terrain, acquis en 1905 et servant de dépotoir municipal est assez loin du centre-ville puisqu’il se situe à l’extrémité ouest de la rue Saint-Louis, tout près du croisement des lignes de chemin de fer du Grand-Tronc et du Canadien Pacifique. En 1914, un second terrain est acheté, toujours à l’ouest, mais cette fois au bout de la rue Glass Factory (Gouin). En avril 1915, la Ville fait construire un chalet à l’usage d’un gardien du dépotoir pour qu’il écarte les gens qui viendraient y fouiller. Un avis est adressé spécifiquement aux femmes et aux enfants. En cette période d’austérité de guerre, il faut comprendre que beaucoup de gens devaient essayer de «recycler» des déchets. «Le gardien même de ce dépotoir tire un revenu d’appoint de la récupération d’objets et de matières recyclables. Il se plaint, en décembre 1936, "du fait que certaines personnes prennent dans les vidanges tout ce qui a une valeur marchande; il perd de ce fait $ 8 à $ 10 par semaine". Compte tenu de son maigre salaire, il ajoute que, si la Ville ne met pas fin à cette pratique, il devra donner sa démission».[57] Là encore, le temps de la Grande Crise et l’austérité de la Seconde Guerre mondiale étaient en grand partie, par l’état de pauvreté ambiant, la source de ce maraudage nocturne.

Afin de mieux contrôler la propreté urbaine, la Ville finit par se laisser convaincre d’organiser une première récolte des déchets. Nous sommes en 1922. Deux charretiers équipés d’une voiture à attelage double aura pour mission d’arpenter les rues de la ville et de recueillir les déchets déposés dans des récipients à cet effet - les premières poubelles. Jean Gaudette rapporte qu’au cours des six premières semaines du nouveau service, l’équipe d’éboueurs a recueilli et transporté au dépotoir 242 chargements de déchets en 260 heures! Cela n’empêche pas les amoncellements d’ordures au fond des cours, surtout l’hiver, de se poursuivre. On dispute au Conseil municipal quels types de déchets les éboueurs sont tenus de ramasser : déchets de cours, objets usés, détritus domestiques, de ceux qu’ils sont tenus de ne pas ramasser : tas de fumier, cendres, pierres, déblais, gravats et ferrailles, les liquides non contenus dans des récipients étanches, des objets trop volumineux (comme les gros meubles) et les objets trop lourds pour être soulevés par deux hommes. On le conçoit, ce nouveau produit colatéral de l’augmentation de la consommation : le déchet, est une invention typiquement urbaine.

Le pont Gouin. En 1902, un accident se produit sur le pont Jones, dont le tapis défonce sous le poids d’une voiture lourdement chargée de grains de la maison Cousins. Du coup, voiture, chevaux et conducteur tombèrent dans la rivière, ce qui force le gouvernement à penser à ériger un nouveau pont entre Iberville et Saint-Jean. Ce sera le pont Gouin.

En 1905, 4 lignes de chemins de fer passent par Saint-Jean : le Canadien Pacifique, le Grand-Tronc (devenu Canadien National), le Central Vermont et le Delaware & Hudson. La gare du Grand-Tronc repose sur les fondations de la première gare et la locomotive qui y stationne est toujours mue à la vapeur. Proche de la gare du Canadien Pacifique, un silo a été érigé de l’autre côté de la rue De Salaberry, silo disparu depuis longtemps, propriété de la maison de grains Charles Cousins. En 1911, le comptoir du Canadien Pacifique est situé sur la rue Richelieu, adjacent à l’édifice de la Banque Nationale. Deux livreurs et leur voiture à chevaux assurent le service du transport des colis. Des viaducs surplombent aux deux extrémités la rue Richelieu. Une photographie de 1902 nous montre une locomotive arrêtée sur le viaduc du Canadien Pacifique. Le 13 novembre 1913, la compagnie reçoit un estimé pour la construction d’une cabine de contrôle qui permet à la partie du pont qui surplombe le canal de Chambly de pivoter pour laisser passer les navires. Le montant s’élève alors à $ 5 700. La cabine sera construite l’année d’après, en 1914. Le pont a 2 voies et plus tard, l’une de ces voies sera enlevée et la largeur du pont rétrécie. Si on observe bien le pont qui enjambe le Richelieu, on aura tôt fait de remarquer la largeur des piliers et le tapis du pont ne portant que sur le côté droit des piliers.

Après l’accident sur le pont Jones, des citoyens de Saint-Jean avaient entrepris une démarche auprès du Ministre des Travaux Publics, Lomer Gouin, en vue de la construction d’un nouveau pont sur le Richelieu. Une délégation constituée de notables se rend également à Ottawa pour y rencontre le Premier ministre Laurier qui accepte l’idée d’un pont unique qui servirait à la fois aux piétons, aux voitures et au chemin de fer et qui semble être le souhait des notables de Saint-Jean et d’Iberville. Laurier termine l’entretien en promettant un petit pont Victoria entre Saint-Jean et Iberville. Mais les notables des deux villes ne parviennent pas à s’entendre avec les autorités du chemin de fer et les 3 ponts resteront séparés. Au bout de 14 ans d’attente et de peur à l’idée de voir à nouveau le tapis du pont Jones céder, une proposition est adoptée au Conseil de Ville, le 16 novembre 1914, accordant un contrat pour la construction d’un nouveau pont métallique à la société Laurin et Leight. Cette nouvelle construction coûtera $ 147 000. À un tel prix, il n’est pas étonnant que le jour de l’inauguration, le 4 septembre 1916, on assiste à une cérémonie en présence de l’Archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, et le Premier ministre du Québec, Sir Lomer Gouin, ancien député du comté et dont la nouvelle structure porte le nom. Il aura fallu trois ans à la firme Laurin & Leight Construction Co. pour ériger cette structure d'acier à deux travées à bascule qui relie toujours les deux rives de la rivière Richelieu.

Après les somptueuses cérémonies célébrées dans les deux villes, le pont Gouin reprend les vieilles règles de circulation du pont Jones, le péage en moins. Il est tout aussi défendu de trotter sur le pont Gouin qu’il était défendu de le faire sur le pont Blanc. Ceux qui ne respectent pas cet avis l’apprennent à leurs dépens et plusieurs personnes sont arrêtées pour avoir trotté sur le pont Gouin! La ville de Saint-Jean paye la somme de $ 16 666.67 - Iberville ne paie qu’un tiers, $ 8 333.33 -, alors que les coûts ne doivent pas excéder $ 125 000. La valeur des ouvrages exécutés jusqu’au 8 mai 1915 s’élevait à la somme de $ 65 220, le 5 août 1915 à $ 54 920, et en septembre à $ 26 768… Le total aboutira à $ 146 908 : $ 20 000 de plus que le montant prévu initialement. Tout au long des prochaines années, il faudra sans cesse ajouter de l’argent pour les modifications nécessaires à adapter la structure métallique à la circulation automobile. En 1917-1918, on procéde à la démolition du pont Jones.

La croissance des automobiles va montrer qu’à peine en service, le tablier du pont Gouin apparaît déjà trop étroit pour la circulation automobile à 2 travées. Car chevaux et automobiles doivent se partager la voie, ce qui crée souvent des embouteillages quand les chevaux se mettent à paniquer devant l'automobile. Un massif bloc de ciment sert de contre-poids permettant à une partie du tablier de lever afin de laisser passer les bateaux sur le canal de Chambly. C'est un fait avéré que les ingénieurs du pont Gouin l'avaient construit en fonction de la circulation chevalière propre au transport des produits agricoles. Il perfectionnait le pont Jones jusqu’à oublier d’innover vers le futur.

Le canal de Chambly subit une activité ralentie. Des barges à voile se laissent couler doucement sur les eaux de la rivière, transportant du bois de pulpe et de construction aux États-Unis vers 1900-1905 et reviennent chargées de charbon. Leur aspect est celui des drakkars vikings. C’est en 1908 qu’on dresse la bande du canal, parallèle à la rive gauche du Richelieu. Celle-ci n’a pas du tout l’aspect du parc de villégiature qu’on lui connaît. Laissée en friches, des cabanes de bois construites sur l’eau de la rivière jalonnent la bande, de vieux poteaux portant l’éclairage, la nuit jettent un aspect lugubre. Ces cabanes sont construites sur pilotis pour la plupart bien que quelques-unes soient plus solidement implantées en terres. Officiellement, elles servent de remises à bateaux et s’échelonnent entre les 2 ponts, celui du chemin de fer Canadien Pacifique et le nouveau pont Gouin. Là s’y implantent également des barbottes (des parties de cartes avec paris illégaux) et de la contre-bande (surtout lors de la prohibition américaine). Ces hangars de bois disparaîtront à la fin des années 1960.

Visiteurs célèbres de passage à Saint-Jean. Entre New York et Montréal, la gare de Saint-Jean a vu s’arrêter plusieurs célébrités : le Maréchal Joffre et le Maréchal Foch, le roi George VI et sa famille… La première visite se produit le 4 avril 1906 lorsque le commandant des forces armées canadiennes, lord Aylmer, vient faire l’inspection de la garnison de Saint-Jean cantonnée aux casernes militaires.

Le 14 mai 1917, en pleine Grande Guerre, le Maréchal Joffre, vainqueur de la bataille de La Marne, passe par notre ville. Se rendant à New York au moment où les Américains s’apprêtent à s’engager aux côtés des Alliés, Joffre s’arrête à la gare du Canadien Pacifique et, devant les soldats fusils à l’épaule, le Maréchal est chaudement acclamé par les notables de la ville. Une volée de chapeaux le salut, et le maréchal rembarque dans son wagon qui le conduira jusqu’à la prochaine station. Le Maréchal Foch vient également s’arrêter à la gare du Canadien Pacifique en 1918. À l’occasion, la rue Saint-Thomas sera rebaptisée en son honneur.

En mai 1939, le roi George VI d’Angleterre et son épouse, la reine Elizabeth sont chaleureusement accueillis à Québec, à Trois-Rivières et surtout à Montréal. La visite royale n’est pas sans intérêt. Elle aussi vise à atteindre le cœur des Américains. Le couple royal passe 4 jours aux États-Unis avant de repasser par la Province de Québec en franchissant la frontière à Lacolle. Il faut prolonger l’arrêt à Saint-Jean, le lundi 12 juin 1939, lorsque le roi George et son épouse sont reçus par une foule massée de 35 000 personnes. 

Quelques jours plus tôt, Le Canada Français, en première page, invitait la population de toute la région à venir accueillir le roi et la reine avec enthousiasme. Les employeurs avaient été priés de permettre à leurs salariés de se rendre sur les lieux de l'événement. Les commissions scolaires étaient appelées à mobiliser 3 000 élèves : «…il convient que la manifestation avec laquelle nous recevrons nos souverains en terre canadienne soit la plus chaleureuse qui soit. C'est par la densité de la foule, la vigueur de son enthousiasme qu'il nous sera donné de témoigner concrètement de notre loyalisme», écrivait le journal libéral. Ce même journal célèbre le patriotisme des Johannais :
«"Contenue de chaque côté des voies par un cordon de militaires des casernes et par une filée de scouts et de guides […], la foule présentait un coup d'œil vraiment typique. Cette double haie humaine égayée par les toilettes féminines et nettement délimitée par les lignes kaki des militaires s'animait des milliers de petits drapeaux qui claquaient au vent; tandis qu'au centre, la fanfare de la ville et celle du Collège, quelques hauts officiers en tenue de gala et le corps échevinal (sic) en jaquette et haut-de-forme, donnaient la note décorative". Le couple royal est reçu par tout le gratin de la ville : le maire, Georges Fortin; l'évêque, Mgr Forget; le vicaire général Mgr J.-F. Coursol et les députés locaux, le docteur Alexis Bouthiller (M.P.P.) et Martial Rhéaume (M.P.) et même le Premier ministre du Canada, Mackenzie King. Le couple royal apparaît sur le quai, reçoivent une gerbe de fleurs apportée par une enfant. Le roi sert la main des vétérans de 14-18 qui constituent une garde d'honneur. La reine sourit et salut de la main les milliers d'hôtes enthousiastes. Des enfants entonnent, en français, le "Dieu protège le roi" et le "Ô Canada". Dix-sept minutes après leur arrivée, les souverains saluent une dernière fois et retournent dans leur train bleu royal. Trois mois plus tard, le Canada suivait l'Angleterre dans sa déclaration de guerre au Troisième Reich».[58]
Des activités sportives à Saint-Jean. Outre les régates annuelles dont nous avons parlées, le hockey, la crosse, le baseball, le croquet sont autant de disciplines sportives appréciées par la jeunesse johannaise durant les Années folles. Bientôt, toute la population de Saint-Jean se passionne pour les compétitions. Deux noms retiennent l'attention entre 1916 et 1925. Cyprien "Bat" Latour est le premier joueur de hockey de Saint-Jean à s'aligner de façon régulière dans une ligue organisée à Montréal, la ligue du C.P.R. (Canadian Pacifi Railway). Latour brille également dans la crosse. Durant 40 ans, il travaille au bureau du C.P.R. à Montréal. Plutôt petit (il ne pèse que 145 livres), il se déplace avec aisance sur la glace. Partout où il passe, il devient capitaine de son équipe. Philippe Brault, pour sa part, est as lanceur alors que Saint-Jean ne fait pas encore partie d'une ligue de baseball organisée. Cet agent d'assurance se met à la tête de son équipe de Saint-Jean et affronte les adversaires pour en triompher généralement 2-0 ou 3-0; Brault retire sur 3 prises entre 10 et 15 frappeurs. Ces parties se déroulent sur le vieux terrain d'Exposition, dont l'entrée se trouve à l'endroit où s'est construit depuis l'église Saint-Edmond. Avant d'atteindre le terrain de baseball, il faut marcher environ un quart de mille, car il y a une piste de course de chevaux qui sépare l'entrée du losange.

Le baseball est sans contredit le sport d'été le plus en faveur auprès des Johannais. Dès la fondation du Collège de Saint-Jean, une équipe collégiale se forme, dont la jeune mascotte n'est nul autre que notre bootlegger local, Conrad Labelle. L'abbé Boyer, plus tard curé de Chambly, en est l'aumônier. En 1925, nous retrouvons l'équipe de baseball du Richelieu dont le président est René Payette et l'assistant-gérant, Armand Payette. Nous y retrouvons parmi les joueurs, le gens de la petite bourgeoisie locale : Jean et Sarto Sagala, Armand Ménard (futur maire et député fédéral), ainsi que plusieurs autres joueurs qui sont les vedettes de l'époque.

Durant les années sombres de 1930, les joueurs de hockey se rassemblent l'été dans un restaurant de la Place du Marché, Chez Pat. C'est alors qu'ils décident de former un club de balle-molle, le Saint-Pat's qui dispute des parties endiablées dans la cour du Séminaire de Saint-Jean (coin des rues Laurier et Saint-Georges), pour ensuite déménager ses pénates sur le boulevard Saint-Jean, à la Commonwealth, à proximité de l'actuel centre commercial Canadian Tire.

Les Chevaliers de Colomb aussi organisent une ligue de croquet qui participe et gagne le championnat en 1930. Les frères Gaston et Roméo Poutré sont les organisateurs de différentes compétitions, dont les courses cyclistes comprenant 4 épreuves sur route pour les coureurs de Saint-Jean. La première a lieu le 16 juin 1935 :
«D'une distance de 12 milles le départ s'était effectué de l'hôtel Saint-Paul pour se terminer à l'hôtel Poutré à Saint-Jean. Maurice Lupien l'avait emporté en 30 minutes 33 secondes, suivi de près par Guillaume Bernard en 30 minutes et 36 secondes. M. Bernard, un sympathique Breton décédé depuis quelques années, a exploité un commerce de bicycles sur la rue Saint-Charles.
De 1935 à 1938, les deux frères Poutré ont organisé 3 autres courses, dont deux de 25 milles. La première entre Saint-Jean, Chambly et Richelieu avec retour à Saint-Jean, et une autre entre Saint-Jean, Napierville, Saint-Valentin et Saint-Paul, l'arrivée se faisant toujours à Saint-Jean».[59]
Les frères Poutré n'organisent pas que des courses pour cyclistes, ils organisent match de lutte et de boxe. De 1926 à 1950, le Stade Poutré (à l'angle des rues Jacques-Cartier et Saint-Georges) est l'hôte, tous les samedis soirs, sauf les soirs de mauvaises températures, de 1 000 personnes venues assister à ces combats. Le stade est rempli à pleine capacité. Les promotteurs Sylvio et Jos Samson y amènent une fois un lutteur populaire, Yvon Robert, mais la ville a également ses bons lutteurs : Willie Thériault, également excellent plongeur et nageur, se pratiquant au Yacht Club, et Arthur Jauniaux. Durant l'été 1930, 4 équipes de jeunes athlètes de Saint-Jean participent à un field day sur la piste du terrain d'Exposition de Saint-Jean : les soldats des casernes de Saint-Jean, l'équipe de Pat Nicholson, le Salon Littéraire et Sportif de Saint-Jean et la Salle de quilles et billards Sam Langlois. C'est dire toute l'étendue et la diversité des sports pratiqués à Saint-Jean durant cette époque.

Soulignons l'importance des équipes liées à des entreprises commerciales : la plus importante semble avoir été le club de quilles de la compagnie Monarch Bottling Works (futurs Breuvages Ménard) au terme de la saison des activités 1935-1936. Cette année-là, l'équipe se mérite le titre de Champion des champions pour être la seule équipe dans l'histoire du bowling à gagner tous les championnats la même année. Édouard Ménard, L. Ménard et J. Armand Ménard sont les promotteurs de l'entreprise industrielle et du club de quilles formé de leurs employés. 

Mais le hockey reste le sport privilégié. Roger Gaudette, un joueur qui s'illustre dans notre région est même revenu meilleur hockeyeur d'Europe en 1935-1940. Il commence dans l'équipe senior Saint-François-Xavier qui fait partie de la ligue Mont-Royal. Comme "Bat" Latour, il passe à l'emploi du C.P.R. et joue pour l'équipe de la ligue des chemins de fer. Dès 1926-1927, avant qu'il ne commence à jouer pour ces ligues majeures, Roger Gaudette s'est illustré à la tête de l'équipe de la Singer, qui remporte le championnat de Saint-Jean. Notre équipe de hockey, le club Champlain, envoie 2 de ses meilleurs joueurs, Charles Berger et René Granger, participer aux Jeux Olympiques de Lac Placide en hiver 1932.

De 1916 à 1925, l'équipe de hockey des Chevaliers de Colomb l'emporte généralement sur celle de l'Académie commerciale et catholique où Yvan Sabourin et Paul Beaulieu se présentent excellents sportifs, surtout ce dernier. La ligue locale compte 4 équipes : les Chevaliers de Colomb, le Champlain, le Singer et la Garnison, une équipe de l'armée. Dans le club Champlain, outre Gaston Poutré, Charles Berger et Roger Gaudette, nous retrouvons le jeune Alcide Côté, futur député fédéral et ministre des Postes du Canada. Les parties de hockey se disputent à la patinoire de l'Académie, en plein air. Au début, les spectateurs doivent se masser le long de la bande, puis plus tard, on érigera des gradins. Inutile de préciser qu'à l'époque, Saint-Jean ne disposait pas d'aréna. Comme on peut le deviner, les clubs sportifs sont aussi des clubs sociaux où la politique n'est sûrement pas absente.

Les activités culturelles se rapprochent beaucoup des activités sportives. Le Salon littéraire et musical, par exemple, est fort apprécié. Le Stade Poutré ne fait pas qu'accueillir des compétitions sportives. On y donne également, tous les jeudis soirs, des soirées de variétés où les grands de la scène viennent se produire : Henri Letondal, Fred Barry, Juliette Béliveau, Albert Duquesne, Charles-Harbourg-Roberval. Le stade Poutré est démoli en 1950 et on érigera l'édifice du Stade Municiapal - un «cirque» supposément construit à l'épreuve du feu au coin sud-est des rues Gouin et Laurier. L'édifice sera emporté par les flammes en 1964.

La ville a vu passer d'autres genres de visiteurs : des fêtes foraines, des cirques - on abreuvait les éléphants à même une borne fontaine proche du Stade municipal! -, des vedettes de cinéma (Errol Flynn y avait un pied à terre près de Saint-Paul de l’Île-aux-Noix), des tournées de troupes théâtrales. Un emplacement commercial dit des Gaietées Françaises, appartenant à un français, Édouard Wagnart, pouvait les recevoir en prestation. L'actuelle salle du cinéma Capitol offrait sa scène aux troupes de comédiens et de bel canto, aux pièces de théâtre et comédies musicales, opéras et opérettes, présentées au public de Saint-Jean. Cette salle prend la relève du Saint-John's Opera House appelé parfois Black's Opera House, parce que propriété de John Black, et où on y présentait des vaudevilles et du burlesque. À la mort de John Black, l'opéra ferme ses portes pour les ouvrir en tant que salle de cinéma liée à la chaîne des Ouimetoscopes, salle qui défiait les suspicions du clergé. Ce transfert de vocation d’une même salle montrait combien les classes sociales se succédaient dans la hiérarchie. L’opéra allait aux bourgeois prospères de Saint-Jean, contemporains de Félix-Gabriel Marchand et de Louis Molleur; mais la poussée du prolétariat ouvrier, avec les nouvelles mégamanufactures, accroissaît la ville d’une nouvelle quantité et d’une nouvelle qualité d’individus. Pour ceux-ci, les divertissements qu’offrait le cinéma convenaient mieux que les grands arias.

La pendaison d’Henry Frazer. L’épreuve de la Grande Guerre passée, les gens essaient de recommencer à vivre. On cherche peut-être moins à oublier le stress des années passées qu’à le reproduire sur des modes moins excessifs; montée subite d’adrénaline que les courses d’automobiles peuvent facilement procurer avec moins de violence que dans les tranchées. Quoi qu’il en soit, la jeunesse d’après-guerre est pleine de fougue et de vitalité. Aux États-Unis, une guerre d’un nouveau genre ne manque pas d’avoir des conséquences pour notre région. En 1919 est votée au Congrès la Loi Volstead interdisant «la fabrication, la vente ou le transport de tout alcool de nature à intoxiquer ceux qui en feraient usage, son importation et son exportation en tant que boisson sont prohibés». La folie puritaine suscite bientôt le marché noir, occasion à des gangs de trafiquants de s’affronter.

Pour les propriétaires de distilleries canadiennes, pour les producteurs et les convoyeurs d’alcool, c’est l’occasion de se faire beaucoup d’argent avec peu d’effort. Les gangs américains sont prêts à mettre le prix dans une concurrence et une rivalité sauvage qui les opposent mutuellement. Dès lors, un essaim de truands - grands et petits - bourdonne le long des routes qui mènent à la frontière américaine par le lac Champlain en vue d’échanger, pour une bonne somme, le nectar défendu qui se rendra dans les Speekeasy de New York et de Boston. L’un d’entre eux, Conrad Labelle, s’est fait une renommée tapageuse comme bootlegger local. Sans doute petit truand qui aime se faire voir, il se vante d’avoir rencontré le Président Harding et Al Capone, avec lequel il aurait conclu une affaire de routine profitable surtout… pour Labelle. D’autres, par contre, se souviennent de lui sous un jour moins flatteur. Sa sœur, Yvonne, historienne, en a tracé la biographie dont le récit est loin d’atteindre la qualité de sa Monographie d’Iberville.

Il y a une autre forme de contrebande qui semble avoir prospéré dans la région, celle de faire passer des immigrants chinois en fraude sur le territoire américain. Une loi du pays limitait le nombre d’entrée des immigrands chinois tant étaient nombreux ceux qui voulaient échapper à leur malheureux pays décimé par la révolution, et rejoindre des membres de leurs familles établis dans un ou l’autre des Chinatown américains. La légende rapporte que les Chinois immigrants illégaux étaient cachés dans des caisses transportées sur de petits remorqueurs. Qu’approche une vedette des douanes américaines, et le coup de pied savamment lesté du contrebandier avait bientôt fait de balancer caisse et contenu dans les eaux froides du lac Champlain.

Le crime déborde d’imagination! La formation des syndicats de protection est un nouveau moyen de faire beaucoup d’argent Les truands canadiens, sortis directement des écoles américaines, importent cette idée et l’appliquent particulièrement dans différents secteurs du tourisme et du commerce des liqueurs alcoolisées. La visite d’un gang avertit bien poliement un commerçant de payer une «cotisation» au «syndicat» s’il ne veut pas voir un concurrent venir «saccager et piller» son magasin ou son hôtel. Si le commerçant ne veut pas «souscrire généreusement», des inconnus viennent saccager et piller le commerce, avertissant ainsi ceux qui seraient tenter de résister de les prendre très au sérieux. Ce genre de «syndicat» a longtemps subsisté dans la région et de nombreuses (méchantes) langues ont rattaché l’explosion et l’incendie de l’Hôtel Saint-Jean à des histoires du genre.

Tout est bon pour cette pègre. Une fois l’alcool légalisé après l’élection du Président Roosevelt en 1933, la drogue prendra le relais du commerce illicite. La prostitution, et il n’y a pas jusqu’aux machines à sous qui sont la proie des rackets de nos truands locaux qui se déplacent, eux aussi, en luxueuses Cadillac, en Packard, en Buick ou en fougueuse Studebaker afin de franchir le plus vite possible la frontière et se mettre à l’abri des poursuites policières. C’est dans ce contexte qu’il faut placer l’affaire Frazer.

Saint-Jean a été témoins de sa dernière exécution, le 16 juin 1922 lorsqu’un dénommé Henry Frazer a été conduit à la potence, derrière le Palais de Justice. Frazer faisait partie d’un gang qui, en janvier 1921, tente de voler à un nommé Joseph Senécal, de Lacolle, un chargement de bouteilles d’alcool. Dans la mêlée qui s’ensuit, des coups de feu sont tirés et Senécal, qui conduit la voiture que l’on veut voler, est frappé d’une balle et meurt le lendemain. Deux individus sont arrêtés : Laventure et Frazer. Laventure est acquitté, mais Frazer est reconnu coupable du crime d’homicide. La sentence est prononcée par le juge Philippe Monet et Frazer est pendu le 16 juin 1922 :
«Pendant que le glas funèbre sonnera à l’église paroissiale de Saint-Jean, le cortège sortira de la prison, dans l’ordre suivant : en tête le shérif en son uniforme officiel; puis le geôlier de la prison; le major Séguin de la prison de Bordeaux, deux gardes et ensuite le condamné, accompagné de l’aumônier récitant des prières. Un détachement des Dragons Royaux montera la garde autour de la prison.
L’exécuteur Ellis est arrivé hier, et procédera en présence de 6 jurés assermentés. Après la pendaison, le médecin de la prison, et quelques confrères constateront la mort. Alors le shérif hissera le drapeau noir à mi-mat sur la prison. Ce lugubre cérémonial terminé, le corps du condamné sera enterré dans le cimetière de Saint-Jean, grâce aux soins pieux du curé C.-A. Lamarche, l’aviseur spirituel et le consolateur de Frazer depuis sa condamnation».[60]
Par après, les accusés seront transférés à Bordeaux et ceux qui seront reconnus coupables de meurtre y seront pendus à une potence permanente. Henry Frazer a donc été le dernier à subir la peine capitale dans notre ville.

Une affaire scabreuse : le meurtre de Gratia Marcil. On a vu que Saint-Jean avait également ses petites histoires criminelles. Jean Gaudette termine sa monographie sur la ville de Saint-Jean entre 1880 et 1930 par le récit d’un crime sordide. Ce récit mériterait de figurer à côté de certains grands romans canadiens comme Kamouraska d’Anne Hébert, ou La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux, roman inspiré de la tragique histoire de Cordélia Viau et dont l’adaptation cinématographique par Jean Beaudin avait été réalisée, en partie, au Palais de Justice de Saint-Jean, dont la scène de la pendaison des deux amants.
«Établissons d'abord quelques faits. À Saint-Jean, le 31 décembre 1925, une dénommée Gratia Marcil, âgée de 36 ans, mourait presque subitement, mais dans d'atroces souffrances, alors qu'elle était aux prépartifs de la fête du jour de l'An. Ses funérailles eurent lieu le 4 janvier suivant en l'église Saint-Jean-l'Évangéliste. Outre son époux, Charles Desranleau, contremaître à l'emploi de la Ville, elle laissait, "pour pleurer sa perte", trois filles et un fils. Dans le Canada Français du 14 janvier 1926, Charles Desranleau et Alexis Marcil (père de la défunte) font paraître un message dans lequel ils "remercient sincèrement toutes les personnes qui […] ont donné des marques de sympathie dans la cruelle épreuve qu’ils ont subie par la perte de Mme Charles Desranleau". Le 11 février suivant, le même journal publia une copie de la lettre que Desranleau a fait parvenir à la compagnie d’assurance Great West pour la remercier de la promptitude avec laquelle elle lui a versé une indemnité de 5 000 $, conformément au contrat d’assurance qu’il détenait sur la vie de son "épouse regrettée". Dans les lignes qui suivent, nous pourrons constater toute l’hypocrisie, dans le contexte de cette affaire, d’expressions telles que "épouse regrettée", "cruelle épreuve" et "pleurer sa perte".

Un an plus tard, en mars 1927, deux charrettes se rendent à une sablonnière située au pied du mont Johnson (Saint-Grégoire) pour aller prendre un chargement de sable. En creusant, ils heurtent de leurs pioches deux "poches à patates", qu’ils dégagent complètement. En les ouvrant, ils découvrent avec horreur, dans l’une, deux jambes humaines, et, dans l’autre, le corps et la tête d’une femme, le tout dans un état de décomposition avancée.

L’autopsie révèle que cette femme est morte de causes naturelles. Elle était âgée d’environ 45 ans, portait les cheveux longs, avait une dent en or et avait eu plusieurs enfants. Après sa mort elle avait été embaumée et revêtue d’une robe mortuaire comme en vendent les entreprises de pompes funèbres. De sorte qu’elle avait dû être exposée en chapelle ardente, puis enlevée de son cercueil, avant ou après l’enterrement (ou le dépôt dans un charnier). On ne voyait aucun motif de vol plausible. Le corps n’avait pas été pris par des étudiants en médecine, car il n’avait pas été disséqué. La présence de la dent en or attestait qu’il ne s’agissait pas d’un vol dans un but de lucre. Était-ce un cas de nécrophilie?

Le chef de la Police provinciale demanda aux gardiens de cimetière et aux curés de la province de communiquer avec lui s’ils avaient constaté la disparition du cadavre d’une femme correspondant à la description donnée.

Une analyse plus poussée des viscères, effectuée par des médecins légistes du laboratoire médico-légal de la province, démontra que la défunte n’était pas décédée de mort naturelle, mais empoisonnée, après avoir absorbé une quantité de strychnine assez puissante pour tuer quatre personnes. En envisageant diverses explications, on en vint à émettre l’hypothèse que ce corps pourrait être celui de Gratia Marcil; quelques vérifications simples suffirent à la confirmer. D’abord le dentiste Wilfrid Monet attesta que la dentition du cadavre correspondait exactement à la fiche dentaire de son ex-cliente Gratia Marcil. Ensuite la belle-sœur de cette dernière reconnut la robe mortuaire, dont le cadavre était vêtu, pour l’avoir elle-même confectionnée. Test final, on fit creuser la tombe de Gratia Marcil au cimetière : le cercueil était vide… L’enquête montra aussi que, la veille du décès de sa femme, Desranleau avait signé un contrat d’assurance de 5 000 $ sur la vie de celle-ci.
L’histoire est donc la suivante. Charles Desranleau voulait éliminer sa femme pour deux raisons, toucher l’indemnité de 5 000 $ d’assurance-vie, puis épouser sa maîtresse. Il empoisonna donc sa femme à la strychnine. On crut à une mort naturelle et, après les funérailles, on enterra la dépouille. Mais Desranleau craignait que les autorités policières et judiciaires n’aient des doutes sur la cause de la mort de son épouse et n’ordonnent l’exhumation et une autopsie. Il décida donc de faire disparaître le corps. Par un soir de janvier 1926, il se rendit au cimetière, en compagnie d’un ouvrier municipal travaillant sous ses ordres, Amédée Charest, pour excaver la tombe et retirer le corps du cercueil. Ils comblèrent ensuite soigneusement la fosse et la recouvrirent de neige, puis ils trasnportèrent le corps en automobile jusqu’à la sablonnière de Saint-Grégoire, où, après l’avoir sectionné, ils enfouirent dans le sable les deux sacs qui en contenaient les parties. Comme nous l’avons vu, Desranleau empoche l’indemnité d’assurance peu après le décès de sa femme, puis après environ un an de veuvage, soit le 11 janvier 1927, il épouse une nommée Yvonne Girard en l’église Saint-Jacques de Montréal.

Le 21 mai 1927, à la suite de l’audition des témoins, le jury de six personnes dans l’enquête du coroner Chevalier tient Charles Desranleau criminellement responsable de la mort de sa femme. On n’a pas le temps de l’appréhender pour le traduire en cour criminelle, car peu après on trouve son cadavre flottant sur les eaux du canal de Chambly : il s’était suicidé par noyade».[61]
Heures de crise. Avant la grande crise d'octobre 1929, on peut affirmer qu'une véritable harmonie existe entre les différentes forces sociales de la Ville de Saint-Jean. Plus que les luttes de classes, l'heure est à la collaboration devant la crise économique. Ainsi voit-on la Kraft Paper et la Cables, Conduits and Fitting qui appartiennent tous deux aux intérêts Longtin, organiser des piques-niques pour les employés à la baie Missisquoi ou au Mont Saint-Grégoire. La Fête du travail, fête chômée, est l'occasion de parades à l'exemple de la Saint-Jean-Baptiste. Chaque année, à cette occasion, il est possible de voir défiler, rue Saint-jacques, de magnifiques chars allégoriques de l'entrepreneur Pierre Trahan obtenir les prix de distinction. Avec la crise, il est possible de voir également le clergé et le Diocèse mettre tout en œuvre pour mettre ouvriers, cultivateurs et étudiants sous la coupe des organisations catholiques. L’économie coopérative prospère en temps de crise. En 1934, une seule caisse pospulaire existe à Saint-Jean. Mgr Forget entend cultiver l’esprit coopératif :
«Dans le domaine de la coopération, l’Évêque invita l’aumônier de la L.O.C. (Ligue ouvrière catholique), à tenter, à titre d’expérience, la promotion de coopératives de consommation et d’habitation dans la cité de Saint-Jean. La coopérative de consommation, comme toutes les autres dans la Province, n’a pu survivre à la concurrence, mais la coopérative d’habitation La Cité Ouvrière a été à l’origine du développement de la paroisse actuelle de Saint-Gérard…»[62]
Tous ces organismes d’aide social visent à panser les plaies causées par l’anarchie capitaliste. Leur rayonnement est toutefois limité. Devant la concurrence de l’entreprise privée, ils n’obtiennent ni support des gouvernements, ni confiance des citoyens. Avec le temps, Mgr Forget et son successeur, Mgr Coderre, évêques «d’une ville épiscopale essentiellement ouvrière et d’un diocèse qui s’industrialisait rapidement» ne purent conserver leur influence devant les syndicats désormais indépendants qui organisent et entendent bien mener la lutte aux patronnat et aux propriétaires des moyens de production.

La fin d’une époque paisible. Le contraste de ces années agitées reste frappant avec la calme douceur de vivre du début du XXe siècle, où les hôtels étaient encore remplis de visiteurs et de voyageurs de passage. Mais le temps des grands hôtels est passé. Les nouveaux bâtiments hôteliers prennent un aspect moins luxueux. Des tavernes y sont incorporées, comme à l'Hôtel Windsor. Plus tard, ce sera au tour de l'Hôtel Richelieu. Une nouvelle clientèle, associée sans doute à la prolétarisation de Saint-Jean, y trouve son intérêt.

Avec la Grande Guerre, puis les inquiétudes qui suivirent, entre la prohibition américaine qui entraîna une activité interlope à la frontière avec le commerce clandestin des bootleggers et les nouvelles confrontations européennes, les esprits ne savaient plus quoi penser. La poussée de l’automobile, des poteaux soutenant les câbles électriques et téléphoniques, le nouveau pavé en ciment ou en macadam, entraînent le remplacement de la verdure, des arbres et de ce qui restait de nature dans la ville. Les tempêtes de neige perdent de leur blancheur avec les abrasifs sableux que l'on disperse sur les rues afin d'empêcher les roues des autos de déraper. Pourtant, on continue à traverser la rivière à pied sur la glace ou à y scier de gros morceaux de glace pour approvisionnier les glacières domestiques. C’était avant l’arrivée de la réfrigération électrique.

La rue Richelieu prend progressivement un tout nouveau visage, différent de celui qui avait suivi sa reconstruction après l'incendie de 1876. Avec ses rues parallèles et son découpage quadrangulaire, c'est sur le plan urbain nord-américain que la ville se développe. Les rues Champlain et Saint-Jacques deviennent de plus en plus commerciales : des merceries, des épiceries, même une buanderie chinoise dans une petite maisonnette grise de la rue Saint-Jacques qu'on pouvait encore voir dans les années 1970, et bien d'autres… Des quartiers se spécialisaient - quartier ouvrier dans l'est et le nord; quartier de plus en plus huppé dans le sud, vers le Boulevard Gouin et le Boulevard Montcalm. Aux deux parcs, Marchand et Laurier, la ville ajoute un terre-plein en 1911 afin de faire un (petit) boulevard sur la rue Grant (Laurier), entre les rues Saint-Thomas et Saint-Paul. Avec la commotion subie par la Grande Guerre, la Ville fait passer le nom de Saint-Thomas à celui du Maréchal Foch, venu faire son tour à Saint-Jean en se rendant des États-Unis au Canada, et le «parc» est nommé Boulevard Courcelette, pour commémorer les batailles de la Somme, livrées en 1916. Là, on y érige un monument à la mémoire des soldats de la guerre. Bien vite, toutefois, on oubliera ce nom de Courcelette pour donner à la rue Grant le nom de Laurier. L'élargissement des deux voies rongea le terre-plein qui finit par ne plus être un parc, mais on y installa l'une de ces statues du Sacré-Cœur les bras en croix (qui s'ouvraient dans les années 60 devant la vitrine d'un marché Métro), modèle que l'on vendait en série à l'époque, et un canon, une pièce d'artillerie de la guerre 14-18. Aujourd'hui, tout ça a disparu. Le mouvement des Braves a été relocalisé au parc Alcide-Côté. Ce terre-plein était situé en plein dans le quartier de développement industriel, où logeaient les travailleurs de la Singer et autres nouvelles usines du nord de la ville. Car, bientôt, l'expansion de la ville débordera le triangle formé de part et d'autre de l'axe de la rue Saint-Jacques et limité par les deux voies ferrées.

Toutes ces innovations, on peut s'en douter, ne plurent pas à tous les citoyens. L'accélération du développement industriel, l'introduction des affaires locales dans les échanges mondiaux, la venue d'étrangers, souvent anglophones, dans la gestion des grandes entreprises souleva des inquiétudes qu'un journaliste, cité par Jean Gaudette, nous interpelle encore aujourd'hui : «En 1920, les lecteurs du Canada-Français essuient les remontrances d'un journaliste qui dénonce l'esprit de clocher des "indigènes ombrageux et cliquards" qui se permettent de "traiter les futurs industriels et leurs employés comme des étrangers, parce qu'ils n'auraient pas eu l'avantage de naître à Saint-Jean […]. Au lieu de traiter avec mépris et dédain du nom d’étranger les nouveaux habitants de la ville, qui viennent nous aider à nous sortir du pétrin, on devrait les remercier"».[63] Ce que nous dit ce journaliste, aux lendemains de la Grande Guerre, c’est que la dynamique de l’auto-détermination de la région de Saint-Jean ne se trouve plus ni dans ses ressources ni dans son dynamisme humain, et qu’elle doit maintenant se fier sur le capital étranger pour se développer. Là où ce correspondant voit que les étrangers viennent nous sortir du pétrin, il ne voit pas dans quel pétrin ils viennent nous plonger. Constat du trauma de la Singer et l’avortement de l’imagination créatrice qui n’avait jamais fait défaut aux Johannais avant ce temps. 

Il faut considérer ces contradictions sociales : accentuation de la lutte des classes, trauma de la Singer, perte de l’auto-détermination économique de la région qui passe entre les mains des développeurs économiques dont les intérêts sont étrangers à ceux de la localité, comme autant de signes d’une transformation, d’une rupture profonde entre le passé de la ville et son avenir, et que s’éloignant du prestige, Saint-Jean entre dans son Âge de la Némésis.



[1] F. Cinq-Mars. L’arrivée des usines Singer à Saint-Jean, in Le Canada Français, 30 juillet 1980.
[2] F. Cinq-Mars. ibid. p. 26.
[3] F. Cinq-Mars. ibid. p. 26. Le Règlement 92 est celui autorisant la construction de la nouvelle usine.
[4] F. Cinq-Mars. ibid. p. 26.
[5] A. Martin. «La Singer à Saint-Jean, in Les projets en cours pour le Musée de Saint-Jean, # 2, Le Canada Français, 1er juin 1977, p. 46.
[6] F. Cinq-Mars. op. cit.
[7] F. Cinq-Mars. ibid.
[8] À la Vandeweghe Limited de Saint-Jean… in Le Canada Français, 10 mars 1976.
[9] J.-D. Brosseau. op. cit. p. 249.
[10] J.-D. Brosseau. ibid. pp. 250-253.
[11] A. Duguay. op. cit. # 1.
[12] L. Messier. Saint-Jean en 1888, in Le Canada Français.
[13] J. Gaudette. op. cit. p. 169.
[14] J. Gaudette. ibid. pp. 176-177.
[15] J. Gaudette. ibid. p. 180.
[16] J. Gaudette. op. cit. pp. 43-44.
[17] L’un des plans originaux de l’ex-bureau de poste, in Le Canada Français.
[18] J. Gaudette. op. cit. pp. 155-156.
[19] J. Gaudette. ibid. pp. 158-159.
[20] J. Gaudette. ibid. pp. 160-161.
[21] Cité in R. Tanguay et J.-Y. Théberge. op. cit. p. 48.
[22] R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. XXI : Courcelette, Montréal, Valiquette, s.d., p. 48.
[23] R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. XV : Mgr Bruchési, Montréal, Valiquette, s.d., pp. 168 à 180.
[24] R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. XVII : Les Écoles du Keewatin, Montréal, Valiquette, s.d., p. 200.
[25] M. Signori et M. Laforest. op. cit. p. 38.
[26] M. Signori et M. Laforest. ibid. p. 38.
[27] Quelques souvenirs de l’orphelinat, in Le Canada Français, 6 juillet 1977, p. 39.
[28] C. Galarneau. Les collèges classiques au Canada français, Montréal, Fides, 1978, p. 31.
[29] J.-D. Brosseau. op. cit. p. 249.
[30] R. Rumilly. op. cit.  t. XVII, pp. 18-19.
[31] R. Rumilly. ibid. p. 19.
[32] J.-D. Brosseau. op. cit.. pp. 249-253.
[33] R. Rumilly. op. cit. t. XVII, p. 20.
[34] D. Simard. Une paroisse et ses institutions, # 1, p. 24.
[35] R. Rumilly. op. cit. t. XVII, pp. 199-200.
[36] J.-D. Brosseau. op. cit. p. 243.
[37] D. Simard. Une paroisse et ses institutions, # 1, p. 22.
[38] L. Fortin. Alexis Bouthilllier, médecin des pauvres, in Le Canada Français, 3 décembre 1975, p. 30.
[39] J. Gaudette. ibid. pp. 105 et 106.
[40] D. Simard. Une paroisse et ses institutions, # 2, p. 24.
[41] L. Fortin. Qui était Arsène Bessette? in Le Canada Français.
[42] A. Bessette. Le Débutant, Montréal, Hurtubise H.M.H., Col. Cahiers du Québec: Textes et Documents littéraires, #CQ26, 1977, pp. 250-251.
[43] M. Ducrocq-Poirier, postface à A. Bessette. ibid. pp. 269-270.
[44] M. Ducrocq-Poirier. ibid. p. 270.
[45] P. Hébert, Y. Lever et K. Landry. Dictionnaire de la censure au Québec, Montréal, Fides, 2006, pp. 173-177.
[46] M. Ducrocq-Poirier. ibid. pp. 270-271.
[47] M. Ducrocq-Poirier. ibid. p. 271, n. 21.
[48] L. Fortin et G. Gemme. op. cit. p. 27.
[49] C. Poulin. Le Richelieu (1935-1977), in Le Canada Français, 15 juin 1977, p. 68.
[50] C. Poulin. ibid. p. 72.
[51] C. Bessette, C. Geslin, L., Ch. Parent. Histoire de la littérature canadienne-française, Montréal, Centre Éducatif et culturel, 1968, pp. 226-227.
[52] L. Mailhot. La littérature québécoise, Paris, P.U.F., Col. Que sais-je? # 1579, 1974, pp. 68-69.
[53] J. Gaudette. ibid.  p. 61.
[54] S.a. Historique du camionnage/Biographie des pionniers, Montréal, Publication du transport par maion enr. 1979, p. 19.
[55] J. Gaudette. op. cit.. p. 225.
[56] J. Gaudette. ibid.  pp. 230-231.
[57] J. Gaudette. ibid. p. 232.
[58] Référence manquante.
[59] D. Simard. op. cit. p. 28.
[60] Cité in J. Frédérick. La dernière pendaison, in Le Canada Français, 3 mars 1975.
[61] J. Gaudette. op. cit. pp. 248-250.
[62] S.a. Le diocèse de Saint-Jean-de-Québec, p. 93.
[63] J. Gaudette. op. cit. p. 31.

2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Quand vous parlez du Collège de Saint-Jean, existe-t-il encore aujourd'hui? Si oui, a-t-il changé de nom depuis?

    Merci beaucoup d'avance,

    Maryse

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    1. Le Collège de Saint-Jean était situé dans une ancienne poterie Macdonald sise au coin des rues Saint-Georges et Laurier. Il fut détruit au cours d'un incendie en 1939. En 1940, on construisit, un peu plus à l'écart du centre-ville le Séminaire de Saint-Jean tenu par des prêtres réguliers chargé de le rejmplace. L'édifice est devenue depuis le CEGEP de Saint-Jean-sur-Richelieu. L'architecture religieuse (les fenêtres triangulaires pour rappeler la Trinité), reste la seule marque du caractère confessionnel de l'édifice.

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