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mercredi 17 décembre 2014

Une histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu. L'Âge du Prestige § 1. Les Très Riches Heures des industriels Farrar


Potteries Farrar
PRÉFACE, 2017

Si je remets aujourd'hui les textes d'Une histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu, ce n'est sûrement pas pour rendre hommage à une population dont l'absence de dignité et d'honneur est tout à mon avantage.

Ce texte, je le remets pour les historiens, les anthropologues de l'avenir, tous ceux qui s'intéresseront à une ville dont le nom aurait pu (et dû) être fictif. Depuis 50 ans, les édiles de Saint-Jean-sur-Richelieu sont le pire ramassis de corrompus politiques qui phagocytent les budgets municipaux ou entourent les députations, tant au provincial qu'au fédéral. Totalement vidés de toute intelligence, de tout projet pour ressourcer leur patelin endormi au gaz, plutôt que de faire une édition livre de ce texte, ont gaspillé les fonds publics à une murale sans intérêt qu'ils n'entretiendront pas plus qu'ils n'ont entretenu jusqu'ici leur patrimoine historique.

On pourra dire que personne ne m'a rien demandé. Et c'est vrai. Qu'on ne m'a jamais promis ni salaire, ni emploi, ni quelques fonctions pour profiter de mes mérites. Et c'est vrai. On pourra dire qu'on a préféré piller ces ouvrages plutôt que de les valoriser. Et c'est vrai. On pourra dire également que toute la population de la ville ne doit pas souffrir de la négligence douteuse de ses édiles tant elle a, par certains, manifester une bonne volonté aussi ostentatoire que vaine. Et c'est encore vrai. Mais cela ne change rien à ce que je viens d'écrire. Cinquante ans de saloperies municipales témoignent en ma faveur.

Aussi, restera-t-il aux historiens et aux anthropologues de l'avenir un modèle afin de réfléchir et comprendre comment une ville québécoise naît, se développe, dépérit et meurt. Car Saint-Jean-sur-Richelieu est une ville sans attrait, morte, vieillie dans ses façades gelées. Les citoyens les plus riches s'amusent à jouer aux personnages historiques en faisant des soupers fins sur le Pont Gouin ou en faisant du radicalisme péquiste au nom d'une identité qu'ils n'ont même pas su conserver pour leur ville et prétendent défendre pour l'ensemble du Québec. Autant d'hypocrisie et de mauvaise volonté me font plaindre ceux qui demeurent encore dans ce trou noir ou pour respirer, vaut mieux s'expatrier et faire ce que l'on a à faire en s'adaptant une identité autre qui, au moins, aura un écho respectable.

Quoi qu'il en soit, et je ne m'étendrai pas sur des ressentiments vains. La ville de Saint-Jean-sur-Richelieu m'écoeure et à la manière de Gide, je terminerai sur ces mots : Johannais, je vous hais.

Jean-Paul Coupal
17 mars 2017


Sommaire:
Présentation
L’Âge Militaire (de la découverte au siège de 1775)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_19.html
L’Âge de Croissance (Saint-Jean-Dorchester)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/lage-de-croissance.html
L’Âge du prestige (1840-1940)
            Les très riches heures des industriels Farrar (1840-1876)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_17.html
            Les très riches heures de Félix-Gabriel Marchand (1876-1905)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_16.html
            Les très riches heures de la Singer (1905-1945)
http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2014/12/une-histoire-de-saint-jean-sur_15.html

L'ÂGE DE PRESTIGE § 1.

LES TRÈS RICHES HEURES DES INDUSTRIELS FARRAR

1840-1876

Un Siècle d'Or. On peut dire que l'Âge de prestige de l’histoire de Saint-Jean équivaut à un véritable Siècle d'Or. Feuilleter les pages de l'histoire de Saint-Jean de cette période équivaut à contempler un magnifique Livre d'heures. Au Moyen Âge, contrairement au bréviaire propre aux clercs, le livre d'heures s'adressait aux laïcs, permettant de suivre la liturgie des Heures. Ce véritable calendrier permettait de suivre l'évolution de la liturgie tout au long de l'année, orné souvent d'enluminures et illustré des activités quotidiennes et saisonnières. Ainsi, Le livre des très riches heures du duc de Berry (± 1415) nous permet d'avoir une meilleure idée des travaux et des jours à l'époque médiévale. La richesse de l'iconographie complétait ainsi la méditation sur les activités humaines. Ce que vous allez feuilleter ici, ce sont les très riches heures des trois périodes du développement de la Ville de Saint-Jean au cours de l'Âge de prestige.

De 1840 à 1876, date du grand incendie de Saint-Jean, ce sont les très riches heures des industriels Farrar, le triomphe du développement des industries de la poterie et de la porcelaine; de 1876 à 1905, ce sont les très riches heures de Frélix-Gabriel Marchand, la période du triomphe de la nouvelle économie financière et bancaire dans un climat libéral et culturel sans précédent; enfin à partir de 1905, ce sont les très riches heures de la Singer avec l’installation de la grande usine qui amorce une ère d'industrialisation opérée par des entreprises venues de l'extérieur de la région.

Durant ce siècle, la Ville de Saint-Jean saura conserver son auto-détermination face aux grands centres, y compris Montréal, grâce tout à la fois au secteur primaire (par ses riches terres agricoles), au secteur secondaire (avec la multiplication et la diversité des entreprises industrielles) et au secteur tertiaire (par les services publics, la croissance des activités sociales, d'éducation et de charité) coordonnés et dynamiques.


LES TRÈS RICHES HEURES DES INDUSTRIELS FARRAR
1840-1876

État démographique de Saint-Jean pour l'ensemble de l'âge de prestige. La richesse d'une région se mesure d'abord par sa densité de population. Durant les temps de crise, la population tend à diminuer; durant les périodes de prospérité, au contraire, elle s'accroît. Du bourg mal-famé qu'était Dorchester au début du XIXe siècle, la nouvelle Ville de Saint-Jean est habitée par environ un millier de personnes en 1836. À partir du milieu du siècle, le rythme d'accroissement de la population sera environ de mille habitants par quarante ans, et cela jusqu'en 1911, lorsque l'industrialisation de masse opérera un boom démographique, attirant à elle les habitants en surnombre dans les campagnes, en détournant les postulants à l'émigration vers les États-Unis, en suscitant le désir d'enfants chez les travailleurs mieux sécurisés.

Règle générale, la progression est constante, c'est-à-dire + 300 personnes par décennie, à l'exception des décennies 1861-1871 et 1891-1901 où, suite à des premières crises économiques, la constance faiblit. Par contre, entre 1941 et 1961, le boom démographique se fait remarquer par l'ajout de + 6 à + 11 000 habitants par décennie. Ce rythme de croissance, comme on peut le voir sur le tableau suivant, montre que l'industrialisation et l'urbanisation de la région sont en train de s'effectuer. Après le baby boom d'après-guerre, le nombre revient à  ± 6,000 par décennie.

À l'analyse de ce tableau, des questions nous viennent à l'esprit :
«Entre 1861 et 1871, la ville de Saint-Jean perdit près de 300 personnes. Trente ans plus tard, soit entre 1891 et 1901, il y eut une perte de près de 700 personnes. Cela est d'autant plus étonnant qu'au siècle dernier l'accroissement naturel était très élevé. La natalité atteint 40% à Saint-Jean en 1881 alors qu'à la même date la mortalité monte à peine à 24%. Il devrait donc y avoir un accroissement d'environ 16%. Au contraire, il y a diminution. Comment cela peut-il s'expliquer?»[1]
L'explication la plus plausible demeure la forte émigration des Canadiens Français vers les États-Unis. Avant de se fixer à Saint-Jean, les fils de cultivateurs préféreront aller faire fortune dans les sweatshops de la Nouvelle-Angleterre :
«Précisons qu'à Saint-Jean, en 1861, toutes les bonnes terres, le long du Richelieu sont occupées et que certains fils de fermier préfèrent s'installer ailleurs, soit plus loin ou dans une autre région. De plus, un fort pourcentage se dirige vers la Nouvelle-Angleterre. Ils y vont d'abord pour un travail saisonnier puis s'engagent à la construction des chemins de fer ou entrent dans les usines. C'est une immigration temporaire mais ils finiront par s'établir près des filatures où souvent l'homme et la femme travaillent. On calcule que plus de 60 000 personnes quittèrent la vallée du Richelieu entre les années 1861 et 1901».[2]
Les gares du Grand Trunk de Saint-Jean et Iberville reçoivent, quotidiennement, des dizaines d'émigrants pour les États-Unis, ce que fait remarquer Robert Rumilly : «À Saint-Jean, on vendait plusieurs centaines de dollars de billets par jour».[3] De l'édifice de la gare inauguré en grandes pompes en 1876 et que j'ai vu, complètement abandonné depuis que le Canadien National avait démoli le pont sur le Richelieu et enlevé les dormants, il était difficile de croire que des milliers de Québécois s'y étaient embarqués pour se rendre à Saint-Albans aux États-Unis

Poursuite du commerce maritime. Le commerce maritime demeure encore la pierre angulaire du développement économique de la ville. On a vu que longtemps les importations surpassaient les exportations.  À partir du milieu du siècle, les choses changent radicalement : «Les importations qui arrivaient au port de Saint-Jean consistaient surtout en marchandises générales, bois, céréales, pêcheries, potasse, sable, fer, charbon. Le Canada exportait aux États-Unis du sel et des fourrures, qui sont remplacés par du bois de pulpe, du bois de sciage, du foin et plusieurs produits agricoles».[4] Ce tableau confirme la mutation en train de s’accomplir au niveau des échanges commerciaux :

Le Richelieu, aujourd’hui si paisible, était alors parcouru en tous sens par des navires de commerce :
«Vers cette date, soit autour de 1860, le manœuvre qui posait des rails de chemin de fer, par exemple, gagnait $ 0. 75 par jour. Par contre, les résidents de Saint-Jean qui exerçaient le métier de navigateur et qui, d’ailleurs, construisaient eux-mêmes leur voilier, mesurant habituellement 60 pieds de long par 16 de large et pouvant porter 50 tonnes ou plus, étaient leur propre patron et avaient évidemment un revenu un peu plus élevé.
Ils transportaient habituellement du bois de corde acheté à Noyan et les environs pour être revendu à Saint-Jean et aussi, beaucoup de sable provenant du lac Champlain, surtout après le grand feu de 1876 pour la reconstruction de notre ville.
Grâce à cette flotille de 30 à 40 voiliers, ces équipages de bateliers, des deux côtés de la rivière, contribuaient à leur façon au commerce maritime de Saint-Jean par les importants contrats de transport qu’ils pouvaient entreprendre, par exemple, pour la fourniture de sable, de gravier et de la pierre pour la construction du barrage de Chambly, de la réparation des écluses de Saint-Ours, le port de Saint-Jean, les phares des îles de Sorel, aussi le sable pour le filtre de Saint-Jean».[5]
Deux commerces maritimes parallèles donc : un de lourdes transactions entre les deux métropoles - Montréal et New York -, et un commerce profitant directement aux gens de la région. Agriculteurs et cultivateurs bénéficient amplement des avantages commerciaux du port. Le commerce des pommes semble même le plus lucratif. De plus, la construction des bateaux, la navigation commerciale, la pêche à l’anguille qu’on exporte à Philadelphie, le travail salarié sur les quais, toujours très achalandés, font vivre une grande partie de la population. Les cultivateurs de l’arrière-pays viennent échanger leurs produits (grains divers, tabac, légumes) avec les navigateurs qui leur échangent du sel, du sucre, de la farine ou des produits manufacturés d’usage courant. C’est à cette époque que l’on voit un certain nombre de barges dites américaines qui doivent être touées par des chevaux tout le long du canal de Chambly. Les échanges entre les deux pays par le port de Saint-Jean exigent l’ouverture d’un consulat américain à Saint-Jean en avril 1865, poste occupé par G.-J. Morehouse.

Outre les produits, il y a les humains qui transitent par Saint-Jean. Les Journaux de l’Assemblée législative de la Province du Canada nous donnent le nombre des passagers arrivés et partant du port de Saint-Jean entre 1836 et 1840 : «Sont arrivés au port de Saint-Jean, 4,524 personnes en 1836, 4,515 en 1837, 2,978 en 1838, 4,179 en 1839 et 3,480 en 1840. On ne connaît pas le nombre de passagers qui ont quitté le port de Saint-Jean en 1836 et 1837 mais l’on sait qu’en 1838 pas moins de 2,907 ont quitté, 5,588 en 1839 et 5,256 en 1840».

L’expansion de l’industrie forestière entraîne l’allongement des trains de bois qui remontent le Richelieu jusqu’au lac Champlain :
«À Saint-Jean,[les cages] étaient attachées les unes aux autres au nombre de 4 ou 5 formant une suite de 300 pieds de long environ et étaient alors remorqués jusqu’à Burlington où le bois était scié par la Booth Lumber Company.
Sur ces cages, prenaient place généralement trois hommes qui s’installaient dans une cabane de 8 pieds carrés environ.
Le meilleur draveur de Saint-Jean et de toute la région, à ce moment, était Tom Boissonnault. C’est lui qui assemblait les cages ici et voyait à ce qu’elles arrivent à bon port».[6]
Ces trains de bois vont disparaître en 1877 pour être remplacés par le commerce de bois de pulpe (la pitoune) expédié en barges aux États-Unis :
«C’était la Lake Champlain Transportation Co. qui faisait le touage et il arrivait que l’on voyait jusqu’à 35 barges dans le même transport. Cela dura jusqu’à 1916 alors que l’on commença à apporter la pâte brute du bois de pulpe.
À noter que vers 1910, vue le peu de profondeur du canal Chambly, l’on commença le creusage du Richelieu dont le lit fut élargi de 700 pieds entre l’ancien pont du Central Vermont et celui du Pacifique Canadien. Malheureusement avec la chute du gouvernement Laurier, en 1911, ces travaux furent discontinués, ce qui oblige toujours les vaisseaux de fort tonnage et les bateaux-citernes à aller faire un détour de centaines de milles par l’Atlantique pour atteindre Montréal».[7]
La contrebande est une activité toujours fort prisée. Fernand Ouellet estime à 20% du montant des importations les chiffres de la contrebande qui s’effectue d’ailleurs dans les deux sens. Les cageux du Vermont, voyageant de nuit sur des radeaux de bois, du lac Champlain jusqu’à Saint-Jean, font d’excellents contrebandiers. Toutes les retombées de ce lucratif commerce maritime se distribueront dans les différents commerces locaux, mais enrichiront aussi les premières institutions financières de la région.

Un modèle de commerce : Mott & Pattee. Nous savons toujours peu de choses sur les premiers commerçants de Saint-Jean, mais nous connaissons aujourd’hui beaucoup mieux la famille Mott, depuis qu’Ephraïm est venu s’installer, accompagnant les Loyalistes. L’entreprise appartient d’abord à Nelson Mott, fils aîné d’Ephraïm et dont il a visiblement hérité du sens des affaires. Après avoir travaillé dans l’entreprise paternelle - un hôtel -, Nelson ouvrait, en 1827, une entreprise qui servit à la fois de relai pour diligences et de magasin général, localisée aux actuels numéros civiques 132, 136 et 140 rue Richelieu. Mott y résidait à l’étage tandis que le rez-de-chaussée servait aux fins commerciales. C’est ainsi que la plupart des commerçants de la rue Richelieu allaient organiser, pour le siècle à venir, la combinaison du commerce et du logement privé. Nelson a un concurrent de taille, son beau-frère, George Pattee. Comme on est en famille, pourquoi se faire la guerre? Le 8 août 1834, devant le notaire Pierre-Paul Démaray (on était avant les Troubles de 37), les deux hommes s’associent en apportant chacun une part égale de marchandises et de propriétés à la société Mott & Pattee. Au bout de 2 ans, la société fait des progrès au point qu'elle acquiert un terrain situé à proximité de l’Hôtel Mott, du côté sud - à l’endroit où se trouve l’ancien Steinberg, ancien Croteau, maintenant salle de gym -, sur lequel sont érigés une maison de briques servant de magasin, un entrepôt, des hangars et autres dépendances. C’est véritablement un gros petit commerce.

L'entreprise Mott & Pattee semble rouler bon train et bientôt les 2 associés sont parmi les membres les plus riches de la classe bourgeoise de Saint-Jean. Ils sont propriétaires d’environ 12 terrains répartis à Saint-Jean, Iberville et même le township de Granby. Et comme les affaires sont toujours affaire de politique, Curtis Pattee hérite de la charge de maître de poste à la proscription du notaire Démaray, en 1837. Dès lors, c’est dans les locaux de Mott & Pattee que se transporte le bureau de poste, «donnant ainsi à ce commerce une double vocation : service à la clientèle et service à la population». Puis c’est le drame. Par un froid matin d’hiver 1847, on repêche des eaux glacées du Richelieu le corps noyé de George Pattee. Mott est nommé tuteur et administrateur des biens dont la progéniture Pattee hérite par succession. Un autre oncle, Virgil Titus, est subrogé-tuteur. Nelson Mott porte le deuil un temps, puis s’associe dans une nouvelle entreprise, Mott & Osgood, qui reprend la même vocation que Mott & Pattee. William-Alexsander Osgood est un autre beau-frère de Nelson Mott. Il succède également à Pattee dans la charge de maître de poste jusqu’à sa mort, le 3 août 1882.

Nelson Mott n’est pas seulement marchand, il est également un riche propriétaire foncier : «En 1859, il louait alors au gouvernement canadien un édifice servant de bureau de douanes, moyennant la somme de 60 livres sterling annuellement (soit $ 240 000). Selon nos recherches, ce bureau de Douanes était là où se trouve actuellement les bureaux du journal Le Canada-Français au 84 de la rue Richelieu. Mentionnons que cette entente entre Mott et le gouvernement concernant le bureau de douanes dura plus de 20 ans».[8]

Dans la famille Mott, on peut dire que les deuils sont lucratifs. En juillet 1853, Nelson hérite de sa mère de l’argent et des créances, ainsi que 3 propriétés foncières qu’il ne tarde pas à louer à des particuliers et à des commerçants. De plus, Nelson Mott est tuteur des enfants Pattee et en charge de la gestion des biens légués par le défunt parent. Méticuleux, en homme d’affaires averti, Nelson Mott remet des rapports détaillés à son ami, le notaire Jobson, sur la gérance des biens de la succession Pattee. Jusqu’en 1867, Mott fait des affaires d’or. Cette année-là, le 4 octobre, un terrible incendie, moindre que la catastrophe de 1876, ravagea la partie sud de la ville, dont tous les édifices commerciaux de Mott et de la Maison Langelier & Decelles. Âgé alors de 66 ans, Nelson Mott décide de vendre son commerce : «Les deux maisons que Mott avait perdues dans cet incendie étaient celles qui avaient abrité son commerce à ses débuts puis au temps de son association sous le nom de Mott & Pattee. Ne voulant pas rebâtir, il décida en 1868 de vendre l’emplacement, tel que le feu l'avait laissé. Ce sont ses deux voisins, Edward-C. MacDonald et François-Xavier Langelier qui achetèrent le terrain avec les deux bâtiments, une boutique de forge et un atelier de menuiserie, qui avaient échappé au feu. Cette vente devait être l’une des dernières transactions de Nelson Mott avant son décès»[9] qui survint en 1870.

Essor commercial. Petits commerçants, entrepôts, hangars, hôtels, auberges s’établissent le plus près du port, donc sur la rue Front (Richelieu). Dès 1853, alors que la population de Saint-Jean atteignait 3 215 habits, dont 2 235 francophones, la ville comptait 53 édifices commerciaux se dressant autour de cette rue qui devint, pour longtemps, le cœur de la ville : 17 magasins, 12 auberges, 11 boucheries, 8 cordonneries et 5 épiceries. En moins de dix ans, tout cela aura doublé! La rue Front, c’est la rue des affaires, des commerces et des entrepôts à grains. En 1841, elle contient 70 édifices. En 1846 est érigé encore le commerce de François-Xavier Langelier, devenu à partir de 1862 la raison sociale Langelier et Decelles. Dotée d'une grande réputation, ce commerce vend de l'épicerie, des objets de métal et des marchandises sèches. Les fils de Decelles continueront le commerce jusqu’au milieu du XXe siècle. À la même époque et avec un égal succès, J.-A. Clément et Laurent Moreau se lancent dans le même type de commerce. Un peu plus tard, les frères Thuot et un écossais, Douglas, plus spécialement importateur de fruits, ouvrent eux aussi des commerces généraux à Saint-Jean : «Comme il convenait à une jeune citée desservant un district rural étendu et fertile, le Magasin Général devait répondre au besoin local; les pionniers en ce genre furent Édouard Bourgeois, Amable Davignon…, Beauvais et Emery Molleur. Dans le commerce du grain, du foin, du charbon, on se rappelle encore les noms bien connus de O’Cain, Cousins, McPherson, Thomas Roy, père et fils». Les frères John et Henderson Black son également propriétaires d'un grand magasin en plus de posséder une salle de spectacles, la Black Opera House. Charles-Olivier Gervais prend à son tour la direction d'un magasin général en 1876. Décédé prématurément à l’âge de 36 ans, son frère Alphonse lui succédera à la tête du magasin. En 1904, un troisième frère, Élisée, s’en portera acquéreur jusqu’à sa mort, en 1960, à l’âge de 90 ans. Ce commerce a donc connu plusieurs générations d'employés et de clients durant ses 110 ans d'existence. J. E. Mc Nulty, Wilfrid Brosseau, J. A. Lomme, Henri Larocque posséderont de semblables commerces. James MacPherson vend de la farine et des provisions à l'intersection des rues Saint-Jacques et Richelieu. Les multiples activités sur la rue Richelieu démontre la richesse des commerces en attirant des nouveaux types inconnus jusqu’alors : des tanneurs, des modistes, des tailleurs, des brasseurs, des propriétaires de moulins…

En 1848, la ville procédait à son premier rôle d’évaluation municipale des lots, ce qui permet de nous donner un indice sur les investissements des deux groupes ethniques de la région. Du relevé de 1862 à celui de 1897, nous pouvons suivre une courbe comparative de la progression des deux groupes dans leurs investissements sur les lots de la rue Richelieu :
«On constate d’abord… la faiblesse de l’investissement francophone au tout début de la période étudiée (1862-1876). Cependant après 1876, cet investissement va sans cesse croissant et à un rythme surprenant, surtout entre 1876 et 1882. De 1862 à 1897, donc en 35 ans, l’investissement francophone augmente de $ 30 000, à $ 200 000, soit un accroissement de $ 17 000.
Pour ce qui est de l’investissement anglophone, on peut constater, comment, au début de la période étudiée, il est supérieur à l’investissement francophone. Il apparaît cependant bien instable comme le montre la baisse de 1867, puis la hausse de 1871 et enfin le krash de 1876, année du feu qui détruisit la rue Richelieu. On remarquera également que la période de 1876-1882 en est une d’investissement intense et accéléré qui se stabilisera par la suite pour atteindre $ 220 000 en 1892 et 1897. De 1862 à 1897, donc en 35 ans, l’investissement anglophone aura augmenté de $ 120 000 soit $ 50 000 de moins que l’accroissement de l’investissement francophone.
Quant à l’écart entre l’investissement francophone et l’investissement anglophone, on remarque que de 1862 à 1871, les francophones tentent de rattraper les anglophones pour finalement les rejoindre lors du feu de 1876. En 1882, les anglophones surpassent encore, en valeur immobilière investie sur la rue Richelieu, les francophones qui, cependant, jusqu’en 1897, réduisent considérablement la marge qui les distancie. En effet en 1897, les francophones ont investi $ 200 000 sur la rue Richelieu et les anglophones $ 220 000 soit un écart de seulement $ 20 000».[10]
On remarquera, en effet, combien les incendies de 1867 et 1876 ont été des occasions propices aux investisseurs francophones de dépasser les investisseurs anglophones dont certains auront jugé bon de porter leurs investissements ailleurs. Outre l’investissement foncier, la répartition du territoire entre les deux ethnies permet «d’éclaircir comment s’est axée l’évolution de ces deux groupes ethniques sur la rue Richelieu» :
«On peut remarquer… que, de 1862 à 1876, les francophones augmentent constamment le nombre de lots qu’ils ont en leur possession. De 24 lots en 1862, ils en détiennent jusqu’à 32 en 1876. Le feu de 1876 semble cependant ralentir cet élan d’expansion chez les francophones qui, en 1892 n’ont que 27 lots. De 1892 à 1897 cependant, ils achètent au total 3 nouveaux lots ce qui laisse entrevoir une reprise de l'expansion immobilière des francophones sur la rue Richelieu.
Pendant cette même période, les anglophones suivent une démarche totalement opposée à celle des francophones. En effet, de 1862 à 1876, les anglophones passent de 46 lots à 37 lots. Cependant leur espace territorial augmentera dans un deuxième temps, de 1876 à 1892 pour atteindre 41 lots. De 1892 à 1897, finalement, les anglophones perdront 4 lots.
On remarque à travers la période étudiée, l’instabilité de l’espace territorial occupé par chacun des deux groupes ethniques».[11]
Le rapport de la courbe de l’investissement total et celle représentant le nombre de lots disponibles permet d’établir la valeur moyenne investie dans chaque lot par chacun des deux groupes :
«On perçoit… qu’entre 1862 et 1871, les francophones ont augmenté la valeur moyenne de chacun de leurs lots de $ 1 400 en 1862 à 2 700 en 1871. L’année 1876, comme il fallait s’y attendre, marque une baisse de celle-ci. Par la suite, les francophones investissent toujours de plus en plus dans leurs lots. L’accroissement de cet investissement est particulièrement remarquable pendant la période de 1876-1882. L’investissement francophone par lot culminera pendant la période 1882-1897 alors que sa valeur moyenne sera de $ 6 700.
Les anglophones, pour leur part, voient leur investissement moyen par lot, décroître puis s’accroître successivement entre 1862 et 1876. Ce n’est qu’après cette date que la valeur moyenne par lot montera d’une façon plus constante, une ascension. C’est ainsi qu’entre 1876 et 1882, la valeur moyenne de chaque lot anglophone passe de $ 2 199 à $ 4 700 soit un accroissement remarquable de $ 2 600. Pour la période étudiée, la valeur maximale moyenne par lot sera atteinte en 1897 et se chiffrera à $ 5 800».[12]
De ceci, nous pouvons tirer 3 conclusions : Concernant la répartition des investissements, les francophones ont tendance à concentrer leurs investissements sur un nombre de lots relativement restreints, tandis que les anglophones divisent leur capital sur un plus grand nombre de lots. Leur investissement total est plus épars et la valeur moyenne investie dans chaque lot est donc inférieure à celle attribuée aux francophones.

L’ampleur de l’investissement prouve que les anglophones sont ceux qui investissent le plus sur la rue Richelieu. L’année 1876 fait seule exception. Au cours de cette année, les deux groupes voient la valeur de leur investissement total se rejoindre. Par après, l’écart diminue, laissant cependant les anglophones toujours en tête.

Finalement, d’une façon générale, on peut dire que l’investissement, tant anglophone que francophone, est particulièrement instable entre 1862 et 1876, alors qu’il subit une série de baisse et de hausses, surtout chez les anglophones. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une période où la crise de 1873 secoue l’ensemble de la finance mondiale. «Après le feu de 1876, l’investissement va toujours croissant, parfois à un rythme accéléré, parfois à un rythme plus calme. Francophones et anglophones investissent alors avec une vigueur comparable sur la rue Richelieu».

Elizabeth Collard a dressé le portrait du personnage d’Edward C. MacDonald, marchand et industriel né en 1810, fils d’un officier militaire qui avait servi sous Wolfe à Québec. «Il exerça une carrière d’homme d’affaires remarquablement fructueuse dans le village de Saint-Jean, où son père avait été maître de caserne. Au milieu des années 1830, il ouvrit, en association avec son frère plus jeune, Duncan (Sandy), un “magasin général” et une pharmacie. Exploitant leur commerce sous la raison sociale de E. and D. MacDonald, ils acquirent une réputation de solides hommes d’affaires. Pendant plus de 50 ans, ils demeurèrent associés dans de multiples entreprises, et on les appelait dans la région “les princes marchands de Saint-Jean”».[13] MacDonald s’était lancé en affaires à un moment propice, car Saint-Jean devait connaître son premier essor économique; aussi, «les frères MacDonald mirent peu de temps à compter parmi les plus gros expéditeurs de grains de la province. Tout en demeurant marchands, les MacDonald firent l’acquisition de valeurs immobilières, et, dans les années 1850, ils ouvrirent une banque privée. Spéculateurs, ils financèrent incontestablement bon nombre d’entreprises à Saint-Jean, entre autres, la première filature de laine de la ville, la St Johns Woollen Manufacturing Company, dont Edward C. MacDonald fut président au début des années 1870. La filature fut détruite dans l’incendie qui ravagea Saint-Jean le 18 juin 1876, rasant presque entièrement le quartier des affaires de la ville, et elle ne fut pas reconstruite. C’est parce qu’il finança la St Johns Stone Chinaware Company que MacDonald mérite une place durable dans l’histoire de l’industrie au Canada. Première fabrique de poterie dans ce pays à mettre l’accent sur la production de la “faïence fine” pour la vaisselle, elle fut la seule à continuer ses opérations pendant un certain temps; grâce à MacDonald, elle dura quelque 25 ans».[14]

Construits aussi bien en bois qu’en briques, les édifices de la rue Richelieu avant le grand feu sont d’une architecture commerciale de taille imposante, façon à réunir sous le même toit et cela de manière agréable et confortable, marchandises et clientèles : «Un moulin à scie (propriété de M. Louis Bousquet), situé sur l’actuel lot n° 4 au coin des rues Richelieu et Lemoine (Frontenac aujourd’hui), et une brasserie (propriété de M. Duncan MacDonald, située sur les actuels lots 36, 37, 38 sur la rue Richelieu (près de la rue Foch), constituaient les deux seules industries de la rue Richelieu, avant le feu de 1876».

Il s’agit là, bien entendue, de grandes industries. Mais on en trouve de niveau artisanal : «Une seule (industrie) apparaît avec 1850, celle de l’imprimerie Smith qui fut créé en 1848, l’année même de l’érection de la ville. La compagnie E.-R. Smith Ltée (fondée sous le nom Smith & Co) fut d’abord située au 1, rue Front; on y faisait des impressions de toutes sortes : formules commerciales et industrielles. Elle imprimait aussi le journal The News. En 1870, la compagnie déménagea au 310, rue Richelieu; de là elle s’installa en 1884 au 74 de la même rue, puis elle déménagea une dernière fois au 136 rue Cousins en 1911. Elle demeura à cette adresse jusqu’en 1971, année où elle ferma ses portes».[15]

En 1870, la Briqueterie Mochon s’installe sur un fond de glaise à proximité de la ville et y prospérera avant d’être remplacé par la Standard Clay and Drain Pipes. Comme si l’industrie des conduits était appelée à remplacer celle des poteries. À côté se développent trois fabriques de Chaussures, celle dite de Saint-Jean et deux autres appartenant, l’une à Victor Côté et l’autre à la Compagnie Séguin et Lalime. Narcisse Bousquet construit une Fabrique de portes et châssis à partir de la scierie qui remplaçait le moulin d'où s'était propagé le grand incendie de 1876. Malgré la crise économique qui frappe l’Occident en 1873, Saint-Jean résiste à la dépression : «En 1873, l’industrie prend un essor bien marqué d’après les journaux du temps. Le corps principal de la Fabrique de Vaisselle où doit commencer cette industrie toute nouvelle à Saint-Jean, se trouve au coin nord des rues Grant [Laurier] et Saint-Georges. Les murs s’élèvent déjà à 7 ou 8 pieds et sur un espace de 120 pieds par 40. C’est là seulement la façade de l’édifice; il comprendra trois autres ailes de même dimensions à peu près, le tout en brique, à trois étages avec toit à mansardes. Cette construction, la plus vaste après les Casernes, va coûter $ 16,000. La manufacture de laine fait des progrès tous les jours».[16]

Une rue remplie d’hôtels. L’industrie hôtelière profita la première du transit par Saint-Jean. Dès 1809, un plan de la ville nous montre une quarantaine d’édifices jalonnant la rue Front et la rue McCumming (Champlain) et 4 d’entre eux sont spécifiés être des hôtels. Ces bâtiments sont demeurés longtemps en place, aujourd’hui, ils ont pratiquement tous disparus. L’Hôtel Windsor, au coin des rues Richelieu et Saint-Georges a bien changé, mais nous pouvons encore reconnaître, par la configuration des portes et des fenêtres, son architecture originale. Une photographie nous le montre au temps où il appartenait à un certain A.-N. Golden. On remarque une lanterne, deux cheminées sur le toit, un petit balcon et une porte d’arche. Toutes ces touches architecturales sont disparues. Il y a ces hôtels qui apparaissent figés dans le temps, comme l’Hôtel National au coin nord-est de la Place du Marché, avec sa grande galerie qui ceinture l’étage et l’Hôtel Champlain, sans contredit le plus vieil hôtel mais aussi le plus représentatif de l’époque. Situé sur le lopin de terre attribué en 1797 à Elisabeth Stevens, épouse de Christopher Babuty, l’hôtel traverse deux siècles. «À l’intersection des rues Saint-Georges et Champlain, l’Hôtel de Tempérance, le bien-nommé dans une rue qui comptait au moins 5 établissements hôteliers à la fin du XIXe siècle. En face, au coin sud-est, l’Hôtel Richelieu devenu plus tard l’American House Hotel (Champlain). L’immeuble a changé de nom et de propriétaire, tout en demeurant à peu près inchangé et conservant sa vocation».

D’autres hôtels ont fait le bonheur des visiteurs. L’Hôtel United States qui, auparavant, portait le nom de son propriétaire, M. A. Bisaillon, est reconnue pour sa grande cour intérieure, ses dépendances et ses hangars. L’hôtel était situé au coin des rues Saint-Jacques et Champlain et disparu peu après le début du XXe siècle. L’Hôtel Balmoral devenu Hôtel Richelieu (coin Saint-Charles et Richelieu, à ne pas confondre avec l’autre cité plus haut) sis à l’endroit où se trouve aujourd’hui le parc Alcide-Marcoux, pris longtemps la relève. Il permettait une vue agréable du pont Jones et d’Iberville. 


La Place du Marché. La Place du Marché existe depuis 1837 entre les rues Jacques-Cartier et Champlain. Elle apparaît sur un document datant de 1841 qui montre, au centre de la place, un bâtiment de bois qui a dû servir aux étals des bouchers, puis de marché aux légumes. Sa vétusté entraîne sa démolition en 1906. «Vers 1855, ce qui s'appelait la Place du Marché était située entre les rues Busby (Jacques-Cartier) et McCumming (Champlain), vieil édifice de bois, repère des bouchers, d'où sa dénomination de Butcher's Hall».[17] Au milieu du siècle, les citoyens avaient exigé la construction d'un marché couvert et permanent. Ce long bâtiment de brique rouge sur la rue Jacques-Cartier. L'immeuble abrite aujourd’hui le Musée régional du Haut-Richelieu. 

Comme beaucoup d'autres édifices publics de Saint-Jean, l'histoire de la Place du Marché en est une d'oppositions et de confrontations à travers un projet commun :
«L'édifice devait être en briques et mesurer 110 pieds de longueur par 34 pieds de largeur. Son emplacement précis fut établi entre les rues Busby (Jacques-Cartier) et Longueuil. Le conseil [municipal] avait fixé l'échéance des travaux au 1er novembre 1858 et ordonné la formation d'un comité pour veiller à son exécution. Cependant, ce n'est qu'en janvier 1859 que le tout fut terminé.
Par la suite, la question de l'utilisation des locaux de la Place du Marché fut l'objet de nombreuses discussions. Les conseillers ne s'entendaient pas sur les activités que les autorités municipales pouvaient admettre ou refuser. Par exemple, certains ne voulaient pas y voir se tenir d'assemblées politiques ou religieuses. Ceux-ci estimaient que l'édifice devait être réservé uniquement aux bouchers.
Par contre, d'autres étaient d'avis contraire, probablement par soucis de rentabilité. Cette dernière alternative fut appuyée par la majorité du conseil à la suite d'un amendement survenu le 8 février 1859. C'est ainsi qu'on établit différentes catégories de prix, dépendant du genre d'activités qui devaient avoir lieu (Bazar, 4 piastres; concert, 5 piastres; etc…). Cette fois encore, un comité était désigné pour s’occuper de la bonne marche des transactions.
Il est à noter enfin, qu’à cette époque, le 8 avril 1859, le hall d’entrée de la Place du Marché était utilisé pour les séances du conseil de la ville. La grande cantatrice Albani y aurait donné un récital une dizaine d’années plus tard».[18]
D'architecture classique, cet édifice appelé Place du Marché est construit en 1858, selon les plans de l'architecte M. Ryder, et connaît des fortunes diverses au fil des ans. Au pied de la place du Marché, face à la rue Champlain, on y voit une petite structure de pierre, abreuvoir pour les chevaux qui a été donné en 1879 à la ville de Saint-Jean par R. A. Jones (qui en avait offert une identique au marché de Saint-Hyacinthe). En plus d'être utilisé pour le marché, l'immeuble sert à l'administration municipale ainsi qu'à des bazars, à des foires, aux concerts du Cercle philharmonique et au bal annuel des pompiers. S'y tiennent également des assemblées syndicales et politiques, comme celle qui suivit l’exécution de Riel et qui manifesta la colère des citoyens contre les députés conservateurs à Ottawa qui avaient laissé commettre cette vengeance judiciaire. Bordée de résidences modestes, la Place du Marché se transforme totalement entre 1875 et 1885. Des spéculateurs remplacent les petites demeures par des hôtels et commerces plus grands et modernes. L'hôtel National date de cette époque. Il sera agrandi en 1906 pour répondre à la forte demande créée principalement par l’usine Singer. Jean Gaudette rappelle comment c'était

«un grand espace dégagé où les cultivateurs et autres vendeurs de la région venaient, le samedi matin, garer leurs voitures en deux longues rangées parallèles et séparées par un passage où les acheteurs pouvaient circuler. On y trouvait des légumes, des fruits, du grain, de la volaille, du beurre, des œufs, du bois, du charbon, certaines pièces de viande, etc. Une portion de la place était réservée à la vente de foin et de paille. À côté de la halle se tenait le marché aux animaux vivants : chevaux, bovins, moutons, porcs, etc. […] Jusqu’au début du XXe siècle, deux bâtiments en bois occupaient la partie ouest de la place : le marché aux légumes, où les vendeurs pouvaient louer des étals, et celui de la "pesée" qui, comme son nom le suggère, comprenait les balances publiques, mais aussi le bureau du clerc et la prison municipale. Les balances "grande pesée et petite pesée", étaient généralement utilisées à la demande des acheteurs qui voulaient vérifier les dires des vendeurs quant au poids des produits offerts. Des citadins souhaitaient ardemment la disparition de ces deux, car ils avaient mauvaise apparence, bouchaient la vue sur la place et accaparaient de l’espace qui aurait normalement dû être réservé aux voitures des vendeurs, qui commençaient à se trouver à l’étroit. Les journalistes avaient particulièrement pris en grippe le bâtiment du marché aux légumes, qu’ils qualifiaient de "vieille baraque", "d’antiquité disgracieuse", de "vieille masure", etc. Quant au bâtiment de la balance, il semblait destiné à occuper son emplacement pour longtemps, car on le refit à neuf en octobre 1901, avec un toit plat facilement reconnaissable sur les vieilles photos.  Comme nous l’avons vu précédemment, le marché aux légumes est transféré dans l’édifice du marché durant l’été de 1905, en lieu et place du marché à la viande, alors que les bouchers s’ouvrent des maisons de commerce un peu partout dans la ville. Le vieux bâtiment qui déparaît la place du marché est alors vendu et enlevé. Quant à l’autre bâtiment considéré par certains comme indésirable, celui de la balance (incluant le bureau du clerc et la prison), il fut endommagé par un incendie en mars 1911, et l’on décida peu après de le faire disparaître. […] un bureau neuf pour le clerc et des cellules furent aménagés dans la halle. Cette deuxième construction disparue, on a pu profiter d’une vue dégagée sur toute l’étendue de la place à l’automne de 1911. Pour ce qui est de la balance publique, la Ville en achète une nouvelle, d’une capacité de vingt tonnes, en juin 1911. On l’installe du côté sud de l’édifice du marché. Contrairement au marché qui ne se tenaient que un ou deux jours par semaine, la balance servait tous les jours ouvrables».[19]
La Place du Marché est sans doute l’endroit qui permet de comprendre la dynamique de l’auto-détermination qui a créé cet Âge de prestige de la ville de Saint-Jean. Cette complémentarité ville/campagne, entre les fournisseurs et producteurs de l’arrière-pays, de L’Acadie, du Grand-Bernier, de Saint-Luc et même d’Iberville, et la clientèle en croissance dans le centre urbain qui ne cesse de dépendre de la consommation régionale. Certes, la place «est l’endroit le plus laid à voir; l’on pourrait aisément s’y méprendre pour le dépotoir; tout y est accumulé : fumier, papiers, journaux, paperasses, déchets, fruits et légumes séchés ou gâtés»[20], mais c’est le cœur de la ville, et ce cœur n’a pas encore été transplanté dans des sièges sociaux à l’étranger.

Un pied timide dans l’industrialisation? L’apparition de l’industrie semble avoir posé problème à notre premier historien, le Père Brosseau. Dans sa monographie de 1937, il n’y a qu’un court chapitre intitulé L’Industrie et le Commerce (12 pages dont 2 sont des illustrations). Tâtonnant, il écrit : «Les deux premières entreprises industrielles dont il reste mémoire à Saint-Jean datent de 1850 ou environ. On se souvient en effet d’une Verrerie, depuis longtemps disparue, mais qui a fonctionné quelques temps. Quelque chose dut manquer : les capitaux, les matières premières ou un débouché suffisamment rémunérateur».[21] Pourtant, on a vu la Briquerie Mochon s’installer sur un fond de glaise à proximité de la ville et y prospérer assez bien. Plus tard, la Standard Clay and Drain Pipes se positionnera sur un site avantageux et y mènera de solides affaires. En 1870, toujours, trois Fabriques de Chaussures sont construites : celle dite de Saint-Jean et deux autres, l’une appartenant à Victor Côté et l’autre à la Compagnie Séguin et Lalime; plus tard, elles déménageront à Saint-Hyacinthe. 

Implantation des premières banques. Dès le début de la décennie 1870, l’argent recueilli des retombées du commerce maritime, l’accumulation croissante du capital régional produit dans les commerces locaux et les petites industries artisanales suffisent à justifier la présence d’entreprises bancaires. Ces dernières servent à accumuler le capital produit par le commerce, à le faire fructifier par l’épargne et les intérêts, et à le redistribuer en investissements dans des entreprises de préférence à caractère de transformations industrielles ou à établir un véritable service de distribution des marchandises par les moyens de transports (surtout les chemins de fer et le réseau routier).

La Banque des Marchands, fondée à Montréal en 1868, ouvre une succursale à Saint-Jean le 23 juin 1871, puis c’est la fondation de la Banque de Saint-Jean. Cette banque obtient sa charte le 3 mai 1873 : «avec capital autorisé de $ 1 000 000, capital souscrit $ 500 000, payé $ 316 386, réserve $ 10 000».[22] Le promoteur en est Louis Molleur, homme d’affaires bien en vue de la région et député libéral d’Iberville à l’Assemblée législative de la Province durant un certain temps. Cet intime de Félix-Gabriel Marchand est aussi propriétaire de l’aqueduc de Saint-Jean. Outre cette dernière, on trouve également une succursale de la Banque de Saint-Hyacinthe, incorporée en mai 1873 avec un capital de $ 33 235 et une réserve de $ 75 000. Comment évoquer la jeune Banque de Saint-Jean avant le Grand Feu de juin 1876? «Le premier bureau de la banque fut dans un immeuble situé où est la Banque Royale[23] qu’elle avait alors acheté de la Société Permanente de Construction du district d’Iberville par acte passé le 15 novembre 1873 au prix de $ 6 436…» Mais il faudra attendre les lendemains de l’incendie pour voir la Banque de Saint-Jean opérer un véritable miracle financier dans notre ville.

Les moulins Langelier et Bousquet. Il y a de nombreux moulins dans la région qui sont actionnés par l’eau, le vent ou la vapeur. Le moulin Langelier a tiré sa source de l’abolition même du régime seigneurial en 1854. Durant tout le long du régime seigneurial, l’industrie de la meunerie relevait exclusivement des monopoles du seigneur dit banalité (du mot ban qui signifie pouvoir de commander). Libéré de la servitude seigneuriale, l’industrie de la meunerie ne put que prendre son expansion. C’est ce qui arriva au moulin Langelier, construit en 1859.

Le moulin est situé «au tournant de la rivière, presque à l’entrée du grand bassin. Les premiers rapides (de Saint-Jean) viennent mourir tout près». Il y a un petit pont de bois tournant qui enjambe le canal et conduit dans la cour même du moulin. À quelques pieds en aval se trouve un grand ratelier, chargé d’arrêter les bois flottants qui pourraient briser les turbines. L’histoire de cette petite industrie locale prend naissance en 1858 lorsqu’une requête signée des cultivateurs et propriétaires des paroisses de Saint-Luc, de L’Acadie, de Saint-Jean-L’Évangéliste et de la Ville de Saint-Jean est envoyée au commissaire des Travaux publiques afin d’accorder à Charles Langelier le privilège d’ériger un moulin sur la rivière Richelieu :
«La réponse se fit attendre jusqu’au 20 décembre de la même année. M. Jean Pagé, ingénieur en chef des Travaux, ne trouva aucune objection quant à la construction du moulin et du môle (dam) qui devaient être complètement construits dans le lit de la rivière et en dedans des limites de l’eau basse. De plus il fait remarquer la difficulté, qui existe pour se rendre au moulin. Rien ne doit être fait qui puisse nuire à la navigation dans le canal, donc, dit-il pas de pont, mais un bateau plat, lequel serait construit et entretenu aux frais des cultivateurs. Ce bateau ne devrait pas séjourner dans les eaux du canal, enfin en rien on ne devait empêcher le balage des barges».[24]
Le 7 avril 1859, Charles Langelier reçoit enfin la permission de construire son moulin. Grâce à une ouverture dans la grève de 5 pieds, il peut loger en partie le bac pour faire le transport jusqu’au moulin. De plus, il est spécifié sur le document accordant l’érection du moulin «que la dite môle (dam) ne devait nuire en rien aux propriétaires riverains du Richelieu et qu’en tout temps le gouvernement pourrait enlever les privilèges accordés». Le moulin s’élève donc à gauche du pont Jones avec pignon au nord et au sud. Il mesure 50 pieds par 35 de large et comprend 3 étages : le premier abrite la machinerie, le second les meules et le troisième loge le meunier. À droite, une remise à bois sert également d’abri aux chevaux et au fond de la cour un moulin à carder.

Comme le moulin Langelier dessert toute la région, il semble donc que l’activité y soit intense. Un des coins du moulin à carder sert au pressage (ou foulage) de l’étoffe du pays. C’est l’époque où les habitants doivent tisser aussi bien l’étoffe du pays que l’étoffe légère à larges carreaux. Enfin, comme dernière sous-industrie, on y ouvre une tannerie. De toutes les constructions, la tannerie résistera le plus longtemps, n’étant démoli qu’en 1933 ou 1934.

Le moulin Langelier apparaît comme une firme primordiale dans l’évolution ultérieure de la vie quotidienne à la ferme dans le Haut-Richelieu. Avec ces différents moulins, tout le travail ménager (en particulier celui des femmes) se trouve allégé, et la production subit une accélération qui ne peut que modifier sensiblement le marché régional.

La fondation d’un moulin d’un autre genre dû à Louis Bousquet est de 1866. Ancien navigateur et homme d’affaires, son moulin à scie est situé au port, tout près - trop près - du pont du Central Vermont. L’incendie qui débute dans sa cour à bois le 18 juin 1876 lui sera fatal. Bousquet y perd $ 20 000, n’ayant que $ 5 000 d’assurance. Financièrement ruiné, Bousquet reconstruit son moulin en tenant compte des nouvelles normes de sécurité. Paradoxalement, Bousquet était lui-même conseiller municipal et, depuis février 1876, placé à la tête du Comité du feu. Ce n’est qu’en 1887 qu’il se départit de son commerce en faveur de son fils Narcisse, ouvrier de métier, appelé à participer à l’essor industriel de Saint-Jean par sa Fabrique de portes et châssis et la scierie générale.[25]

Dès 1873, l’industrie prenait donc un essor que les journaux du temps ne manquaient pas de signaler. Était-on sur le point de faire un nouveau saut qualitatif comme le commerce maritime en fit faire un à Dorchester au début du siècle? Mais, de toutes ces entreprises, ce sont celles de la fabrication de la vaisselle et de la poterie qui allaient déterminer l’avenir futur de la ville.

Les grandes poteries de Saint-Jean. La période de 1840 à 1876 se distingue d’abord par l’inauguration d’un secteur industriel appelé à une grande prospérité : la poterie. Profitant de la qualité des sables de la région de Saint-Jean et d’Iberville, les premiers artisans potiers viennent de Saint-Denis, où ils étaient établis depuis le début du siècle et qu’ils ont déserté après les troubles de 1837-1838. Mais la poterie industrielle va venir, elle, des États-Unis.

En 1840, Moses Farrar et Isaac Newton Soule viennent établir la première Fabrique de poterie de grès du Canada, à Saint-Jean. Farrar est d'origine américaine. Dès 1846-1847, Soule abandonne sa part à son fils Warren Hoxil et en 1852 Farrar quitte la fabrique et W. H. Soule prend l'usine en charge avec Henry Gillespie. En 1854, Ebenezer Lawrence Farrar achète l'usine de Soule et de Gillespie et la même année, les deux frères Farrar s'associent, mais en 1855, Moses retourne vivre aux États-Unis. L'année suivante, Ebenezer s'associe avec son frère George W. Farrar. Ils importent les dernières techniques américaines et en 1857, Ebenezer meurt accidentellement. En 1861, 18 employés travaillent à l'usine des Farrar. Cinq ans plus tard, George W. Farrar met son fils aîné, George H. à la tête de l'usine. En 1873, George W. Farrar, Edward C. MacDonald et W. Livesley fondent la St. Johns Stone Chinaware Company. Entre 1868 et 1875, Lucius E. Farrar s'associe à son frère George H. et leur Fabrique porte le nom de St. Johns Power Stone Ware Factory. En 1875, le père George W. Farrar quitte la St. Johns Stone Chinaware et vient s'associer avec ses fils. Six mois après le Grand Feu de 1876, un incendie ravage à son tour l'usine des Farrar, c'est alors qu'ils déménageront à Iberville. L'année suivante, la St. Johns Stone Chinaware fait faillite. George W. Farrar meurt en 1881 et son fils cadet, Ebenezer L. se joint à George H. Farrar. En 1918, Ebenezer L. Farrar meurt à son tour et en 1926 George H. Farrar vend son usine à Sheppard, Knight et Campbell. En 1857, leur poterie était sise au coin des rues Longueuil et Saint-Georges, à l'endroit où se dresseront plus tard les embouteillages Ménard.

L'entreprise Farrar ne releve pas de la grande industrie, car les Farrar restent plutôt des artisans-industriels. Ils travaillaient surtout le grès, exécutant très peu de pièces raffinées. Ils utilisent le tour à potier et jamais leurs cruches ne sont semblables :
«Parmi les diverses poteries signées Farrar, l'on trouve des cruches, des bouteilles de ginger beer, des tabatières, des théières, des pichets, des crachoirs, des barrates à beurre, des jarres, etc…
Ils appliquent souvent des motifs sur leurs poteries : Eben. L. et Moses les décoraient avec des dessins bleus naïfs, les motifs des poteries signées G. W. Farrar étaient un agencement de courbes bleues. À la fin du 19e siècle, c’est le fils d’Eben L., George William qui fut chargé de tracer des trèfles ou des tourbillons bleus».[26]
Les Farrar sont donc avant tout des artisans «à la recherche d’une amélioration technique constante». D’abord employant un mélangé de glaise importée de Trenton et de la terre grise d’Iberville, ils se servent de la glaçure de sel afin de donner un fini mat et brun. Ils émaillent quelquefois l’intérieur des terrines avec du rouge-plomb. En 1856, les frères Ebenezer L. et G. W. Farrar introduisent au pays la méthode de double cuisson, se servant d’une nouvelle glaçure et important de la Nouvelle-Angleterre la technique du moulage. En 1876, lorsqu’ils déménagent à Iberville, les frères Farrar, en tant que manufacturiers, demandent au Conseil de ville d’être exonéré de taxes municipales pour dix ans. Ils continuent de recevoir la glaise des États-Unis qui est déchargée à Saint-Jean, puis au quai du gouvernement à Iberville.

Les industriels Farrar ont été les pionniers de la poterie dans la ville de Saint-Jean. Ils ne seront plus de notre ville quand, avec les poteries MacDonald, l’industrie s’avérera la plus prospère de la place. Si les moyens de production (glaise et techniques) sont importés, ils sont transformés sur place par des résidents de Saint-Jean et le produit fini est vendu avec profit pour la région.
«L’homme qui, à l’origine, prôna l’idée de fabriquer de la faïence fine à Saint-Jean fut le potier George Whitefield Farrar. Il lui manquait toutefois le capital pour lancer cet audacieux projet, et les Macdonald fournirent la plus grande part des $50 000 nécessaires. Edward C. Macdonald, qui devint le premier président de la compagnie en 1873, déclara aux actionnaires, deux ans plus tard, que la compagnie avait écoulé de façon satisfaisante une moyenne de 100 harasses par mois depuis le 28 août 1874, date du premier envoi. Tout optimisme s’avérait cependant prématuré. Le Canada connaissait une période de dépression économique et, en 1877, la première fabrique de faïence fine du pays faisait faillite. L’histoire de la compagnie aurait pu se terminer à ce moment-là si Macdonald n’avait pas décidé de l’acheter comptant. En tant que propriétaire, il engagea un nouveau gérant et introduisit des dessinateurs d’expérience, tel Philip Pointon, potier d’origine anglaise ayant travaillé antérieurement à la Cap Rouge Pottery, près de Québec. Pendant la première année où Macdonald agit en qualité de propriétaire, plus de la moitié des ouvriers à la St Johns Stone Chinaware Company provenaient du Staffordshire, en Angleterre; ils apportèrent leur expérience et leur art traditionnel à cette industrie canadienne qui luttait pour sa survie.
La compagnie avait été fondée dans le but de fabriquer au Canada de la solide poterie en argile cuite à haute température, qui avait été produite pour la première fois dans le Staffordshire à l’époque de la régence de George IV. Ce type de poterie portait des noms variés : ironstone china, stone china (faïence) et white granite (vaisselle en grès). La faïence de bonne qualité, simple et sans ornements, constituait la plus grande partie de la production, mais on cuisait aussi une quantité considérable de faïence peinte à la main. L’une des spécialités consistait en une faïence bleue dont le matériau même était coloré. En 1880, Macdonald déposa la marque d’une cruche populaire (exécutée en bleu ou en blanc) dont les décorations moulées représentaient “unbrin de fougère déployé sur chaque côté et une fleur de lis sur les faces antérieures et postérieures”. La compagnie exécuta aussi des commandes de services de table, ornés d’un monogramme, et de cadeaux de circonstance. Le commerce de vaisselle et d’articles de cabinet de toilette utilisés dans les hôtels et les établissements publics connut de l’expansion, la compagnie faisant concurrence sur une petite échelle aux importations de faïence.
Soutenue par l’argent de Macdonald et profitant de la complète liberté dont celui-ci jouissait au niveau administratif en tant que propriétaire, cette fabrique canadienne, qui fit œuvre de pionnier dans le domaine de la faïence fine, atteignit enfin le succès financier. De la compagnie en faillite qu’elle était, elle devint une entreprise jouissant d’une solide réputation de solvabilité, équipée d’une machinerie moderne et employant quelque 400 ouvriers. Cette aventure dans le domaine peu voué au succès qu’était la fabrication de la poterie, industrie reconnue comme non rentable au Canada à l’ère victorienne, donne une idée de l’acharnement clairvoyant et efficace de Macdonald en affaires. L’argent seul, même s’il pouvait assurer l’aide technique compétente, n’aurait pas suffi à faire traverser à la St Johns Stone Chinaware Company ses premières années difficiles. George Farrar avait eu la vision d’une fabrique de faïence fine à Saint-Jean, mais ce fut Macdonald qui en fit un succès commercial. À la mort de ce dernier, la compagnie demeura dans les mains de la famille jusqu’en 1896, année où elle fut vendue à un groupe de céramistes de France. En moins de deux ans, elle connaissait de nouveau la faillite».[27]
Il n’est pas faux de dire que la révolution industrielle, à Saint-Jean, se fit par l’industrie de la poterie. Dans la mesure où, d’une part elle offrait de l’emploi à un nombre important d’ouvriers, d’autre part, bénéficiait d’une infrastructure de transports propice, enfin une clientèle locale (gares, hôtels, auberges, restaurants, etc.) dont les produits de porcelaine sont indispensables. 


Premiers maires de Saint-Jean. Benjamin Burland est resté maire de Saint-Jean de juillet 1850 à août 1851, puis il est remplacé par le notaire Pierre-Paul Démaray, c'est lui qui institue le premier corps de police. Les premiers agents sont Joseph Luc, Pierre Benoit et Louis Colombe père. Déjà la ville avait ses compagnies de sapeurs pompiers : la Dorchester Protecting Fire Co. et la Richelieu Fire Engine Co., peu efficaces. Le Conseil municipal et le Dr Pierre-Moïse Moreau avaient mis sur pied le Board of Health for the Municipality of the Village of Saint-John en 1849. Félix-Henri Marchand succède à Démaray, qui restera conseiller jusqu'à sa mort.[28] Puis suit Joseph Delagrave. C'est lui qui est probablement le premier propriétaire et résidant de cette maison - qui deviendra la maison du docteur Bouthillier - entre 1854 et 1873. C'est sous Delagrave que le statut de Saint-Jean passe de  Municipalité de village à Municipalité de ville (1856) et qu’est construite la Place du Marché. Cette même année, on inaugure la première bibliothèque publique en présence de deux professeurs de musique et une fanfare. Ce sont là des indices que les habitants de Saint-Jean entendent se doter d’une vie culturelle plus raffinée.

Sous le second mandat du maire Delagrave, on procède à l'érection du Palais de justice. Vraisemblablement, c'est en juin 1866 que la Ville fait installer des fanaux le long des rues. Une vingtaine d'abord, puis une autre vingtaine l'année d'après. Saint-Jean emploie un allumeur de réverbères :
«Un dénommé François-Xavier Langevin occupe alors le poste d'allumeur de réverbères. Tous les jours, à la brumante, il fait sa tournée d'allumage, portant son échelle, son torchon (pour essuyer le verre des lanternes) et son bidon de pétrole. Il repasse à trois heures pour les éteindre, toute la population étant censée dormir à poings fermés à cette heure-là. Le citadin qui sort entre trois heures et l'aube doit se munir d'une lanterne personnelle, à moins que la clarté lunaire ne suffise à éclairer son chemin. D'ailleurs, la faible luminosité des réverbères et leur grand espacement les uns des autres les font comparer à de petits phares placés de distance en distance pour l'orientation des gens en déplacement. En 1888, l'année précédant l'implantation du réseau d'éclairage électrique à Saint-Jean, soixante-huit réverbères éclairent ses rues».[29]
Sous Henri-J. LaRocque, apparait Le Franco-Canadien publié par Félix-Gabriel Marchand. Désormais, il est évident que le rôle de la presse sera étroitement lié avec le développement de la vie politique, mais une campagne est menée également pour la conversion des noms de rues de l’anglais au français. Jean Gaudette raconte qu'en «avril 1861, le Franco-Canadien et plusieurs citadins s'élèvent contre le fait qu'un conseil municipal composé de Canadiens français, à une exception près, avait rebaptisé les rues de Saint-Jean de noms anglais qui sont parfois "saugrenus", comme la rue "Partition" (Saint-Georges), ou dont l'utilisation en français est risible : sur "Front" (Richelieu). Une appellation honore la mémoire d'un individu de valeur controversée : "Busby", "nom d'un fameux agent seigneurial, dont les anciens de l'endroit ont conservé des souvenirs plus ou moins agréables; qui n'a jamais même demeuré dans cette ville, et qui a fini par se suicider».[30] Il faudra toutefois attendre encore longtemps avant que tous les noms de rue soient francisés.

Sous la mairie de Charles-Joseph Laberge, de janvier 1867 à janvier 1869 a lieu le premier grand incendie majeur de l'histoire de la ville; en 1868, les Sœurs Grises ouvrent un hospice sur la rue Longueuil et la Société Saint-Jean-Baptiste ouvre une section à Saint-Jean. Laberge, en plus d’être co-fondateur du Franco-Canadien, est juge assistant à Sorel et celui qui fit construire cette maison que l’on voit toujours au coin nord-ouest des rues Saint-Charles et Notre-Dame (autrefois Du-Chêne). Durant les mandats de LaRocque et de Bisset qui se succèdent de 1869 à 1872, apparaissent la succursale de la Banque des Marchands (située dans un immeuble du côté est de la rue Richelieu, au sud de Saint-Georges) et la fondation de la Banque de Saint-Jean. L’usine St. Johns Chinaware Co. - plus tard la poterie MacDonald - est érigée. En 1871, on commence à numéroter les portes principales. Sous les mandats de leurs successeurs, Langelier et Arpin est construit l’aqueduc Molleur. Arpin sera le premier maire dont Le Franco-Canadien publiera le portrait, mais deux ans après qu'il eut quitté son poste! De 1848 à 1876, la mairie de Saint-Jean est tenue tour à tour par des anglophones et des francophones, mais le maire Démaray a tenu à ce que les comptes-rendus des assemblées du Conseil soient enregistrés dans les deux langues plutôt qu’en anglais seulement. 

Nelson Mott (1848-1850)
Benjamin Burland (1850-1851)
Pierre-Paul Démaray (1851-1853)
François-Henri Marchand (1853-1854)
Joseph Delagrave (1854-1858)
Robert Hyndman Wight (1858-1859)
Henri-Joseph LaRocque (1860-1862)
Édouard Bourgeois (1862-1863)
Henri-Joseph Larocque (1860-1862)
Édouard Bourgeois (1862-1863)
Henri-Joseph LaRocque (1863-1866)
James Bisset (1866-1867)
Charles-Joseph Laberge (1867-1869)
Henri-Joseph LaRocque (1869-1870)
James Bisset (1870-1872)
Charles Langelier (1872-1873)
Théophile Arpin (1873-1875)
John Rossiter (1875-1877)

L'apparition de la presse à grands tirages. Cette prospérité forma une élite composée de grands bourgeois industrieux, plutôt anglophones, comme les MacDonald, mais aussi une bourgeoisie professionnelle d’avocats et de médecins hautement cultivée. Elle façonna un esprit libéral qui devait marquer profondément, pour un siècle, l’orientation politique du comté, au fédéral aussi bien qu’au provincial. Dès 1848 un premier journal local (anglophone) était créé : le 27 janvier, The Missisquoi News lancé par W. W. Smith, à Philipsburg. L’imprimeur déménagea sa petite entreprise Smith & Co à Saint-Jean en 1850 évaluant que la petite ville offrait de meilleures perspectives. Le journal devient d’abord le Frontier Advocate, puis finalement The News and Eastern Townships Advocate. Dans la ville, le journal sera simplement appelé The News jusqu’à sa disparition en 1972. Le fils de W. W. Smith, Edgar R. Smith prend sa succession et met en place, à compter de 1884, une chaîne de journaux ruraux alimentés à partir du contenu de sa publication de Saint-Jean. Mais jamais The News n’atteindra la diffusion ni la réputation du premier hebdomadaire francophone. 

En 1860 paraît le Franco-Canadien fondé par 2 notaires : Félix-Gabriel Marchand de Saint-Jean et Valfroy Vincelette d’Iberville. Ces deux militants libéraux réussissent à convaincre les imprimeurs Pierre Cérat et Isaac Bourguignon, qui publient alors le journal La Guêpe à Montréal, qu’il y a une place à Saint-Jean pour un journal qui deviendrait l’organe officiel du parti pour les comtés de Saint-Jean, Iberville et Napierville. L’offre est, bien entendue, enrobée d’une somme de $ 800 recueillie au cours d’une souscription publique. Le 1er juin 1860 paraît donc le premier numéro du Franco-Canadien dont Céret et Bourguignon sont imprimeurs-propriétaires. Dès le début, le journal met la population en garde en affirmant sa rédaction catholique et en se posant «en défenseurs des croyances et de la morale du peuple canadien-français». Le journal est alors bi-hebdomadaire, paraissant les mardis et les vendredis en 4 pages sous format de 14 pouces sur 21. Le coût de l’abonnement annuel est de $2. 00 si l’abonné paie d’avance ou $ 2.50 s’il paie à la fin de l’année. Les bureaux du journal sont situés sur la rue Champlain. Un comité de collaborateurs s’occupe de la rédaction : Isaac Bourguignon, Félix-Gabriel Marchand et Charles-Joseph Laberge. La place primordiale est accordée à l’agriculture. Voici ce que le premier numéro contient de nouvelles locales :
«Cette première édition comprenait d’autres nouvelles locales, telles que le compte-rendu du meurtre des femmes Bizaillon, le prix des produits agricoles au marché de Saint-Jean, l’annonce d’un mariage, etc.
Au plan des nouvelles nationales et internationales, le "discours du Gouverneur à la clôture des Chambres" était suivi d’une liste partielle des lois sanctionnées au cours de la session et de quelques comptes-rendu d’événements survenus en Europe et aux États-Unis.
Déjà, à la presse écrite cherchait à rejoindre le plus de lecteurs possible. C’est ainsi que plusieurs journaux publiaient des feuilletons. Le Franco-Canadien voulait informer mais aussi divertir. Les abonnés devaient attendre fébrilement la parution du journal pour connaître la suite de l’histoire : "La course aux créanciers"…
Quand on parcourt les vieux journaux, il est toujours intéressant de s’arrêter aux planches publicitaires. Dans le Franco-Canadien, la publicité occupait une place importante. On lui consacrait une page et demie sur quatre. Dès le premier numéro, les commerçants de Saint-Jean devinrent commanditaires…»[31]

Au bout d’un mois, les difficultés surgissent et les propriétaires-imprimeurs rompent l’entente convenue. Le 17 juillet, le journal annonce qu’Isaac Bourguignon devient seul propriétaire, Cérat conservant La Guêpe de Montréal. Le public semble manifester une certaine apathie devant le journal. Le 11 septembre 1860 paraît une statistique du nombre d’abonnés par paroisse. Pour celle de Saint-Jean, il n’y en a que 162, et pour Saint-Athanase 43. De plus, entre l’instabilité financière et le peu de clientèle, les bureaux sont amenés à déménager à plusieurs reprises. Le 1er mai 1861, ils sont à l’ancien Hôtel Mott; deux ans plus tard, on les retrouve sur le côté ouest de la rue Longueuil, devant l’Académie de Saint-Jean; deux ans plus tard encore, les bureaux se transportent rue Champlain, au numéro civique actuel 169 où ils resteront jusqu’en 1895. Ils y reviendront de 1902 à 1910. 

Le journal évolue pendant ce temps. En 1866 paraissent les premières illustrations dans les publicités. Charles J. Laberge et Félix-Gabriel Marchand, après une querelle avec Bourguignon sur la façon d’administrer le journal, achètent le Franco-Canadien, le 1er mars 1867 et Laberge devient le deuxième rédacteur en chef. Il semble que l’origine de cette querelle soit à l’effet que Laberge se montre aussi progressiste que Bourguignon traditionaliste. En prenant la direction du journal, Marchand renouvelle encore plus clairement la politique libérale du journal tout en insistant «sur la solidarité qui doit exister chez les Canadiens Français». Puis, le 18 juin 1876, le Franco-Canadien perd presque tout dans le Grand Feu. Les locaux sont entièrement dévastés et son propriétaire doit renouveler tout l’équipement. Un mois plus tard, Marchand revend le journal à Bourguignon. Il aurait perdu environ $ 2 000 dans cette aventure, plus tard, il allait en fonder un second, Le Canadien-Français. Ce périodique fusionnera avec Le Franco-Canadien en 1895. Désormais, le comté avait les porte-paroles des deux tendances politiques. Le Franco Canadien comme voix des Libéraux, et The News pour les Conservateurs. Les relations n’ont pas toujours été harmonieuses entre The News et Le Canada Français qui lui reprochait sa francophobie au début du 20e siècle. Ce n’est qu’avec le dernier propriétaire-éditeur, Lawrence Gage, un Britannique bilingue, que les rapports deviendront plus cordiaux. Mais Gage meurt en décembre 1971 après avoir vendu son journal qui publie quelques mois encore. La disparition du News allait de pair avec le déclin de la présence anglophone dans le vaste comté de Saint-Jean, celle-là même qui avait favorisé sa venue 122 ans plus tôt.

Établissement de la circonscription judiciaire. En 1859, sous le mandat du maire Wight, Saint-Jean est désignée comme chef-lieu du district judiciaire d'Iberville, ce qui signifie la construction d’un Palais de justice. C’est là une décision importante. Situé au bout de la rue Longueuil, le palais de Justice est érigé sur le terrain vendu à la corporation de la ville de Saint-Jean par le Baron de Longueuil, Charles James Irwin Grant en mai 1858 pour une somme de $ 4 000. On érigea, sur le terrain acheté, situé entre les rues au sud Saint-Charles, à l'ouest Notre-Dame (alors la rue Oak), au nord la rue Foch (alors Thomas) et à l'est la rue De Salaberry (alors rue Pine), un premier édifice en briques avec un étage. Il est l'œuvre de l'architecte F. P. Rubidge. La façade donnait sur la rue Saint-Charles tandis qu'une prison était érigée à l'arrière. Les travaux de construction sont complétés en 1861 par un entrepreneur local, Joseph Larose. George-Etienne Cartier, alors co-Premier ministre, divise le Bas-Canada en 21 districts judiciaires. Saint-Jean devient le nouveau district d'Iberville. D'architecture néo-classique très dépouillée, le bâtiment reflète une grande austérité : l'avancée centrale et les chaînages d'angle en sont les seules décorations. Une aile à l'épreuve du feu est construite en 1883 pour loger le greffe du protonotaire. Comme tous les Palais de Justice de l'époque, l'espace requis doit comprendre une grande salle d'audience, des pièces pour les juges, avocats et jurés ainsi que des bureaux pour les autres services judiciaires. De plus, il doit comporter un bureau d'enregistrement et une prison pour les hommes et les femmes. De 1857 à 1873, la Cour supérieure à Saint-Jean est desservie par l'un des juges du district de Montréal, puis, jusqu'en 1923, le district d'Iberville eut quatre juges avec obligation de résidence dans le district. Le premier a été le juge Hubert Wilfrid Chagnon (1873-1887). Son successeur fut le juge Alfred Napoléon Charland (1887-1901) qui décéda en cour de mandat. Le troisième fut Émilien Zéphirin Paradis (1901-1908) également décédé en fonction. C'était le frère de la bienheureuse Marie-Léonie Paradis, fondatrice des Petites Sœurs de la Sainte-Famille. Le juge Dominique Monet pris la tâche en 1908 et la mena jusqu'à sa mort, en 1923. Après cette date, le district cessa d'avoir des juges résidents. Des juges de la division d'appel de Montréal administreront la justice à partir de cette date. L'histoire y dénombre trois pendaisons. C'est dans la plus petite des deux cours intérieures, celle donnant sur le parc Marchand, qu'on installait la potence.

De ces pendaisons, la plus connue demeure sans doute celle du condamné surnommé «Christophe à l’As». En fait, son vrai nom était Cyprien Costafrolaz. C’était un Suisse établi au Québec depuis quelques années et qui fut accusé d’avoir battu un homme à mort, Mathew Mathevon - un compatriote selon le notaire Frédérick - avec une barre de fer et ce, jusqu’à ce que mort s’en suive. Le crime aurait été commis à Lacolle. Les circonstances assez problématiques du meurtre relèvent de la persistance de l’accusé à s’afficher innocent et à avoir su persuader les habitants de Saint-Jean de son innocence. Une pétition est même organisée et envoyée auprès des autorités qui refusent la grâce à Costafrolaz. L’édition du vendredi 13 décembre 1878 du Franco-Canadien donne un récit détaillé des derniers jours d’un condamné :
«EXÉCUTION DE COSTAFROLAZ : SES DERNIERS MOMENTS - DÉTAILS INÉDITS
Son Honneur le juge Johnson avait fixé à vendredi, 13 Décembre, l’exécution de l’infortuné Costafrolaz.
La sentence ne fixait pas d’heure, mais il est d’usage de procéder paraît-il à 11 heures précises.
Telles étaient les instructions du shérif et il a fallu les suivre à la lettre.
La sentence ne fixait pas d’heure, mais il est d’usage de procéder parait-il à 11 heures précises. Telles étaient les instructions du shérif et il a fallu les suivre à la lettre.
À 11 heures donc, Costafrolaz gravissait le degré de
L’ÉCHAFAUD
bâti par un charpentier de Montréal. L’échafaud n’était autre chose qu’une grosse boîte en planche de pruche de 12 pieds sur 12 pieds carrés, haute de 9 pieds, surmontée d’une charpente retenant un crochet. On arrive à la plate forme au moyen d’un escalier large d’à peu près cinq pieds.
Le tout se trouve en arrière de la prison, du côté nord, dans un endroit où l’exécution pût être privée. Nombre de personnes avaient tout de même réussi, une heure ou deux avant l’exécution, à se mettre en position de tout voir du haut des toits, ce dont Costafrolaz put lui-même se rendre compte par une des fenêtres qui donnent sur la ville, du côté Est.
Des efforts furent faits, mais en vain, pour faire descendre les curieux, qui se prétendirent chez eux et en droit d’y rester.
Il a fallu s’adresser à Montréal pour
LE BOURREAU.
Nos deux villes de St-Jean et d’Iberville réunies, représentant une population d’à peu près 10,000 âmes n’ont pu trouver chez elles cet exécuteur lugubre des rigueurs de la loi.
Tout ce que l’on sait sur le compte du bourreau, c’est qu’il parle parfaitement l’anglais, ne sait pas un mot de français, et n’est après tout qu’un gueux tout frais sorti de la prison de Montréal. Il est assez joli garçon, porte une légère moustache avec favoris récemment rasés.
Il était revêtu d’une espèce de tunique noire resserrée à la taille par une ceinture. Une espèce de capuchon lui pendait au dos, toute prête à être rabattue de manière à lui couvrir le visage aussitôt que bon lui semblerait.
C’est ainsi qu’il a donné à la presse de le voir avant l’exécution à travers les fentes d’une porte donnant sur un passage où notre homme était réellement prisonnier et se promenait tête basse et mains croisées en attendant le moment d’entrer en besogne.
Tous ceux qui se sont donnés comme représentants de la presse et qui grâce à l’obligeance de M. le shérif Nolin, ont pu voir Costafrolaz et les préparatifs de l’exécution, ont pu voir aussi le bourreau.
Depuis trois jours surtout, Costafrolaz savait à quoi s’en tenir. La réponse faite par les autorités aux requêtes demandant une commutation se trouvait entre les mains du shérif, qui en fit part au prisonnier.
Plusieurs dépêches, en particulier celle de M. Schawb de Montréal, arrivèrent la veille, confirmant la réponse envoyée au shérif. Cette dépêche fut, dans l’après-midi de jeudi dernier, transmise par nous au prisonnier qui la lut attentivement, puis nous dit : "oh! c’est parfait, je savais déjà ce qui en était".
Le prisonnier, avec lequel du reste nous avions eu quelques entrevues les jours précédents nous pria alors de vouloir bien écrire sous sa dictée, et nous fit un résumé de sa vie dans les termes suivants, que nous reproduisons textuellement :
VIE DE COSTAFROLAZ racontée par lui-même
À 20 ans, j’avais fait tous mes apprentissages d’horlogerie; à cet âge je tirai un mauvais No pour le service militaire. Je me suis fait remplacer. J’ai pu alors donner beaucoup plus d’activité aux arts et métiers. À 22 ans j’épousai la fille de M. Rouge maire de la ville de Taninges, en Savoie. Ayant un jour été obligé de quitter la maison pour affaires commerciales, j’appris avec surprise que ma femme était morte, ce qui fit qu’alors je cessai d’avoir aucun goût dans le pays, malgré mon activité dans le travail et les distractions que j’ai cherchai [sic!] à prendre en continuant à faire plus de musique que jamais, - je m’occupais alors beaucoup de musique - et voyant la froideur de mes collègues, je formai un nouveau corps de musique (fanfare) purement et simplement pour ma propre satisfaction et non pour faire une concurrence inutile à l’autre corps; ce qui n’empêcha pas plusieurs d’entre eux d’y voir le contraire.
Cette affaire avec les antipathies que je m’étais attirées à des élections antérieures, me décida à quitter définitivement la commune. Après avoir été en plusieurs endroits professeur d’horlogerie, j’acceptai des offres qui me paraissaient lucratives comme chef d’atelier à Boston. Je partis en laissant une petite fabrique d’horlogerie au complet dans ma branche.
Après avoir été admis à la cour de l’Empereur Napoléon III, dont je reçus une médaille de ses mains pour le fruit de mon travail, et avoir été admis à la cour de Rome par le ministre Matheucchi pour la direction de l’horloge de l’église St. Paul à Rome, j’arrivai à Boston, après avoir vu toutes les principales capitales de l’Europe.
La difficulté de la langue anglaise, à mon âge, était pour moi un obstacle pour séjourner dans cette ville, ce qui fit que je vins à Montréal, à cause de la langue française, et vu que je pouvait [sic!] être placé avantageusement par la maison Schawb. J’acceptai une place dans la rue St. Laurent, chez Grothé. Ensuite je pris à mon compte dans la rue St. Jacques pendant plusieurs années. Mon but réel était d’établir à Montréal une fabrique de montres. Enfin, une société me donnant de bons avantages j’acceptai des offres de M. Schawb, maison recommandable sous le double rapport de l’honnêteté et de l’importance de ses affaires. Les affaires étant devenu mauvaises je décidai de quitter Montréal. Durant mon séjour à Montréal je n’ai eu aucun ami intime si ce n’est Louis Rey et Dreifuss qui sont venus témoigner contre moi. J’étais secrétaire de la Société Nationale Suisse. Je quittai pour Rouses Point où j’ai continué à exercer mon métier d’horloger-bijoutier. Aujourd’hui je me trouve ici possesseur de plusieurs médailles gagnées par le fruit de mon travail, possédant cinq langues étrangères, ayant traversé le plus grand tunnel connu, celui du Mont Cenis, et avoir navigué sur la plus grande mer du monde, traversé les plus grands fleuves et avoir vu le plus grand pont [le pont Victoria] ainsi que l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, et je meurs en emportant avec moi les moyens patentés pour la montre à kilomètre.
Voilà l’homme, ajouta-t-il, que les anglais ont condamné, quoique durant son séjour à Montréal jamais on ne l’a vu ni ivre ni fréquentant de mauvaises sociétés.
Il en a été de même à Rouses Point où ma bonne conduite a été certifiée par le Rév. M. Chagnon, dans une requête au gouverneur".
___________
Tous les efforts faits pour lui arracher un aveu ont été infructueux.
Costafrolaz nous dit tout particulièrement ceci :
"Je suis innocent, et je tiens à ce que vous en fassiez part au public. Je le dirai moi-même sur l’échafaud".
LA VEILLE
Costafrolaz jeudi soir, n’avait presque pas mangé depuis 15 jours. La faim le prit tout-à-coup, et il se mit alors avaler avec avidité tout ce qui se trouva sous sa main, pain, viande, saucisse, pommes, etc, etc. Cet excès, dans l’état de faiblesse où il se trouvait, lui valut une indigestion qui le mit au lit et dont la réaction le fit paisiblement dormir toute la nuit.
L’EXÉCUTION
De bonne heure vendredi, les Révdes. Sœurs Grises furent les premières rendues auprès du condamné.
Au moment où la presse fut admise, vers 10.30, ces bonnes sœurs étaient avec le prisonnier, récitant les litanies de la Ste. Vierge. Costafrolaz était lui-même à genoux et priait avec ferveur.
Après les litanies il se leva, regarda un instant à la fenêtre, puis prit définitivement un siège et se remit à converser avec les sœurs.
Le Rév. M. Aubry, accompagné du Rév. M. Bisson, arriva quelques instants après. Costafrolaz demanda alors à rester seul avec M. le curé. Sur sa demande la porte donnant le passage où il se trouvait fut hermétiquement close pendant quelques instants.
Les reporters du Herald, du Star, de la Gazette, du Witness de Montréal, du Boston Journal, du Herald de New York et du Chicago Times étaient présents et dûrent [sic!] attendre avec nous au guichet avant d’entrer voir Costafrolaz.
Ce dernier était alors occupé à répondre aux prières que faisaient les Révds MM. Aubry et Bisson, en surplis et en étole. Il se leva, se peigna, puis exprima le désir de nous voir une dernière fois. Sur la demande qui nous en fut faite, nous entrâmes et Costafrolaz demanda alors comme une faveur au shérif de n’admettre pour un moment aucun autre journaliste. "Vous me promettez, nous dit-il, de faire exactement tout ce que je vous ai recommandé ces jours derniers". Sur notre réponse affirmative, il ajouta : "Bien, je compte sur vous et je vous au serai gré. J’aurais voulu vous dire plus, mais enfin!"
Il s’agissait tout particulièrement d’une correspondance qu’il nous avait confié avec prière de la transmettre au Courrier des États-Unis.
Presqu’aussitôt après, le bourreau arriva entièrement déguisé sous son costume sinistre et procéda à lier fortement les bras du condamné au moyen de puissantes lanières de cuir réunies ensemble de manière à faire en même temps l’office de ceinture. Costafrolaz se plaignit qu’on lui serrait trop la taille. Le bourreau, qui ne parle pas français ne comprit pas, et Costafrolaz lui dit alors : "To tight, to tight Vous comprenez qu’il faut que vous me donniez au moins la facilité de pouvoir respirer jusqu’à l’échafaud, où j’entends dire quelques mots". Sur l’intervention du Dr. Moreau, la ceinture fut desserrée au désir du prisonnier, qui alla alors se mettre à genoux sur le seuil d’une cellule et répondit pendant quelques instants aux prières.
Il se releva et nous crûmes remarquer qu’il fit alors à voix basse un dernier adieu aux Révdes Sœurs Grises, qui priaient au bout du passage. Presqu’immédiatement après un constable le ramena près du shérif qui, revêtu de sa toge violette et portant l’épée traditionnelle, commença en anglais la lecture de la sentence, en présence de la presse et de quelques notables. La sentence lui fut ensuite lue en français, et Costafrolaz y prêta alors une vive attention accompagnée de signes évidents d’indignation. Il reprit tout de même son sang froid et la lecture finie, dit d’une voix ferme : "Eh! bien M. le shérif, je suis innocent du crime pour lequel je suis condamné. J’en atteste devant Dieu et devant les hommes".
Le bourreau apparut alors avec une corde grosse d’à peu près trois quarts de pouces et longue de 7 pieds. C’est la même qui sert depuis de longues années à Montréal. Au moment donné, la tourna en nœud coulant autour du cou de l’infortuné. Le médecin demanda alors à Costafrolaz s’il ne serait pas mieux de déboutonner sa chemise de manière à avoir la gorge plus libre. "Oh! non, répondit-il en souriant, je pourrais prendre du froid". La corde lui fut alors ajustée autour du cou en laissant un nœud de la grosseur du poing au-dessous de l’oreille gauche. Pendant cette triste cérémonie les Révds MM. Aubry et Bisson récitaient à haute voix les litanies des saints et les prières des agonisants
Tous les préparatifs terminés, Costafrolaz reçut ordre de partir suivi par le bourreau. Il ne fit aucune résistance, ne laissa entendre aucune plainte et gravit les degrés de l’échafaud d’un pas ferme et assuré. Arrivé sur la plate forme il se mit à genoux pour recevoir une dernière absolution, se leva résolument, puis, la face tournée du côté des assistants, il s’exprima à peu près en ces termes :
"Messieurs,
Vous attendez peut-être un long discours de moi. Vous allez vous tromper. Je n’ai que quelques mots à vous dire. Je remercie beaucoup tous ceux qui ont bien voulu s’intéresser à mon triste sort en signant une requête pour la commutation de la peine qui me conduit sur cet échafaud. J’irai même plus loin, et je remercie tous mes amis des États-Unis, qui ont bien voulu m’accorder quelques sympathies.
Vous n’ignorez pas que j’étais seul, étranger dans ce pays, SANS FORTUNE! (Il appuie fortement sur ce dernier mot.)
L’on ne m’a pas donné le temps de me justifier. On m’a empêché d’avoir mes témoins - mes avocats m’ont abandonné, comme je l’ai déjà répété, et vous le savez tous, que la cour m’a retranché tout moyen de défense. Messieurs, je suis innocent et j’en appelle à Dieu devant qui je dois bientôt paraître, qui m’attend, et en qui j’ai toute confiance".
Il leva alors les yeux au ciel dans une attitude des plus suppliantes et s’écria:
"Mon Dieu! Vous seul savez que je suis innocent. Je repose en vous la confiance que vous ne pouvez me refuser le pardon de mes fautes!"
Regardant de nouveau les assistants:
"Maintenant je vais passer dans l’éternité, je vous dit bonjour, messieurs".
Après cette courte allocution prononcée d’une voix forte et avec un accent qui fit frémir tous les témoins de cette scène navrante, Costafrolaz se plaça lui-même sur la trappe fatale. On lui demanda alors s’il désirait avoir le visage couvert : "Oui, sans doute, répondit-il, mettez moi cela" voulant parler du bonnet, et il aida lui-même à le placer de manière à se dérober complètement la figure à l’assistance. "Serrez la corde", dit-il alors. Il se raidit en faisant un mouvement de manière à bien se trouver au milieu de la trappe, et dit : "Bien". La trappe partit et le malheureux disparut dans l’espèce de boîte dont nous avons donné la description, en recevant une suprême absolution.
Il se fit alors un mouvement parmi les assistants, qui se précipitèrent en arrière de l’échafaud, où se trouvait une ouverture, pour voir le corps du supplicié. Malgré tous les efforts des constables, l’intérieur de l’échafaud fut littéralement envahi. Les médecins y avaient été seuls admis jusque-là et avaient pu constater, à la chute du corps, une mort tout à fait instantanée.
À deux heures P.M., M. le coroner Pelletier fit l’enquête requise par la loi.
Les restes de Costafrolaz ont été inhumé hier matin».
Costafrolaz fut inhumé dans le cimetière catholique de Saint-Jean. Le même numéro du Franco-Canadien précisait que les journaux de Montréal annonçaient que le bourreau de Costafrolaz avait reçu $ 20 pour sa haute œuvre mais avait été condamné samedi matin par le Recorder à $ 5 d’amende pour ivresse! C’était un nommé Henry Rees qui venait de passer 6 mois dans la prison de Montréal. Il semblerait bien que les gens de Saint-Jean n’aient pas cru à la culpabilité de Costafrolaz, et qu’ils aient eu raison. Quoi qu’il en soit, à cause de son nom difficile à prononcer, notre bonhomme devint Christophe à l’As.

Fondation d’une branche de la Société Saint-Jean-Baptiste. 1867. Au moment où la Confédération entre en vigueur, le 28 juillet 1867, une branche de la Société Saint-Jean-Baptiste est fondée à Saint-Jean. On y retrouve Charles Langelier, Joseph T. Hazen et Joseph L’Écuyer. La société est incorporée le 24 février 1868. Certes, les fêtes religieuses et patriotiques de Saint-Jean-Baptiste étaient célébrées bien avant cette date et pas toujours avec l’ordre qu’il fallait. Ainsi, en 1861, elle avait donné lieu à un véritable dérèglement selon l’édition du 26 juin 1861 du Franco-Canadien![32] Pour se prémunir devant de tels incidents, on imprègne d’une sacralité religieuse la fête populaire de sorte qu’à la Saint-Jean du 24 juin 1863, tout se passa dans l’ordre et la piété convenus. En 1864, Le Franco-Canadien fait circuler une pétition chez les marchands pour que le 24 juin devienne fête chômée. Quelques jours plus tard, l’annonce en est officiellement faite à Saint-Jean et à Iberville.

Saint-Jean lors de la Guerre civile américaine (1861-1865). En 1861, au moment où l’on s’apprête à faire des casernes un asile d’aliénés, la Guerre de Sécession éclate aux États-Unis. Ce conflit entre Nordistes et Sudistes est à un doigt de devenir un conflit international quand l’Angleterre prend ouvertement position pour les Sudistes. En guise de représailles, des congressmen parlent de guerre avec l’Angleterre. L’affaire du Trent, navire britannique arraisoné par les Nordistes et transportant 2 émissaires sudistes, pourrait être un casus belli suffisant. Le Secrétaire d’État du Président Lincoln, Seward, prône ouvertement l’annexion du Canada comme moyen de compenser la perte du Sud. Plus significatif encore, le fait que beaucoup de Sudistes passent au Canada et s’établissent à la frontière afin de harceler des villes de la Nouvelle-Angleterre et du New York. En 1864, par mesures de représailles contre les ravages que le général Sheridan a fait subir aux Sudistes dans la vallée de Shenandoah, une vingtaine de confédérés passent la frontière canadienne et razzient Saint-Albans dans le Vermont, pillant 3 banques, contraignant un caissier à prêter serment à la Confédération sudiste et ramassant la coquette somme de $ 200 000 avant de retourner se cacher au Canada, prenant soin de brûler le pont de Sheldon pour décourager toutes poursuites. Un acteur, John Wilkes Booth, prépare l’assassinat de Lincoln dans un hôpital de Montréal.

La situation est critique au point que l’armée impériale renforce ses troupes au fort Saint-Jean. La guerre civile prendra fin en 1865 au soulagement de tous.

La menace fenian. Alors que la paix aurait pu revenir dans notre région, une nouvelle menace se profile à l’horizon : «Semaine après semaine, et durant 4 ans, on se précipitait pour lire Le Franco-Canadien ou le Missisquoi News. Dans les hôtels, dans les boutiques, sur la place publique, sur les fermes, enfin partout on commentait les manchettes oû il était question des Féniens, des Flibustiers Féniens, d’invasion et de mouvements de troupes. Les reportages les plus contradictoires étaient à l’ordre du jour».[33] Lors de la Guerre civile américaine, les casernes et l'hôpital, construits en 1839, hébergèrent divers régiments britanniques et canadiens dont le Royal Canadian Dragoons ainsi que son école de cavalerie. Elles reprenaient du service en cette année 1866, lorsque la menace d’invasion de rebelles irlandais, les Fenians, très nombreux et puissants dans les milieux irlandais américains, pesa sur l’avenir du Canada. Le but utopique et plutôt irréaliste des Fenians était de s’emparer du Canada pour l’échanger pour la liberté de l’Irlande. Il y eut, en mai 1866, une tentative du côté de l'Ontario. Près de Saint-Jean, «l'alerte fut sonnée le 5 juin 1866. On avait vu les Féniens à 20 miles au sud du fort. La presque totalité de la population de Saint-Jean et d'Iberville passa alors la nuit debout. Mais on en fut quitte pour la peur. On s'était trompé et on se trompera encore plusieurs fois».[34] L'assassinat, en 1867,  du député fédéral de Montréal, Thomas d'Arcy McGee, l'un des Pères de la Confédération, était le fait d'un agent fénien, mais rien ne se passa à Saint-Jean même, les affrontements se situant près de la frontière américaine. Le plus sérieux eut lieu le 25 mai 1870 et ce fut une défaite fénianne dans la région de Saint-Armand, d’Abbott’s Corner, de Cook’s Corners de Chickabiddy Run et de Phillipsburg. Ce n'est qu'un demi-siècle plus tard, avec la déclaration de la Grande Guerre, que viendra l’occasion de redonner du service aux casernes. Le 21 octobre 1914, on y fondera le Royal 22e régiment, le premier régiment régulier francophone au Canada.


Charles-Joseph Laberge et l’opposition à la Confédération (1867). Face au Palais de justice, les avocats et les notables se font ériger de splendides demeures de pur style victorien, dont certaines sont toujours debout. On y retrouve ainsi la résidence, à l'immeuble du 125-127 rue Saint-Charles, de l'avocat Charles-Joseph Laberge (1827-1874). Originaire de Saint-Jean, Laberge était juge à Sorel. En 1863, il décide de revenir dans sa ville natale et de s'établir comme avocat. Avec deux amis, Félix-Gabriel Marchand et Isaac Bourguignon, il fonde, en 1860, le journal Franco-Canadien. Il sera élu maire de 1867 à 1874 et de 1877 à 1879. Adversaire coriace de la Confédération, Laberge a été ministre pendant 48 heures dans le gouvernement éphémère Brown-Dorion :
«Charles Laberge, éloigné, lui aussi, de la politique - il avait rempli les fonctions de juge pendant un an - était un patriote disciple de Papineau. Il avait été joli garçon et restait, avec sa maigreur et sa pâleur de phtisique, sa barbe noire en pointe, ses cheveux grisonnants formant autour de son front une couronne de flamèches, un orateur coloré et émouvant. Il voyait dans la Confédération une étape vers l’union législative complète, qui réduirait définitivement les Canadiens français à l’état de miorité dans leur pays : "L’union législative en sortira comme le papillon de la chrysalide".[35]
À Saint-Jean, le projet ne souleva aucun enthousiasme. Un article tiré du Franco-Canadien du 2 juillet 1867 souligne surtout que «Le Bas-Canada n’existe plus. Désormais notre pays portera le nom de province de Québec!». C’était un haut-le-cœur devant la sensation de rapetissement que les Québécois ressentaient. Malgré l’effort de quelques citoyens anglophones de donner à l’événement toute sa solennité, «la masse des citoyens est restée spectatrice silencieuse devant les démonstrations officielles et n’a manifesté aucun enthousiasme». Langelier préféra retourner dans sa demeure dont le corps principal est construit en 1868, tandis que l'aile latérale est érigée plus tard par un second propriétaire, Arcade Decelles, marchand, fondateur de la maison Langelier et Decelles, conseiller et, lui aussi, maire de Saint-Jean. Le style de cette résidence s'inspire de l'architecture vernaculaire de la Nouvelle-Angleterre. Le seul ornement de la corniche est la dentelle de bois œuvré. Pour sa part, Félix-Gabriel Marchand se fait construire en 1868 une maison de style Second Empire, caractérisée par un toit mansard percé de lucarnes à fronton curviligne, au 126 rue Saint-Charles. La résidence du 112 rue Saint-Charles a été construite vers 1870 pour le notaire Alfred Charland. S'apparentant à la maison de Félix-Gabriel Marchand, elle adopte les lignes du style Second Empire. Le toit mansard est percé de lucarnes cintrées et une galerie court le long de la façade. Le pensionnat des Dames de la Congrégation de Notre-Dame est localisé à proximité, à l'angle des rues Laurier et Saint-Charles, entre 1855 et 1973. Il a été démoli pour faire place au gymnase de l'école Marguerite-Bourgeoys.  Avec toutes ces demeures somptueuses, la rue Saint-Charles mérie bien son  surnom de la «grande allée» de Saint-Jean.

François Bourassa persiste à la tête du comté fédéral de Saint-Jean. François Bourassa a été député de Saint-Jean pendant 42 ans. Né le 5 juin 1813 à Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, il est le fils aîné d’un négociant devenu agriculteur et grand propriétaire foncier. François Bourassa Sr, capitaine chouayen, virulant partisan du gouvernement durant les Troubles! Quelle n’est pas sa stupeur d’apprendre que son fils cadet, Napoléon - le futur peintre et auteur du roman Jacques et Marie -, épouse une fille de Louis-Joseph Papineau (il sera le père du fondateur du Devoir, Henri Bourassa). Le fils aîné, lui, décevra son père en se faisant capitaine au camp des Patriotes de Napierville, chevauchant pour encourager les troupes au combat, il passera un temps en exil aux États-Unis, attendant que les choses se tassent.

François était dans le fond un original, «comme tous les membres de sa familles». Élu député en 1854, il a d’ailleurs défait un adversaire redoutable en la personne du notaire Jobson, candidat conservateur. Bourassa obtient 434 voix de majorité sur son adversaire. Réélu en 1857, il est battu par une mauvaise machination des Libéraux en 1862 : «à l’époque, il fallait être propriétaire de bien-fonds pour une valeur de $ 4 000 pour pouvoir poser sa candidature». Aussi, est-ce un conservateur, Jacques-Olivier Bureau, qui est élu dans la division de Lorimier (Saint-Jean Napierville). Bourassa n’est pas homme à se laisser mener, même par son parti. Il n’hésitera jamais à faire part de ses dissidences. Reporté à son poste en 1863, Bourassa, en libéral convaincu, défend les droits de la minorité francophone du pays d’avoir leurs propres écoles. La minorité canadienne-française s’inquiète car Galt, un des Pères de la Confédération et membre du Conseil de l’Instruction publique du Bas-Canada, afin de s’allier cette minorité anglophone de la province, demande à son ami et collègue Hector Langevin de présenter un Bill au parlement accordant aux protestants de la future province de Québec le contrôle absolu de leurs écoles. Bourassa demande donc, qu’en bonne justice et en bonne logique, ce même privilège soit étendu à la minorité catholique de la future province d’Ontario et travaille à faire déposer le Bill Bell en ce sens. «Or, il apparut que Galt et ses amis ne voulaient point rendre à autrui la justice exigée pour eux-mêmes»,[36] et Galt de retirer discrètement le Bill Langevin.

Galt ne se tint pas pour battu et pendant qu’il discutte avec MacDonald, Cartier et Langevin en audicence privée avec la Reine, le Secrétaire du Colonial Office reçoit une pétition signée du nom de 20 députés, en majorité libéraux, manifestant contre l’imposition de la Confédération. Les pétitionnaires soutiennent qu’elle ne correspondait pas aux vœux populaires». Un de ces signataires est, bien entendu, François Bourassa. Une proclamation royale passe outre et l’année suivante, la Confédération entre en vigueur. Saint-Jean et Iberville forment deux comtés et tous deux vont à des députés libéraux : «François Bourassa, élu aux élections générales en 1867 avec une majorité de 96 voix sur son adversaire[37] devint ainsi le premier député du comté de Saint-Jean sous la Confédération. Quelques 1 816 personnes seulement (sur une population de 14 853) avaient le droit de voter. Les députés à cette époque touchaient $ 600 par session».[38] Réélu en 1872, François Bourassa se représente en 1873 suite aux élections précipitées provoquées par le Scandale du Pacifique et est réélu : ce sont les premières élections à se dérouler en une seule journée et selon le scrutin secret. Cette fois-ci, François Bourassa siège parmi les Libéraux qui ont pris le pouvoir avec le gouvernement MacDonald.

Durant ce cours règne libéral, le gouvernement Mackenzie poursuit la politique de centralisation des Conservateurs en instituant la Cour Suprême du Canada. Henri-Thomas Taschereau, un député ministériel, s’oppose en soulignant que le Code civil français, en vigueur au Québec et appliqué par la magistrature de la province, pourrait être cassé par une Cour Suprême comprenant une majorité de juges ignorant les procédures du Code Civil. Taschereau propose donc de limiter la juridiction de la Cour suprême aux causes tombant sous la loi fédérale. Quelques conservateurs l’appuient et un seul autre libéral daigne le seconder : François Bourassa. L’amendement Taschereau est repoussé par 118 voix contre 40.

Félix-Gabriel Marchand (1832-1900). Notaire, journaliste, écrivain et officier de milice, Marchand a marqué la vie politique québécoise comme député de Saint-Jean à l'Assemblée législative du Québec puis comme Premier ministre. C’est l’un des propriétaires-fondateurs du journal Le Franco Canadien qui sera élu premier député au Parlement provincial : Félix-Gabriel Marchand, fils de Gabriel fondateur de la paroisse, est né le 9 janvier 1832 à Saint-Jean. Durant ses premières années, le petit Félix-Gabriel ne parlait que l'anglais, sa mère étant Écossaise ne savait pas le français. Étudiant au collège de Chambly, puis au collège de Saint-Hyacinthe où il entre à l'âge de 9 ans, il se montre élève sérieux et travaillant. À la fin de son cours classique, en 1849, il s'oriente vers le notariat et se soumet à l'étude de cette profession en devenant le clerc du notaire Jobson. En mai 1850, presqu'aussitôt après son entrée en cléricature, il part avec un ami, Henry Tugault, fils d'un Français qui a dû s'exiler pour cause de faillite, faire le tour de l'Europe. Il se croit poète, il reçoit une lettre autographiée de Lamartine qu'il conservera pieusement tout au long de sa vie. Il revient au Canada et obtient sa commission de notaire le 20 février 1855. Le 12 septembre précédant, il avait épousé Marie Hersélie Turgeon qui lui donnera 11 enfants dont 5 mourreront en bas âge. Comme son père, il cumule les responsabilités : marguillier, juge de paix, commissaire d'école, conseiller municipal, etc. Il contribue également à fonder des entreprises commerciales comme la Compagnie manufacturière de Saint-Jean, la Société de construction et la Banque de Saint-Jean dont il est un temps directeur. En 1862, devant la menace d'invasion américaine, Marchand et Laberge fondent un bataillon de milice volontaire : la Compagnie d'Infanterie légère du Richelieu, dont il est nommé commandant avant d'être élevé au grade de Colonel. À deux reprises, la Compagnie est appelée à surveiller la frontière, en 1866 et encore en 1870 au moment de la menace fénianne. Il ne participera à aucun combat, même s'il reste actif sur le plan militaire jusqu'en 1880 : «Il commanda une brigade composée du régiment du Prince de Galles, des Carabiniers de Victoria, des Royals Scots, du bataillon Hochelaga, du 21e bataillon d'infanterie du Richelieu et d'un détachement de la cavalerie de Montréal».[39] Marchand sera élu à 8 reprises consécutives au poste de député du comté de Saint-Jean au Parlement provincial.

Avocat, homme d’esprit, auteur de vaudevilles imités de ceux d’Eugène Labiche et d’Émile Augier, il est spirituel comme un singe au cours des débats où il s’adonne à d’interminables joutes oratoires. Au cours d’un débat, le 5 février 1875, «on arrivait aux petites heures du matin. Blanchet, homme dans la force de l’âge, se fit discrètement remplacer à la présidence [de l’Assemblée législative] par le député de Maskinongé, Moïse Houde, vieillard à barbe blanche. La substitution s’opéra pendant un instant de tumulte où Marchand s’était interrompu pour chercher des papiers dans son pupitre. Relevant la tête pour reprendre le fil de son discours, il vit Houde à la place de Blanchet. Sans se démonter, il enchaîna: “Je m’excuse, Monsieur l’Orateur, d’avoir été si long dans mes remarques. Je ne croyais tout de même pas avoir parlé si longtemps. Quand j’ai pris la parole, monsieur l’Orateur, vous étiez un homme dans toute la vigueur de l’âge, et je m’aperçois avec terreur que depuis mon début la vieillesse a succédé chez vous à la jeunesse”. Houde fut le seul à ne pas rire. Il grogna : “On peut bien vieillir quand on est forcé d’écouter des discours aussi longs”».[40] Il devient le bras droit d’Honoré Mercier lorsqu’il est élu Premier ministre sous l’étiquette de parti National, puis du parti Libéral. Marchand n’aura jamais le prestige ni l’autorité exercés par un Laurier ou un Mercier. Lorsque ce dernier tombe avec le Scandale du chemin de fer la Baie des Chaleurs, Marchand, devenu chef de l’opposition, se retirera discrètement, de manière à prendre la relève du Parti libéral pour accéder au pouvoir en 1897. En attendant, il reste la conscience politique du comté.

Un Yankee à Saint-Jean. Nous pouvons mesurer la croissance de la population johannaise lorsque nous comparons les résultats des recensements de 1851 et de 1861. De 1 315 en 1842, la population passe à 3 215 habitants en 1851, ce qui est une augmentation de 64%. Sur ce total, 2 577 se déclarent catholiques, c’est-à-dire que deux tiers de la population environ sont francophones. «Au point de vue des occupations, le bottin énumère les chiffres suivants : 17 marchands et boutiquiers; 12 aubergistes et taverniers, 11 bouchers, 8 cordonniers, 6 tailleurs, 6 forgerons, 5 épiciers, 4 avocats, 4 modistes, 4 charrons, 4 notaires, 2 médecins, 2 quicaillers, 2 tanneurs, 2 agents d'assurance, 2 ferblantiers, 1 hôtelier, 1 vétérinaire, 1 peintre, 1 sellier, 1 horloger, 1 brasseur, 1 potier, 1 fondeur, 1 boulanger, 1 pâtissier, 1 imprimeur, 1 briquetier, 1 chandelier, 1 tourneur, 1 chapelier et, finalement, ce qui n'était pas évidemment nécessaire, 1 huissier».[41] Bien entendue, nous sommes ici dans le centre urbain. En 1861, la population atteint 3 317 habitants. L’accroissement est inférieur à ce qu’il était possible d’attendre, vue sans doute le grand nombre d’émigrants pour les États-Unis. De ville à caractère rural (un «gros village»), Saint-Jean s’apprête à basculer et devenir un centre essentiellement urbain. Pour la paroisse de Saint-Jean-l’Évangéliste, 252 familles sont enregistrées sur un ensemble de 630 inscrits. Nous retrouvons 155 cultivateurs, 76 journaliers, 3 cordonniers (dont une cordonnière), 2 menuisiers, 2 tailleurs de pierre, 2 forgerons, 3 instituteurs, 1 anncien instituteur, 1 aubergiste, 1 marchand, 1 meunier, 1 notaire et 2 autres de professions indéchiffrables sur le registre. Les cultivateurs et les journaliers sont donc en majorité, comme il se doit. Si nous nous limitons à la ville même, les chiffres sont éloquents comparés à ceux de 1851 : 27 menuisiers, 10 maçons, 17 forgerons, 11 aubergistes et hoteliers, 4 étudiants, 1 ouvrier (spécialisé), 28 commerçants, 25 cordonniers, 8 peintres, 4 ingénieurs, 29 rentiers, 16 charrettiers, 7 navigateurs, 4 pensionnaires de l’église presbytérienne, 8 enseignants, 6 potiers, 2 employés de chemins de fer, 1 bedeau, 1 faiseur de rouet, 8 bourgeois, 4 cultivateurs, 2 huissiers, 2 officiers, 3 horlogers, 1 protonotaire, 3 infirmières, 1 télégraphiste, 1 maître de dépôt, 14 bouchers, 1 écrivain, 1 souffleur de verre, 1 «glisseur» de vitre, 1 ferblantier, 1 mouleur (sic!), 3 voituriers, 3 compagnons, 8 apprentis, 3 tanneurs, 5 avocats, 5 boulangers, 1 colporteur, 1 batelier, 10 charpentiers, 2 députés shériff, 4 tailleurs, 6 officiers de la douane, 2 fermiers, 3 docteurs, 2 «meubliers» (sic!), 5 confiseurs, 24 marchands, 4 imprimeurs, 2 notaires, 2 manchoniers, 1 marchand de bois, 6 selliers, 1 tonnelier, 1 bijoutier, 2 employés du pont, 1 brasseur, 2 contracteurs, 3 membres du clergé catholique, la supérieure et 7 religieuses enseignantes, 57 élèves internes, 1 magasin de chaussures, 2 tailleurs de pierre, 3 «agents», 1 briqueleur et 1 ministre du culte protestant.

À côté de cette population de marchands et de professionnels existe déjà une population prolétarisée : 161 journaliers, 49 commis et 65 «servants». En 1881, 740 Johannais (sur 4 313) travailleront dans 76 établissements industriels. En 1861, 18 employés travaillaient pour les industriels Farrar. Les MacDonald en emploieront jusqu’à 400 en 1888! Ainsi, pour les petits commerçants, les débardeurs du port de Saint-Jean, des mécaniciens et ingénieurs des compagnies de chemins de fer, les ouvriers, manœuvres, journaliers de tout acabit forment un prmier prolétariat. Le développement même de cette classe prend des proportions tellement rapidment qu’il y a bientôt trop de prolétaires pour le nombre d’emplois offerts dans la région. Des vagabonds, mendiants et criminels de toutes sortes circulent dans les lieux mal-famés. Damase Pigeon, le gardien de nuit du moulin Bousquet surveille «les vagabonds qui couchent parfois sur les quais entre les piles de planches». Ce sous-prolétariat existe donc, et vagabonde sur la rue Richelieu.

Le monde rural - celui de la paroisse - n’est pas nécessairement avantagé, car les cultivateurs ne sont pas tous de riches propriétaires fonciers. La valeur de la terre au comptant est chiffrée à $ 93 987, tandis que la valeur des instruments aratoires est de $ 3 858. La valeur de la terre au comptant se répartit comme suit :

Il apparaît que seulement 20 grands propriétaires fonciers ont des terres valant au-dessus de $5 000 tandis que 133 autres cultivateurs se partagent le reste de valeurs inférieures. La valeur des instruments de fermes est un autre indice de la richesse des cultivateurs de la région, mais il faut tenir compte ici qu’elle n’est pas proportionnelle à la valeur des terres. Ainsi, la valeur de l’appareillage ne représente pas nécessairement le partage de la valeur des terres, c’est-à-dire que bien des terres sont propriétés sans être exploitées :

Dix ans plus tard, en 1871, 1 271 fermes s’élèvent dans la région de Saint-Jean. Claude Blouin a effectué un recensement de l’équipement de ces fermes :

L’importance et la concentration des appareils de fermes nécessiteront l’ouverture d’une manufacture de machineries agricoles entre 1871 et 1881 tant le travail à la ferme se mécanise. Cette manufacture aura 4 employés pour une valeur de $ 10 000 de production et un nombre égal de valeur moyenne produite par unité. 

En termes d’urbanisation, il apparaît normal qu’une certaine anarchie se soit imposée dans le développement de la ville. Cela n’a rien d’exceptionnel. Le Grand Feu de 1876 va permettre un vaste plan de réaménagement du centre-ville en fonction de cette diversité de citoyens, riches et pauvres. Les édifices devront répondre désormais à une nouvelle configuration architecturale ne devant desservir que les activités commerciales et de logements pour les propriétaires d’entreprises. Il faudra éviter à tous prix les erreurs urbanistiques d’avant 1876.

À ce sujet, il est intéressant de rappeler le témoignage de Henry David Thoreau, l'auteur américain, qui passe par Saint-Jean en 1860 :
«Vers neuf heures du matin, nous atteignîmes Saint-Jean, un ancien poste-frontière, situé à 360 milles de Boston et à 24 milles de Montréal. Nous nous rendîmes compte, à ce moment-là, que nous étions sur un sol étranger, dans la gare d'un autre pays. L'édifice ressemblait à une grange, avait l'air d'être le produit de la collaboration de tous les villageois, tout comme une maison en bois rond dans un endroit de colonisation. Mon regard fut attiré par les panneaux-réclames anglais et français fixés à des poteaux, en règle avec l'esprit anglais, référence manifeste ou cachée à la reine et au lion britannique. Aucun chef de train élégant ne fit son apparition, personne qu'on aurait pu reconnaître comme étant le chef de train par son habit ou ses manières. Mais sous peu, nous aperçumes ici et là, un Anglais corpulent, à l'air costaud, à la figure rouge, un peu poussif peut-être, qui nous fit rougir de nous-mêmes et de nos compatriotes, petits et craintifs - le type grand'père, à l'aise dans son pardessus, et qui, d'après son apparence, aurait bien pu être un propriétaire de diligences, certainement un directeur de compagnie ferroviaire - et connaissait ou avait le droit de connaître les heures de départ des trains. Puis, nous vîmes deux ou trois Canadiens français loquaces, à la figure pâle, aux yeux noirs, qui haussaient les épaules; à leur figure grêlée, on eût dit qu'ils avaient eu la petite vérole. En même temps, quelques soldats, des habits rouges, appartenant aux casernes tout près, furent envoyés à l'exercice. À chaque étape importante du trajet, les soldats manœuvraient à notre intention. Bien qu’ici, ils fussent, de toute évidence, de nouvelles recrues, ils s’en tiraient beaucoup mieux que les nôtres. Cependant, comme d’habitude, j’ai entendu des Yankees raconter qu’ils ne valaient pas grand’chose, et qu’ils avaient vu aussi les Acton Blues en manœuvre. Les officiers s’adressaient à eux dans un langage cassant et n’avaient pas l’air de faire leur travail à demi. J’en entendis un tout à coup, arrivant par derrière, s’exclamer : "Michael Donouy, prends son nom!" bien que je ne pusse voir ce que ce dernier avait fait ou omis de faire. Le bruit courut que Michael Donouy allait payer cela. J’entendis certains membres de notre groupe discuter de la possibilité de chasser ces troupes de leur champ d’opération, avec leurs parapluies. Il me semblait que le Yankee, même avec son manque de discipline, a au moins cet avantage, qu’il est avant tout un homme qui, où qu’il soit en n’importe quelle circonstance, est bien déterminé à rendre sa condition essentiellement meilleure et qu’il peut alors se permettre de perdre la première partie de l’enjeu, alors qu’au contraire la qualité de l’Irlandais, et en grande partie de l’Anglais, consiste simplement à tenir bon en tout temps, et en tous lieux! Les Canadiens d’ici, plutôt une race de pauvre apparence, enveloppés d’habits gris faits à la maison qui semblaient les recouvrir de poussière, se promenaient en calèches et dans de petites voitures à cheval appelées charrettes. Les Yankees prirent pour acquis que les conducteurs luttaient de vitesse ou tout au moins montraient le savoir-faire de leurs chevaux, et les saluèrent en conséquence. Nous ne vîmes pas grand’chose du village, car personne ne pouvait nous dire à quelle heure le train repartirait. C’était un secret bien gardé, pour des raisons politiques peut-être, et nous restâmes donc cloués à nos sièges. Les habitants de Saint-Jean et des environs sont, selon un voyageur britannique, "singulièrement peu engageants", et avant de terminer sa phrase, il ajouta : "de plus, ils sont généralement très mal disposés envers la Couronne britannique". J’ai l’impression que ce "de plus" aurait dû être un parce que».[42]
L’aqueduc Molleur. L’environnement naturel de la région n’apporte pas que des avantages. On y retrouve, pullulant dans les marais, les bacilles à l’origine de maladies endémiques propres aux zones marécageuses, telle la fièvre typhoïde. Afin d’avoir une eau moins contaminée, la ville construit son premier aqueduc en 1872. C’est lors de la séance du Conseil municipal du 6 juin 1871 et dirigé par le maire LaRocque qu’est voté le projet de doter la ville d’un aqueduc. On procèdera par soumissions publiques quant à l’octroi du contrat. Un homme, député libéral provincial du comté voisin d’Iberville, Louis Molleur, futur fondateur de la Banque de Saint-Jean, demande au Conseil l’incorporation d’une compagnie qu’il fonde pour les besoins de la cause, la Compagnie de l’Aqueduc. Ses actionnaires sont, en plus de lui-même, Émilien-Zéphirin Paradis, avocat; Joseph-Pierre Carreau, avocat; Joseph L’Écuyer, notaire et Olivier Hébert, cultivateur. Le 18 janvier 1872, la ville adopte un règlement accordant à un groupe de citoyens le droit exclusif et le privilège d'exploiter pour cinquante ans la Compagnie d'aqueduc de Saint-Jean dont la charge est d’approvisionner tout le territoire de Saint-Jean en eau potable. Soixante-quinze arpents de tuyaux doivent être posés pour le 1er novembre 1874. On construit une grosse maison de brique à toit mansard sur l’emplacement  de l’actuel 188 Longueuil dans laquelle on installe le réservoir en bois d’une capacité de 20 000 gallons. À partir de l'automne 1872, on creuse en vue d'enfouir 14 000 pieds de canalisation dans le sous-sol de la ville. La pompe aspirante et foulante est actionnée par une machine à vapeur. L'apport accru en eau oblige la Ville à mettre en place un premier réseau d'égouts. Après l’incendie de 1876, lorsqu’on accuse l’Aqueduc d’inefficacité, d’autres critiques fusent sur la qualité de l’eau fournie par les installations de la Compagnie. Les propriétaires eux-mêmes ont des démêlés avec le Conseil municipal, ce qui a pour effet qu’en 1877, Louis Molleur devient le seul propriétaire de l'aqueduc - d'où son nom d'Aqueduc Molleur - et installe, l'année suivante, un engin plus puissant.[43] Ce monopole sera révoqué avant terme, en 1917, à la suite d'un long litige avec la municipalité de Saint-Jean. Cette dernière avoue très vite son insatisfaction face à la piètre qualité de l'eau qui cause de nombreuses épidémies et l'incapacité de la compagnie de fournir une pression suffisante de l'eau limitant ainsi l'alimentation des nouvelles industries, aussi pense-t-elle améliorer les choses en devenant propriétaire de l'Aqueduc Molleur. La Compagnie de l’Aqueduc est expropriée par le Conseil municipal et ses actionnaires - dont la fille et unique héritière de Louis Molleur, Aglore, épouse du député et homme d’affaires Philippe-Honroé Roy - seront dédommagés par la somme de $ 112 000.

Malgré certaines améliorations, les épidémies de fièvre typhoïde et d'entérite, toutes deux maladies diarrhéiques, ne cessent de se manifester, comme durant l'hiver 1887-1888. En moyenne une soixantaine de personnes par années succombe à ces maladies qu'on appelle le choléra d'hiver : «Le moyen par excellence de régler le problème, la panacée dont on rêvera pendant des années, était de changer l'emplacement de la prise d'eau dans la rivière. Au moins jusque dans les années 1890, l'aqueduc puise son eau "en bas du moulin Langelier", c'est-à-dire en aval de la ville, pompant ainsi une eau contaminée par les égouts de Saint-Jean et d'Iberville.».[44]

Le premier asile psychiatrique de l'ouest du Québec - Le docteur Henry Howard.  Il est assez paradoxal qu’avant tout établissement de soins de santé moderne, la région de Saint-Jean fut marquée par l’établissement du premier asile psychiatrique de l’ouest de la Province. L’importance d’un centre pour soigner les déficients mentaux du Bas-Canada s’avérait urgent, vers 1860, et le gouvernement pensa aussitôt transformer les vieilles casernes militaires en asile. Les édifices, une fois réparés et adaptés à leur nouvelle fonction, pourraient recevoir 300 malades et fournir les logements nécessaires aux officiers de l’institution. M. J.-C. Taché, inspecteur des hôpitaux, des asiles d’aliénés et des institutions pénales, conjointement avec le Dr. Workman, viennent visiter les casernes les 1er et 2 juillet 1861. Le 6 juin, précédant, le Dr. Henri Howard, résidant à Saint-Jean, avait été nommé surintendant médical du nouvel établissement.

Le docteur Henry Howard (1815-1887), d’origine irlandaise, avait émigré au Canada en 1842, s’établissant d’abord à Kingston, puis à Montréal où il devint rapidement spécialiste en ophtalmologie. Auteur de plusieurs articles scientifiques et médicaux, son activité déborda bientôt du champ de sa spécialisation. Contrairement à l’asile de Beauport, celui des casernes était financé entièrement par l’État. La réfection des casernes est à peine complétée que Howard reçoit l’ordre du gouvernement de les remettre entre les mains des autorités militaires. Nous étions en pleine crise de la Guerre civile américaine. En échange, le 16 août 1861, le gouvernement ordonne au Dr Howard de prendre possession de la vieille construction servant autrefois de Palais de Justice et communément appelé la Vieille cour. Cet édifice est aménagé par le Dr Howard pour recevoir 50 sujets. Le 27 août suivant, l’asile est prêt à les recevoir. Le 16 septembre et le 21 novembre, au dire des inspecteurs, l’asile contient 34 patients. Le Dr Howard est parvenu à faire d’une bâtisse entièrement inconvenable, un établissement hospitalier : «Il existait dans la partie inférieure un passage étroit qui servait de salle à dîner pour les hommes. Un couple de planches posées sur des tréteaux leur servaient de tables. Le passage supérieur, également étroit, servait de salle commune et aussi de réfectoire pour les femmes. Les dortoirs étaient remplis de lits. Dans la cour quelques planches ont servi à bâtir une cuisine, un magasin et une lingerie».[45]

Aussitôt ouvert, l’hospice reçoit les visites des ministres du culte, le curé LaRocque et le révérend D. Danish, ministre épiscopalien. Au 31 décembre, la somme des travaux effectués en vue d’établir l’asile de Saint-Jean s’élève à $ 11 295.84. Mais, dès 1867, des experts prétendent que l’asile est au-dessous de tout, qu’il faut la condamner et en construire un nouveau. Le journal La Minerve suggère que l’asile soit déménagé à Montréal. Le Franco-Canadien réplique avec énergie que Saint-Jean veut garder ses fous à tout prix et prétend que cette ville est particulièrement bien située, au cœur des voies de communication. Une page de La Minerve, d’ailleurs assez mordante à l’égard de notre ville, répond aux arguments johannais.

Quoi qu’il en soit, en 1870, le Parlement provincial vote un octroi de $ 5 000 pour faire construire un mur d’enceinte à l’asile de Saint-Jean et pour y construire une buanderie. C’est la première fois que le gouvernement s’intéresse à l’asile de Saint-Jean depuis sa construction malgré les rapports et les soumissions répétés du Dr Howard. En 1872, Laurent-David Lafontaine, médecin et député à l’Assemblée législative de la province de Québec, conteste certaines dépenses faites par l’asile, notamment pour l’achat de spiritueux, et recommande de confier le soin des aliénés à une communauté religieuse. Howard défend son administration et s’insurge contre le désir du gouvernement de remettre l’ensemble des établissements psychiatriques du Québec entre les mains de propriétaires privés, tant religieux que laïques. Pour lui, la surveillance des asiles doit nécessairement relever de la profession médicale afin d’éviter toute forme d’exploitation des aliénés. À cet égard, Howard affirme que le système d’asiles d’État offre une meilleure protection; il démontre, avec statistiques à l’appui, que le pourcentage de guérisons était plus élevé à l’asile de Saint-Jean qu’à celui de Beauport où le taux de patients incurables devenait alarmant, en raison des mesures d’économie appliquées au traitement des maladies mentales. Conscient que le gouvernement était disposé à abandonner le système d’asiles d’État dans le but d’épargner d’importantes sommes en frais d’immobilisation et d’opération, Howard suggéra une formule de compromis. Tout en poursuivant l’objectif de faire prédominer les intérêts médicaux sur les intérêts pécuniaires dans les soins apportés aux aliénés, il s’engagea à assumer les coûts de construction d’un asile à la condition que le gouvernement lui accorde un contrat d’affermage semblable à celui signé avec les propriétaires de l’asile de Beauport; ce contrat prévoyait, entre autres, une allocation gouvernementale annuelle de $ 143 par patient, jusqu’à concurrence de 650 patients, et de $ 132 pour tout patient additionnel. Malgré ce plaidoyer, le gouvernement décida de condamner l’asile de Saint-Jean qui ferme ses portes en 1874. Durant ses 13 années d’existence, l’asile aura reçu 231 hommes, 175 femmes pour un total de 406 patients dont 122 moururent sur place tandis que 209 autres purent être libérés de la clinique.  En 1875 les 78 patients que contenait l’asile sont transférés à l’asile de Longue-Pointe (Hôpital Louis-H. LaFontaine, Montréal), ouvert en 1873 et administré par les Sœurs de la Charité de la Providence (Sœurs de la Providence). Le mobilier de l’asile est vendu aux enchères et les bâtisses seront enlevées aux frais des acquéreurs.

Il est remarquable que les démêlés administratifs du docteur Howard n’entachèrent pas son œuvre d’aliéniste. Son invention d’un système de ventilation témoigne à la fois de l’état précaire des asiles canadiens au XIXe siècle et de l’importance qu’il accordait au traitement physique dans la guérison de l’aliénation mentale. Howard donnait une définition précise de cette dernière: «l’aliénation mentale [est] une maladie d’ordre physique causée par un changement pathologique dans les nerfs sensoriels et dans l’organe de la conscience». Utilisant les ressources de la logique et de la rhétorique, Howard croyait que tout traitement efficace devait provenir de l’application des lois naturelles, sinon on ne s’attaquait qu’aux symptômes. C’est dans cette perspective qu’il faut insérer ses considérations sur l’aération des édifices: «À l'asile, l'air constitue une composante essentielle du traitement contre l'aliénation. On s'interroge sur la meilleure manière de respirer, on redoute les exhalations. On s'efforce de calculer un volume d'air minimum pour chacun et d'en assurer la purification. En matière d'hygiène, on établit des standards, que l'on met à l'essai dans les institutions. À l'asile de Saint-Jean, le docteur H. Howard, surintendant médical, y va de sa propre invention : une petite boîte fixée au châssis qui fait entrer, en le purifiant, un volume d'air de “26 400 pied cube par heure, assez pour 12 personnes en santé, et pour six malades dans un hôpital”».

L’aliénation morale constituait un deuxième élément essentiel de la théorie du docteur Howard sur les maladies mentales. L’ordre naturel était à une société moralement saine ce que le corps était à un esprit développé intellectuellement. Selon lui, le remède idéal serait que l’élite intellectuelle et morale parvienne à isoler la catégorie des aliénés, afin de contrôler l’évolution de la société, empêchant surtout ces derniers de se reproduire. La compétence du docteur Howard est sans doute respectée. Cependant, plusieurs de ses collègues, du milieu francophone en particulier, critiquent le caractère absolu de ses énoncés et la logique implacable de son argumentaire. Lors du procès d’une personne accusée d’un crime, en 1881, Howard corrobore le plaidoyer de la défense, basé sur la non-responsabilité en raison d’aliénation mentale. Selon la majorité des autres spécialistes, les arguments du docteur Howard n’ont rien d’évident et pour eux l’accusé est sain d’esprit. Le verdict de culpabilité rendu à cette occasion montre l’attitude conservatrice des autorités en matière d’aliénation mentale.[46]

Le meurtre des femmes Bizaillon. Comme toutes grandes villes, Saint-Jean a ses histoires de crimes sordides. La première médiatisée paraît dès le premier numéro du Franco-Canadien (en page 2) et concerne une histoire sortie tout droit des contes d’Edgar Poe : Le meurtre des femmes Bizaillon :

«Tous nos lecteurs ont déjà entendu le récit de cet horrible crime. Mais comme nous nous proposons de les tenir au courant, à mesure que la justice divine permettra à la justice humaine de lever un coin du voile qui cache la vérité et les coupables, nous publions, pour mémoire, un récit succint de ce qui s’est passé jusqu’à présent afin que les lecteurs y puissent référer au besoin.
Le 17 avril dernier, la femme Bizaillon et sa jeune fille sont parties d’Iberville après y avoir acheté quelques effets, et retournaient à leur domicile en marchant sur la voie ferrée qui conduit de St. Jean à Farnham.
Ces infortunées ne se rendirent pas à destination : elles disparurent sans que l’on pût savoir ce qu’elles étaient devenues, jusqu’au 26 avril, que leurs cadavres furent découverts, par hasard, par un homme qui travaillait sur le chemin de fer. Ces cadavres étaient dans un état épouvantable. Un double meurtre avait été commis avec un luxe de barbarie tout-à-fait inoui en Canada, et la jeune fille paraissait en outre avoir été violée. Les instruments n’ont pas été choisis des rondins et des pieux ont servi à briser leurs crânes, avec tant de force que l’on a retrouvé des cheveux enfoncés en terre par des coups de pieu. Après l’assassinat, les cadavres avaient été un peu cachés, et celui de la jeune fille mis dans une position singulière au point qu’il est impossible de comprendre le but des meurtriers, à moins que leur rage ne fût pas encore assouvie après le viol et le meurtre.
Rien ne leur a été dérobé.
Les personnes soupçonnées jusqu’à présent sont Flavien Morin, demeurant aux États-Unis et temporairement ici, Moïse Colette de St. Isidore, et John McNulty, aussi des États-Unis et venant quelquefois voir des parents à St. Athanase. Les deux premiers sont écroués; le troisième est encore libre à l’étranger.
Morin a parlé du meurtre en présence de plusieurs personnes, sans nommer les victimes, et avant que le fait fût publiquement connu. Plus tard, devant le jury du coroner il a dit tenir le fait de Colette, et celui-ci à son tour soutient l’avoir appris de Morin.
L’enquête prolongée faite devant le Coroner n’a guère jeté de lumière sur cet infernal événement : la publicité et la longueur des procédés ont pu permettre aux coupables de s’échapper ou de faire disparaître au moins les traces les plus compromettantes de leur crime.
Il est permis de douter que le mode actuel de procéder soit bien celui qui convient en pareille circonstance : et une enquête préliminaire comme celle qui se fait maintenant, par deux magistrats expérimentés aurait déjà fait découvrir les coupables, s’il est possible de les découvrir.
La providence ne permettra pas que de pareils monstres puissent longtemps rester impunis et nous espérons que bientôt la main de la justice les atteindra.
Nous avons, en passant, constaté qu’aucun des trois individus arrêtés ne demeure dans ce district. Nous devons ajouter qu’il est entièrement faux qu’aucun rassemblement séditieux ait essayé de s’interposer entre la justice et les prévenus et de disposer de ceux-ci d’après le procédé de Lynch.
La sensation créée par cette découverte a été pénible et profonde partout, mais nulle part plus qu’ici, où les crimes graves sont très rares. Coroners et jurés ont été soumis à un travail long et fatiguant : quelques uns même des jurés ont pu souffrir beaucoup d’être éloignés de leurs affaires aussi longtemps. Mais la population est demeurée calme, laissant libre cours à la loi malgré son ardent désir de voir appréhender les auteurs d’un forfait dont le déshonneur semblait rejaillir sur la localité où il a été commis.
Mercredi dernier, MM. Coursol et Delisle, continuant leur enquête, ont procédé à l’exhumation des deux cadavres, à St. Grégoire, accompagnés des Drs. Beaubien et Jones, de Montréal. Ces messieurs ont procédé à un examen aussi minutieux que l’état des cadavres pouvait le permettre, examen déjà fait au reste, devant la Cour du Coroner et d’une manière très satisfaisante, par le Dr. White de St. Jean et le Dr. Loupret d’Iberville. Les rapports de ces messieurs serviront plus tard à éclairer la justice. De nouveaux chirurgiens ont été amenés, parce que les magistrats procèdent à une enquête nouvelle et entièrement distincte de celle du Coroner.
Il est maintenant bien certain que les soupçons que l’on avait indiscrètement laissé planer sur M. Bizaillon sont entièrement mal fondés. Son alibi a été prouvé au-delà de tout doute. Il eût été bien cruel pour lui de perdre sa femme et sa fille d’une manière aussi horrible et d’être encore soupçonné d’être leur assassin.
Dans l’intérêt de la justice, nous croyons plus sage de ne pas publier le peu qui a transpiré des procédés des magistrats».
Un guide d’affaires en 1867. L’imprimeur E.-R. Smith publie un guide d’affaires qui nous permet de retracer l’allure de la ville en 1867. Il est vrai que si Thoreau voyait Saint-Jean avec un regard sombre, le guide a pour but, lui, de vanter les affaires de la ville. Le guide commence par situer la ville sur un «site agréable bon pour la santé et très favorable pour le commerce», sise à l’entrée du canal de Chambly et aux pieds des eaux navigables jusqu’au lac Champlain. La ville de Saint-Jean reste en communication directe par voies ferrées avec Montréal, les Cantons de l’Est et les États-Unis. Ensuite, il est mentionné que Saint-Jean est le site, deux fois par année, des assises criminelles, et 4 fois par année de la Cour Supérieure et de la Cour de Sircuit. Ces cours de justice sont présidées par le juge Sicotte, résidant de Saint-Hyacinthe. Une première pendaison aurait eu lieu au cours de ces années. Un certain Renaud, hébergé au cours d’une nuit par une famille Wing, de Saint-Luc, en aurait profité pour assassiner Mlle Wing. Les circonstances de cette affaire sont restées ténébreuses.

La menace fénianne a redoré le blason du fort Saint-Jean. Il s’agit maintenant d’un poste militaire «de grande importance» dont les casernes s’élèvent sur le côté ouest de la rivière Richelieu et à l’extrémité sud de la ville. Les casernes sont alors occupées par les soldats du régiment Royal Canadian Rifle, commandé par le lieutenant-colonel Hibbard : «En un mot, la garnison du fort de Saint-Jean se composait de 5 corps de volontaires. C’était en plus les quartiers généraux de Lt Col. Fletcher, chef d’état-major du district militaire No. 2, et aussi du régiment Richelieu Light Infantry. Ce district militaire comprenait les comtés suivants : Saint-jean, Huntingdon, Beauharnois, Napierville, Châteauguay, Verchères, Missisquoi, Brome, Shefford, Iberville et Laprairie».[47]

Saint-Jean est le terminus de compagnies de chemins de fer : du Stanstead Shefford and Chambly, du Montreal Vermont Jonction, la Compagnie Montreal, Champlain, administrée par le Grand Tronc, possède sa station principale à Saint-Jean. Le guide souligne l’ampleur du commerce «tant par eau que par chemin de fer» et les imports-exports sont toujours les sources de revenus les plus appréciables. Enfin, l’asile d’aliénés, «sous l’habile direction du Dr Henry Howard», ce qui apparaît hirsute dans un guide.

Il y a toujours 3 églises, la catholique, «la plus spatieuse et la plus grande, est située au centre de la ville», M. Aubry en est le curé. Les 2 autres sont l’église anglicane (Church of England) et l’église méthodiste (Wesleyan Methodist). Il y a les 2 écoles catholiques - une pour garçons et l’autre pour filles; l’Académie de Saint-Jean et le Couvent des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame, enfin une école protestante, le St. John’s High School.

La brochure note que le marché public est ouvert tous les jours et les citoyens s’y approvisionnent en denrées fraîches : viandes, poissons, légumes, fruits et volailles. Enfin, elle souligne que le pont Jones poursuit toujours son office de lier les deux rives du Richelieu et que la voie ferrée Stanstead Shefford, qui relie les Cantons de l’Est, peut traverser le fleuve par le pont récemment construit. Le circulaire conclut en dénombrant la population de Saint-Jean (4 000 habitants) et la valeur immobilière s’y élève à $ 536 064.

La vie quotidienne continue comme auparvant. Le Clergé y tient une prédominance incontestable mais des professionnels libéraux n’hésitent pas à lui tenir tête en matière qui ne concerne pas le dogme. Parmi les traditions, les charivaris demeurent. Un entrefilet du Franco-Canadien en date du 30 juillet 1867, nous décrit en quoi cela peut consister :
«Hier soir, les citoyens de cette ville ont été témoins d’un de ces incidents qui ne sont plus de notre temps et que l’esprit du siècle a depuis longtemps répudié.
Un M. Pelletier, confiseur de cette ville, avait jugé à propos de rompre la monotonie du veuvage, en épousant une jeune fille qui consentirait à partager son bonheur. Un certain nombre de personnes, trop chatouilleuses sur le point de convenances, se sont crues en droit de saluer M. Pelletier, à son arrivée, d’un charivari bien conditionné. Malheureusement quelques-uns des assistants ne se bornèrent pas aux démonstrations ordinaires, et se permirent des voies de fait regrettables. Une pierre lancée du dehors, passa à travers une fenêtre et atteignit M. Pelletier au visage, en le blessant assez grièvement. Ceci détermina M. Pelletier à en venir à des conditions. Il ouvrit ses portes, et offrit à ses étrangers visiteurs, un verre à la santé de la mariée. Ceci parut les apaiser; ils se retièrent sans faire de désordre».[48]
Le commentaire en début d’article montre comment les rites et comportements de la vie rurale commencent à ne plus être acceptables dans le nouveau milieu urbain.

Enfin, l’année 1867 est marquée par le premier des 3 incendies majeurs de l’histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu. En effet, le 4 octobre 1867, un incendie menace «de réduire en cendres toute la partie sud de la rue Richelieu». Moins considérable que l’incendie de 1876, celui de 1867 menace évidemment tout le centre-ville et sans le calme de la température, il est probable que toute la partie sud aurait été réduite en cendres. Voici comment le Franco-Canadien commente l’incendie du 4 octobre :
«Hier, vers 6 heures du soir, le feu se déclare dans les hangars situés en arrière des magasins de MM Langelier et Decelles, et Lefebvre et Portier, et aux maisons voisines.
L’incendie prit des proportions telles que pendant un certain temps, l’on craignait ne pouvoir le maîtriser…
…Voici la liste des bâtisses incendiées, avec les noms des propriétaires:
MM. Langelier et Decelles : 3 maisons, 2 hangars, 3 remises, 3 écuries; Nelson Mott, 2 maisons, 1 hangar; 2 remises et autres dépendances.
Les personnes qui ont souffert de l’incendie, sont les suivantes : MM. Lefebvre et Portier, épiciers; Mlle Poutré, modiste, Mme Lefevbre, marchande de chaussures; J. McDonaugh, tailleur; Mlle Lecours, modiste».[49]
Il semble que le maire Laberge aurait demandé d’urgence l’intervention des pompiers de Montréal, mais comme l’incendie passe rapidement sous contrôle, il décommande la brigade déjà sur le point de partir à bord d’un train spécial du Grand Tronc. La ville de Saint-Jean voulut dédommager la métropole de son geste de bienveillance, mais celle-ci refusa. Alors, le Conseil municipal adressa la somme de $ 50 à l’occasion de activités de bienfaisance des pompiers, ce qui valut à notre ville «un concert des plus favorables éloges». 

Évolution de la cure de la paroisse Saint-Jean-l'Évangéliste. Lorsque le curé Morrissette meurt subitement dans son presbytère, le 21 juillet 1844, il laisse le souvenir d'un homme humble, doux et bon [qui] n'avait pas fait grand bruit durant sa vie paisible. Un an plus tard arrive un curé à l'esprit clairement ultramontain, totalement dévoué à Rome et ennemi de la tendance libérale, Charles LaRocque : «C'était l'homme capable de donner au développement de la Paroisse, plutôt lent jusqu'ici, une énergique impulsion. Il était connu pour sa fermeté de caractère et son esprit de décision : le souvenir en reste ineffacé, partout où il est passé».[50] Résolu et décidé, le curé LaRocque, issu d'une famille de prélats de Chambly, arrive dans une paroisse plutôt pauvre, y compris sur le plan spirituel. En effet, les gens sont tellement affairés à développer l'activité commerciale qu'une église à peine terminée leur paraît suffisant pour faire preuve de leur foi:
«Messire C. LaRocque n'arriva pas à Saint-Jean sans une visible répugnance. Quelle pauvre paroisse, où tant de choses manquent encore! Et cette population mélangée : des protestants de toutes nuances et pas tous bienveillants; des catholiques encore mal groupés et peu confiants, parmi lesquels s'agitaient un nombre d'esprits forts, aigris par l'attitude du clergé dans les affaires de 1837-38».[51]
Le curé LaRocque se charge de piquer au vif cette vie spirituelle délabrée, en commençant par commander à Joseph Casavant un orgue au prix de £ 350. L'affaire conclue, l'orgue arrive à Saint-Jean en pièces détachées, chargé sur deux grosses sleighs doubles et deux simples, en plein cœur de l’hiver 1845. Face à la nouvelle Municipalité de la paroisse, le curé LaRocque se trouve en face du Vieux Patriote, le notaire Pierre-Paul Démaray, maire. Dès lors, un conflit de personnalités et de tendances idéologiques se développe qui durera tout le reste de la vie qui lui reste à vivre au notaire Démaray. Le duel commence par une requête déposée le 7 janvier 1847 à l’étude du notaire Démaray :
«À Messire Charles LaRocque, prêtre et curé de Saint-Jean l’Évangéliste, et aux Messrs les Marguilliers de l’Œuvre et Fabrique de cette Paroisse.
Les Soussignés, en leurs qualités de Paroissiens de la dite Paroisse, sont dans la nécessité de vous représenter que le besoin d'une chaire à l'endroit le plus convenable de l'église se fait de plus en plus sentir.
Que la place qu'occupe présentement notre Curé pour nous annoncer l'Évangile (près de la Ste Table) ne permet qu'à un bien petit nombre de l'auditoire d'entendre le Prdicateur, qu'il est même impossible pour les personnes du Bas de l'Église de comprendre ce que Monsieur le Curé dit.
C'est à ces considérations que les soussignés demandent que la chaire soit attachée au second poteau du Jubé latéral sud, à peu près vis-à-vis la place où elle était ci-devant; que c'est leur intime conviction que de ce lieu ou place, le Prédicateur se fera entendre avec égal avantage pour tout l'auditoire.
Les Soussignés demandent aussi qu'il leur soit permis de dire que c'est le désir de la grande majorité des Paroissiens, qu'à l'avenir, les nominations des Marguilliers de l'Œuvre et Fabrique soient faites par une assemblée Générale des Habitants propriétaires résidants dans cette Paroisse.
Et nous avons l’honneur de nous dire, Messrs, vos très humbles serviteurs
(suivent les signatures)».[52]
Parmi les signatures, nous retrouvons celle de notre «Patriote» Félix Poutré, Louis Gervais dit Dupuis et le notaire Démaray, auteur de la pétition. Ces deux derniers en veulent surtout au Curé de la Paroisse pour son attitude durant les Troubles :
«…tous deux excités contre le Curé de la Paroisse et qui avaient fait l’impossible pour faire partager leur mécontentement par les paroissiens qu’ils espéraient tromper par les motifs qu’ils mettaient en avant, il fut répondu par l’assemblée des marguilliers et le Curé "que l’on n’aurait aucune objection à convoquer les propriétaires aux assemblées pour élection des marguillliers et reddition des comptes". Quant à la chaire, le Curé LaRocque répondit "que c’était une affaire qui regardait d’abord l’Évêque, qui juge en dernier ressort dans ces matières; et que dans les cas ordinaires, en l’absence de l’Évêque, le Curé juge ou détermine, s’il n’y a pas d’opposition; et que dans le cas d’opposition, ce n’est pas aux marguilliers, mais à l’Évêque de décider". De là forces injures de la part de M. Démaray, que la fermeté et la fixité de principes du Curé avaient mis au désespoir».[53]
Voilà l’esprit ultramontain à son meilleur : tout vient de la hiérarchie et les oppositions sont tranchées par le supérieur hiérarchique, l’évêque. L’affaire de la Chaire devient un prétexte à confronter l’attitude consciencieuse du clergé durant les Troubles de 37-38 : «La requête de 1847 semble inspirée, mais de façon peu déguisée, par ces rancœurs encore toutes récentes : elles ont duré longtemps», conclut le Père Brosseau.

La confrontation entre Démaray et LaRocque a ses oxymorons paradoxaux. Ainsi, l’Affaire du Banc seigneurial, où c’est le Vieux Patriote qui se voit protégé par le droit seigneurial :
«L’Affaire du Banc seigneurial entretient pendant 5 ans un malaise assez pénible dans la vie paroissiale de Saint-Jean. C’était donc un banc double, réservé dans l’église au Seigneur baron de Longueuil. Le fils de la Baronne, Grant, était protestant et naturellement se souciait peu d’y paraître le dimanche; mais sa place y était occupée par son agent, le notaire P.-P. Démaray déjà connu; il semble avoir tenu à se dispenser de payer rente de banc à la paroisse tout en narguant quelque peu le Curé et la Fabrique».[54]
L’affaire commença par une réponse du baron Grant au notaire Démaray lui signifiant qu’il autorisait aux Marguilliers de la Fabrique de se servir de la moitié du Banc du seigneur. Cependant, une semaine plus tard, le même baron Grant signifiait à Louis Marchand que «des circonstances qui lui étaient alors inconnues sont parvenues à sa connaissance et l’obligent à retirer sa permission». Le curé LaRocque donne «sa» raison de ce brutal revirement : «Les circonstances dont parle ici le Baron de Longueuil, en retirant la permission qu’il avait accordée dans sa lettre du 21 juin 1845, ne peuvent être autre chose qu’on ne sait quel rapport fait au Baron par son agent, P.-P. Démaray, offensé, selon le témoignage de sa Dame, de ce qu’on ne s’était pas adressé à lui pour avoir la permission, et craignant peut-être d’être dérangé dans son occupation gratis des bancs seigneuriaux. Proh Pudor!».[55]

Puis, en 1848, c’est au tour de R. B. McGinnis de se faire le porte-parole du baron Grant en disant que les marguilliers pourront prendre le banc le 1er janvier 1849, mais jusqu’à ce jour, il serait occupé par Démaray. Dans une lettre du 30 décembre 1848, McGinnis s’insurge devant François Marchand à propos de la décision prise en assemblée de Fabrique, le 17 décembre, et qu’un des bancs du seigneur soit loué pour le profit de la Fabrique. Les échanges épistolaires se poursuivent et, en 1849, une lettre du baron de Longueuil, dont la provenance est mise en doute par le curé LaRocque, signifie que le notaire Démaray continuera d’occuper la moitié du Banc seigneurial alors que l’autre moitié sera autorisée à recevoir des étrangers. Une décision rendue par les marguilliers le 13 avril 1851 stipule «Que le banc alors réservé comme susdit pour le Seigneur cessera et cesse dès ce moment d’être réputé banc seigneurial». Cette résolution provoque la fureur de Démaray et la dissidence de quelques marguilliers font qu’une année se passe avant qu’elle soit mise à exécution. Avec l’abolition de la tenure seigneuriale, en 1854, l’affaire ne pouvait que tomber d’elle-même. Elle conserve son intérêt toutefois pour la lutte qu’elle nous offre entre les différentes factions d’intérêts de la société qui ne s’étaient pas réconciliées depuis 1838.

Le curé LaRocque restera environ 20 ans dans la paroisse (1844-1863) avant de devenir évêque de Saint-Hyacinthe et accompagner Mgr Bourget au concile de Vatican I. Durant la seconde partie de sa cure, il veille à développer la présence des Congrégations religieuses afin de s’occuper d’œuvres sociales, d’éducation, de charité aux indigents et aux malades. Il fonde le Couvent des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame, en 1847, mais l’œuvre principale du curé LaRocque, entre 1857 et 1866, consiste à accumuler au cours des collectes et des locations de bancs d’église la somme nécessaire pour agrandir l’église et lui donner l’aspect que nous lui connaissons. Dès 1841, Mgr Bourget avait demandé l’installation d’un confessionnal dans l’église, ce qui avait eu pour effet d’enlever quelques bancs. Par après, le 25 octobre 1843, le chemin de croix est béni, puis les premières cloches arrivent dix ans plus tard et sont bénies, le 18 décembre 1853, par Mgr Joseph LaRocque, cousin du curé et prédécesseur de ce dernier au siège épiscopal de Saint-Hyacinthe. Moins de 4 années après la dernière retouche à l’église de 1833, une requête est faite dans le sens d’agrandir le bâtiment. Mgr Bourget suggère d’en construire une nouvelle, dans le style alors à la mode, des églises néo-gothiques. La réalité des finances de la paroisse ne le permet pas. L’église Saint-Jean-l’Évangéliste, construite entre 1861 et 1866, sera l’œuvre de l’architecte Victor Bourgeau. Les travaux ce charpente et de menuiserie seront réalisés par Félix Côté tandis que ceux de la maçonnerie par John McNeil de Napierville. À l’intérieur, on y retrouve une toile de Napoléon Bourassa, neveu du député fédéral, faisant voir saint Jean l’Évangéliste et située toue en haut, dans le couronnement du retable du maître-autel. La vieille église, devenue trop exigue, est relayée vers l’arrière :

«On propose d’établir la façade de la nouvelle église sur la rue Longueuil et de conserver une partie des murs de la nef pour le chœur et la sacristie de la nouvelle église. Les travaux commenceront en 1861. Le corps de l’église nouvelle aura 140 pieds de longueur sur 72 pieds de largeur pour 35 pieds de hauteur. Il y aura un jubé pour la chorale et un autre pour les petits garçons des écoles… La construction sera en pierre de taille pour la somme de 2 500 louis».[56]

L’église, ainsi renversée, est inaugurée le 29 juillet 1866 alors que les travaux intérieurs ne sont pas encore terminés. On n’y touchera plus avant les grandes rénovations de 1923-1924 qui vont lui donner l’aspect qu’elle offre toujours au regard. La réalisation de cette nouvelle église est l’œuvre du curé LaRocque et durant sa cure, on vit plus de réalisation que durant les cures de ses deux prédécesseurs. Toutefois, il ne put répondre aux attentes grandioses de Mgr Bourget. L’église ne sera pas néo-gothique et seul ce clocher élancé que l’on voit sur les vieilles photographies de Saint-Jean lui donnera une ornementation grandiloquente. En 1866, Charles LaRocque est sacré évêque de Saint-Hyacinthe, mais la cérémonie a lieu à Saint-Jean, le 10e dimanche après la Pentecôte. Une procession somptueuse traverse la petite ville pour conduire le nouvel évêque aux portes de l’église.

Après le départ du curé LaRocque, Fortunat Aubry vient exercer la cure dans notre paroisse. Le curé Aubry ne sera pas moins actif que son prédécesseur : achèvement de l’église, reconstruction du presbytère, fondation d’un hôpital et rétablissement du collège commercial. 


Progrès dans l’éducation. D’après le recensement de 1852, il y avait huit écoles, dont une dissidente, recevant une allocation de £ 60 livres et instruisant 460 enfants. À côté de la maison du curé de l’actuelle cathédrale se trouvait la première école prise en charge par les Dames de la Congrégation Notre-Dame, le 4 octobre 1847. Elles sont 4 : mères Sainte-Victoria, Sainte-Julie et Saint-Martin sous le supériorat de Mère Sainte-Madeleine. Le commerçant Édouard Bourgeois, au nom des marguilliers, leur cède une «maison de pierre à 2 étages, avec rez-de-chaussée, mansarde et ses dépendances» et située près de l’église, afin de servir de résidence et d’école. Plus tard, ce bâtiment sera acquis par les Sœurs Grises. En 1854, le curé LaRocque propose aux marguilliers et aux religieuses d’échanger cette maison pour un collège de pierre en construction où elles aménageront le 29 décembre suivant.[57] «Avec l’approbation de M. La Rocque et des marguilliers, les Sœurs échangèrent le Couvent pour l’école des garçons et prirent ainsi possession du Pensionnat qu’elles habitent encore sur la Rue Laurier. […] De 1854 à 1868, la vénérable Maison de pierre a généralement servi à l’enseignement sous différents maîtres ecclésiastiques ou séculiers. Des prêtres ou des séminaristes y préparaient aux études classiques des enfants de la ville se disposant à entrer dans un collège. Cela en attendant une institution locale dont le besoin, depuis une vingtaine d’années, se faisait sentir».[58]  En 1868, le Couvent de Saint-Jean aidera financièrement l’établissement des Dames à Iberville et en 1876, lors du grand feu, il servira de refuge à un grand nombre des 50 familles sinistrées. 

La Commission scolaire de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste est érigée en 1845 et dirigée par Louis Marchand (1789-1865). Outre Marchand, siègent sur le Conseil, le curé LaRocque, le révérend William Dawes recteur de l’église Saint-James, William Macrea, François Marchand et, bien entendue, Pierre-Paul Démaray, et l’inévitable secrétaire-trésorier Jobson. Dès 1847, l’année de l’arrivée des Dames de la Congrégation, des citoyens songeaient sérieusement à établir un Collège. Le premier essai remonte au 10 août 1850 par Acte du Parlement :
«…les sieurs Gabriel Marchand (président de la commission scolaire), Duncan MacDonald, Édouard Bourgeois, Thomas Maguire, senior, Thomas-Robert Jobson, gentilshommes et bourgeois, et le Révérand Charles LaRocque, tous de la paroisse de Saint-Jean, sont constitués en un corps politique et incorporé de fait et de nom, sous le nom de l’Académie de Saint-Jean».
À une réunion du 6 février 1854, les commissaires établissent le programme des cours d’études divisés en 4 années où la grammaire anglaise et française, l’arithmétique, l’algèbre et la géométrie, l’agriculture et la tenure des livres sont les principales matières enseignées. La même année, le gouvernement accorde un octroi de 140 louis à la Commission scolaire, alors que pour la même période la cotisation des contribuables «y inclus le 15 pour cent pour dépenses contingentes» (des inadmissibles peut-être) s’élève à 162 louis.[59] Un an plus tard (1855), le curé LaRocque revenant d’un voyage en Europe, ramène de France des livres, des globes terrestres, des sphères ptoléméennes et des cartes géographiques d’une valeur de 79 louis. En ayant emporté en trop grand nombre, l’Académie donne un globe terrestre à chaque école de rang.

Le 13 septembre 1855, 4 frères des Écoles Chrétiennes prennent possession de l’ancien Couvent des Dames de la Congrégation pour y donner l’enseignement secondaire. À cet effet, une entente est conclue entre la Commission scolaire et les Frères en question stipulant que, pour les professeurs, les vacances d’été ne commencent que le 1er août pour se terminer le 1er septembre. Les Frères, cependant, ne tiennent aucun compte de la directive et le 2 juillet 1858, ils ferment les portes «sans aucune autorisation de la part de l’administration des Écoles». Les Commissaires engagent aussitôt des procédures et mandatent le jeune Félix-Gabriel Marchand «en sa qualité de notaire public pour notifier et protester» auprès du Révérend Frère Facile. Les Commissaires réclament tout simplement la somme de 1 200 livres courant de la part du Frère Facile pour ne pas avoir tenu les engagements auxquels sa Communauté s’était engagée. Toute cette malheureuse affaire se déroule au moment où la Commission scolaire nage dans un véritable marasme financier. Les limites financières de la première Commission scolaire empêchent l’engagement de nouvelles institutrices pour les écoles de rang. Les salaires sont bas et n’augmentent guère en 30 ans. L’institutrice Céline Chouinard, par exemple, de l’école de rang # 5 est engagée au salaire annuel de 30 louis «et 4 cordes de bon bois scié et fendu et livrable à sa demeure». Mlle. Valérie Généreux a encore moins de chance, les contribuables l’ayant engagée, les Commissaires la congédient! Pour l’année scolaire 1855-1856, Mme Lécuyer est engagée au salaire annuel de 40 louis et elle doit effectuer «toutes les réparations nécessaires aux maisons, clôtures, dépendances, etc. de l’École de cet arrondissement», par contre, pour cette même année scolaire, MM. Joseph Marceau et H.-C. Dauzois sont engagés comme professeurs au salaire de 50 louis par an. Le salaire des instituteurs est nettement plus élevé que celui des institutrices. De plus, en 1854, la Commission scolaire exige que les professeurs soient munis de diplômes sans délai pour se conformer à la loi. La Commission scolaire a droit d’embauche, de renvoie illimité sur son personnel.

Mais l’Académie de Saint-Jean n’est pas un collège classique et il faudra attendre l’année 1864 pour voir les efforts faits en ce sens par le curé LaRocque porter fruits  :
«En 1850, M. le curé Charles LaRocque demande au Séminaire de Saint-Hyacinthe de fonder ici une filiale. En 1864, nouvelles et vives instances de Messire LaRocque, au nom de "l’Académie de Saint-Jean". Cette fois, l’offre est acceptée. Le 29 septembre 1864, un professeur de Saint-Hyacinthe, 2 séminaristes et 85 élèves (tous externes) inauguraient dans l’ancien Couvent, (futur hôpital, aujourd’hui démoli), le "Collège de Saint-Jean", comprenant 2 cours "distincts et séparés", l’un commercial, l’autre classique (3 classes) mais l’établissement simultané, à Iberville, d’une institution à tendance analogue, et surtout le départ de Mgr LaRocque, évêque-élu de Saint-Hyacinthe, marquèrent la fin de notre premier Collège, en août 1866, au grand regret de Mgr Bourget».[60]
Le 10 juillet 1872, la Commission scolaire de la ville de Saint-Jean est érigée et Félix-Gabriel Marchand en est le premier président, de 1872 à 1896.
Les protestants ont également leur école, le St. John’s High Scholl, édifice situé au coin sud-est des rues Saint-Georges et Jacques Cartier, aujourd’hui disparu : «C’est le révérend Francis E. Judd qui fut le promoteur de l’idée de la construction de Saint-John’s High School. Le 5 avril 1852, à une réunion du conseil paroissial de l’église St-James, un comité formé de F. E. Judd, William Leggett, Benjamin Vaughan et Virgil Titus, se chargeait de concrétiser ce projet».[61]
On commence par acheter le terrain d’une superficie de 72 par 144 pieds situé au coin sud-est de la rue Busby (Jacques-Cartier) et Partition (Saint-Georges) et qui appartient à Nelson Mott. Le terrain est payé £ 150 et cela, bien après les débuts de la construction du High School. Avant la fin de l’année 1852, les travaux sont achevés et un an plus tard l’édifice et le terrain deviennent propriété de l’église Saint-James. Le coût total de l’édifice s’élève à £ 1 200. La dette est lourde à porter et les procès-verbaux du conseil paroissial montrent comment les déficits et arriérages de paiement parsèment l’histoire du St. John’s High School. En 1864 et 1872, on pense même vendre l’édifice. Ce n’est que par après, lorsque les finances se seront stabilisées, que l’église St-James gardera la propriété jusqu’en 1920, date à laquelle elle le vend pour la somme de $ 8 000. Le St. John’s High School était un bâtiment de brique de 2 étages surmonté d’un toît à pignon. Sa façade, côté nord, était dirigée vers la rue Partition et à l’est, une cour extérieur accueillait les enfants.

Développement des œuvres de charité. Le 10 décembre 1868, quatre sœurs Grises détachées de la maison-mère de Montréal, arrivent à Saint-Jean pour y tenir un hôpital grâce à une généreuse donation d’une immigrée française, madame Tugault, née Eugénie Bove. Les quatre religieuses sont les sœurs Julie Gaudry, Aglaé Caron et Philomène Cardinal sous le supériorat de Zoé Beaudry. «La fabrique de la paroisse leur a cédé l’usage d’un bâtiment sur la rue Longueuil, dans le but d’y ouvrir et maintenir une maison de charité pour recevoir les malades, les pauvres et les infirmes, selon les règles et les pratiques de leur communauté».[62] Le curé Aubry, en guise d’accueil leur sert un sermon de son cru au cours d’une messe solennelle dans laquelle il ne manque pas de faire l’éloge de la Congrégation et de leurs représentantes qui doivent «subir un espèce d’exil à Saint-Jean»! Une quête couronne le tout : «Bien que l’église fut loin d’être pleine, son produit a été de $ 33 000», souligne l’annaliste. Le lendemain, 11 décembre, la Fabrique fait don de la vieille maison de pierre qui a jadis accueilli les Dames de la Congrégation Notre-Dame, puis les Frères des Écoles chrétiennes. L’édifice est tellement délabré qu’il ne peut accueillir de patients durant le premier hiver, aussi les religieuses vont-elles rendre visite aux malades à leur domicile. Malgré les généreuses donations, les fonds viennent à manquer. Lorsqu’elles commencent à recevoir des pensionnaires et des vieillards, le personnel est réduit à 5 religieuses pour 4 vieillards : «Des invalides et surtout des grands malades qu’il faut soigner nuit et jour; panser les plaies, déplacer et replacer les membres endoloris, écouter et satisfaire les petits caprices, régler les petits différents, tenir bien proprement tout ce qui les entoure, en faire manger quelques-uns comme on fait pour les enfants… Et leurs vêtements…?».[63]

En 1869, l’institution recueille des enfants et l’office de garderie s’ajoute à ceux d’hôpital et d’hospice. À l’été, une première fête d’enfants est célébrée. Désormais, des parents trop occupés peuvent disposer d’un jardin d’enfance. En 1876, la Communauté se paie le luxe d’une cloche! En 1889, l'immeuble est rénové et agrandi de 35 mètres en façade, dans un style Second Empire caractérisé par un haut toit mansard percé de lucarnes, à la manière du presbytère voisin. Cet édifice deviendra le premier hôpital de Saint-Jean. On n’y comptait que 5 religieuses et quatre vieillards comme patients! Le curé Aubry vient inaugurer le nouvel édifice appelé à servir d’hôpital. Sans le don de $ 12 000 de Mme Bove-Tugault, l’hôpital ne serait resté qu’une œuvre de charité financée à même les collectes de bienfaisance, les tombolas et les quêtes lancées par le curé du haut de sa chaire. Pendant des décennies, les besoins seront plus criants que les moyens pour les satisfaire. Malgré le nombre de médecins, les bâtiments sont vite reconnus inadéquats. Il faudra donc aggrandir régulièrement au fur et à mesure que le taux des hospitalisés augmentera. En 1909, on recense 79 patients hospitalisés, 14 patients opérés, 23 vieillards hébergés alors que les visites à domicile sont évaluées à 275 pour les malades, 304 pour les pauvres, 250 pour les vieillards, 225 enfants reçus à l’asile de jour; 580 repas donnés; 25 familles assistées; 345 distributions d’effets aux pauvres. Malgré sa grande prospérité, il y a un taux de pauvreté criant qui se fait entendre tout au long du Siècle d’Or de Saint-Jean.

Le pont du Central-Vermont. La ville qui va disparaître en cendres en 1876 était encore tributaire de l’activité bourdonnante des transports. La petite ligne de voie ferrée inaugurée en 1836 se prolongeait maintenant au-delà du Richelieu, puisqu’un pont permettant de desservir le Vermont Central, fut construit en 1858, reliant le Grand Tronc au réseau ferroviaire américain. Il ressemblait à ces ponts construits dans l’Ouest américain; un échafaudage de bois qui évoquait une frêle construction en cure-dents. Pourrissant, devenu dangereux, le Canadien National le démantela en 1967. Pas très loin, de l’autre côté de ce qui fut un temps la Pirelli, on retrouve la Place du Quai, qui évoque le temps où le trafic maritime était intense. Certaines compagnies forestières, dont celles des frères Marchand et de J.C. Pierce, y possédaient leur propre quai. Mais après 1853, alors que s’ouvre la voie ferrée qui mène de Montréal à Portland (Maine), les activités de la Place du Quai tendent à diminuer avec le commerce portuaire. On y retrouve toujours des débardeurs et des matelots qui vont et viennent parmi les passagers et les marchandises en transit, ce qui ne va pas sans encourager une petite délinquance. En 1870, les citoyens réclament donc des autorités du canal un capitaine du port pour mettre fin au désordre qui règne les soirs de beuveries. Le Saint-Jean du milieu du XIXe siècle n’avait donc pas complètement perdu le visage de la vieille Dorchester : les hôtels y étaient toujours concentrés autour du port, dans les rues Richelieu et Saint-Georges, dont l'hôtel Champlain, au coin des rues Champlain et Saint-Georges. Sur l'emplacement de l'actuel édifice des douanes, rue Richelieu, s'élevait toujours l'hôtel Mott, très actif. Pendant les décennies qui précédèrent la catastrophe, la rue Richelieu, à cause de l'établissement d'une population plus stable, était la rue principale de la ville. Longée de boutiques diverses : boucheries, épiceries, cordonneries, tailleurs et modistes, bijoutiers; dès 1841, on y dénombrait 70 édifices, aussi bien commerciaux que résidentiels. Peu à peu la «grand’rue» modifia son allure. En 1876, elle était devenue le pivot central de la ville. Ses commerçants étaient riches et leurs profits s’accumulaient au fond des tiroirs de l’une ou l’autre succursale des banques de la ville :
«Rue Richelieu nous trouvons : sept hôtels et pensions, sept magasins généraux, sept cordonniers et fabricants de chaussures, sept modistes et tailleurs, cinq épiceries, cinq merceries, trois bijouteries, deux chapeliers, deux barbiers, deux confiseries, deux vendeurs de meubles, deux ferblantiers, deux bureaux d’hommes d’affaires, deux banques, un assureur, un charrettier, un moulin à scie, un bureau de poste, un vendeur de crème glacée et plusieurs logis et résidences. Rue Champlain, il y a deux hôtels, une boulangerie et plusieurs logis et résidences; et près du canal, une brasserie et la St-John’s Woollen Mills».[64]
Le «Grand Feu» du 18 juin 1876. À l’extrémité Sud de la ville, il y a le moulin à scie Bousquet, situé près du pont de chemin de fer Stanstead, Shefford & Chambly Railway et Central Vermont Railway. Son propriétaire, on l’a vu, Louis Bousquet, est un homme riche et influent. Il est membre du Conseil municipal et en charge de la protection des incendies. Depuis longtemps pourtant, certains commerçants ont entrevu le danger que pouvait représenter la présence de ce moulin à scie si près à la fois du pont de chemins de fer et du centre-ville.

Samedi soir, le 17 juin 1867, vers 17 h 45, un jeune ingénieur de 23 ans, Charles Bessette, est en charge de la chaudière de la machine à vapeur du moulin à scie Bousquet. Il fournit les rippes au foyer et lorsqu’il veut l’éteindre, cesse simplement d’y jeter le combustible. C’est à cette heure qu’il cesse l’alimentation de la chaudière. Elle s’éteint d’elle-même et vers 18 h 30, le jeune homme peut rentrer chez lui.

À 20 h, un ingénieur de 26 ans, Édouard Gervais, est toujours à son travail au Water Work de Saint-Jean. Damase Pigeon, âgé de 35 ans, travaille comme gardien de nuit au moulin Bousquet depuis le mois d’avril 1876. Il est en charge de surveiller les propriétés mobilières et immobilières de son patron et de prévenir les accidents pendant la nuit. Ce soir-là, comme tous les autres soirs, il fait sa ronde et surveille les vagabonds qui couchent parfois sur les quais entre les piles de planches. Hier soir, dans la nuit du 16 au 17 juin, un début d’incendie avait été rapidement contrôlé sur le toit d’un hangar contiguë au moulin à scie, juste après le passage d’un train sur le pont : «Le chemin de fer installé sur un remblai d’environ 8 pieds de hauteur surplombe les quais distants de 75 pieds. Toutefois, les piles de planches sont plus élevées que le pont. Il voit souvent des morceaux de feu s’échapper du foyer des locomotives».[65] C’est dire combien le degré de dangerosité à l’incendie était fort en cette fin juin 1876.

Le samedi soir, donc l’incident risque de se reproduire. Un vent violent souffle du sud. Encore une fois, Damase Pigeon doit éteindre un tison d’une grosseur d’un pouce tombé d’une locomotive. Après une autre nuit de travail, il quitte son poste à 5 heures du matin, le dimanche 18 juin. Édouard Gervais s’affaire au Water Work. Il entretient le feu jusqu’à 7 h 30 avant de l’éteindre en en enlevant les cendres et en les noyant. Il observe le moulin Bousquet situé presqu’en face des portes de l’aqueduc où il travaille. Rien ne lui semble anormal jusqu’au moment où il voit passer le train vers 8 heures. Sous les wagons, il remarque que les portes des chaudières sont ouvertes. Le vent souffle par rafales à plus de 70 milles à l’heure!

Effectivement, d’autres témoins affirmeront avoir vu des flammèches s’échapper de la cheminée de la locomotive. Ce dimanche matin annonce une journée nuageuse et venteuse. Tous les gens s’apprêtent à célébrer la Fête-Dieu et plusieurs sont déjà rendus à l’église. Le jour s’annonçait pourtant calme jusqu’à ce qu’on constate que des piles de bois situées à l’arrière du moulin à scie Bousquet sont en flammes. C’est alors le branle-bas de combat. D’épaisses fumées noires s’élèvent du moulin Bousquet. La cause du drame ne fait plus de doute avant même l’extinction de l’incendie : de gros tisons en flammes s’échappaient de la locomotive et tombaient sur les piles de bois secs du moulin. Le vent souffle de manière à attiser l’incendie et pousser les flammes vers la ville située au nord. Le moulin est déjà la proie des flammes. Le bedeau de 64 ans, Michel Bélanger, sonne le tocsin à toute volée, il est 8 h. 10.

Vers 8 h 30, le drame prend de l’ampleur. Des tisons sont poussés vers la rue Partition (Saint-Georges), et les bureaux des douanes et des postes sont déjà la proie des flammes. Dans l’empressement, on cherche des coupables au sinistre avant même de l’avoir maîtrisé. On accuse 2 incendiaires qu’on aurait arrêtés - d’autres disent que les étincelles se seraient échappées de la cheminée du remorqueur Montreal mouillé dans la rivière. Beaucoup pensent que c’est le moulin à scie qui en est l’origine. Toutes ces suppositions sont pour le moment sans fondements.

Des tisons sont poussés maintenant vers la rue Saint-Jacques. Les entrepôts, les magasins, les divers commerces, les demeures accueillantes sont tour à tour transformés en un véritable brasier. La rue Richelieu n’est plus qu’une voie infernale entre deux murs de flammes vives. Le sinistre court le long des édifices des rues Richelieu et Champlain : le système d’incendie, pour sa part, s’avère impuissant :
«L’alarme est lancée aux escouades de pompiers de Saint-Albans, au Vermont, et de Montréal. Le temps de préparer les trains et ils arrivent.
Que devient la pompe à incendie de Saint-Jean? Par malheur le réservoir est vide, l’ingénieur a choisi cette fin de semaine pour nettoyer la chaudière; le temps de remettre la pompe à vapeur en état de marche, le feu dévore de nouveaux édifices.
Du moulin Bousquet, des bardeaux en feu sont projetés à 700 verges, sur le toit de l’épicerie Shallow Bros vers la rue Saint-Charles. Devant l’inutilité des efforts, on perd tout espoir.
Plusieurs maisons, sur un mille, sont en flamme. Les toits de la Brasserie Parker et du magasin Clément s’enflamment. La pompe réparée, le cas s’aggrave lorsqu’on s’aperçoit que les tuyaux des bornes-fontaines fondent et perdent de l’eau. On éprouve beaucoup de difficultés à rejoindre l’eau de la rivière, à cause du brasier.
Lorsque le magasin général Langelier et Decelles brûle, les voisins se sauvent connaissant l’existence d’un bon stock de poudre au sous-sol. La forte explosion achève l’écroulement des ruines adjacentes».[66]
Se communiquant de maison en maison, les toits de bardeaux se passent les tisons les uns aux autres, poussés par le vent. La façade est de la rue Champlain est la proie des flammes à son tour. Le feu court même sur l’eau de la rivière, sautant d’une barge à l’autre. Le pont Jones lui-même se voit menacé, mais un habitant de Saint-Athanase le sauve à l’aide d’un extincteur. Près du pont, deux barges chargées de bois font naufrage. Le remorqueur J. H. Reid remorque au milieu de la rivière le Montreal, trop près du sinistre, car il est sans vapeur, il ne sera que peu endommagé. Au nord, des tisons sont projetés très haut dans le ciel, avertissant les gens de Chambly qu’un désastre est en train de se produire à Saint-Jean. Un puissant vent emporte des étincelles jusqu'aux granges et dépendances de M. Samuel Vaughan en dehors de limites de la cité et ses hangars sont détruits pendant qu’il aide des amis dans la rue Richelieu : «Même des édifices, dits à l’épreuve du feu, brûlent presque aussi vite que les autres. Le bureau de MacDonald, avec un système anti-feu, succombe. La Banque des Marchands est vite détruite et la Banque de Saint-Jean résiste un peu, mais leurs voûtes ne souffrent pas trop : les documents, billets et argents sont sauvés».[67]

Le feu atteint maintenant la rue Saint-Charles. Deux femmes vont être victimes du sinistre : Sarah Dryden, épouse d’Anthony Lynch, habitant un bâtiment en brique attenant à la tannerie et une modiste, Elisabeth Lay périssent dans leur demeure. Il est étonnant qu’il n’y ait pas eu plus de victimes dans ce drame si soudain et si rapide. En moins de 4 heures, la presque totalité de la vie commerciale de Saint-Jean est réduite en cendres et en ruines.

Vers 10 h 45 du matin, toute la rue Richelieu, du sud au nord, se voit la proie des flammes. Lorsque la brigade de Montréal arrive, vers 11 h., plus de 300 bâtisses brûlent. La ville entière est maintenant menacée d’y passer si l’incendie n’est pas bientôt maîtrisé :
«Les pompiers de Montréal trouvent de l’eau après un certain délai. Ils arrosent les bureaux du Franco-Canadien, ancêtre du Canada-Français où des citoyens courageux éteignent des foyers à quelques reprises.
Le vent tourne légèrement vers l’ouest.
Les pompiers de Saint-Albans et de Montréal contrôlent l’étendue du feu du côté ouest de la rue Champlain, mais ils se plaignent du manque d’aide des curieux. Malgré ce reproche, plusieurs citoyens coopèrent.
Le gouvernment fédéral met des casernes à la disposition d’environ 20 familles sinistrées et monsieur Guillot ouvre les portes de l’ancien asile situé à l’emplacement actuel du parc Marchand; d’autres se logent chez des amis».[68]
Vers 13 h, les flammes sont enfin sous contrôle. Plusieurs familles se retrouvent sur le pavé. Dans la soirée, une forte pluie aide à éteindre complètement le feu. Des patrouilles s’organisent afin d’éviter le pillage des ruines pendant la nuit. La rue Richelieu est une perte totale : «Plusieurs avaient assuré leurs biens aux deux tiers de leur valeur, d’autres au tiers. On établit les pertes à environ $ 12 600 dollars et les assurances à $ 447 000 dollars, c’est énorme pour l’époque».[69] Deux édifices échappent pourtant au désastre : la résidence de M. Bull, contremaître du moulin, et la maison de M. F. Monette, dans la partie nord de la ville. La nouvelle terrasse récemment construite par M. Ryder à quelque distance de là, vers le nord, est aussi conservée. Contrairement au «Grand Feu» de 1867, la température n'aide pas les citoyens. Ce qui n'est pas pour aider les sinistrés : tous les hôtels sont en ruine et un grand nombre de personnes est amené à se loger provisoirement dans les casernes. (Étrangement, lors de la crise du Verglas de 1998, c'est aux casernes, c'est-à-dire au Collège Militaire, que les citoyens privés d'électricité seront logés durant un mois).

La partie commerciale, plus que la partie industrielle de la ville, fut complètement rasée en deux heures. Les assurances compensèrent une fraction des pertes en payant près de $192 000; ce fut la ruine quand même pour plusieurs petits commerçants et le départ pour des villes voisines. Le journaliste de L'Opinion publique du 29 juin 1876 fait état d'établissements ayant des fonds de commerce de 50 à 75 000 dollars réduits en cendres et des familles sans abri et sans argent, «abandonnés à l'angoisse la plus poignante». Parmi les fouilles, on ne trouvera que les os calcinés de madame Lynch. Pour le même journaliste : «Saint-Jean est détruit». Les pertes sont chiffrées à au-delà de $ 1 500 000. Les chiffres sont sujets à variation. Selon les différentes compagnies d'assurance, les pertes se répartissent ainsi:

Royale Canadienne : 64 000 $
Citoyenne : 17 800 $
Provinciale : 28 000 $
Nationale : 22 000 $
Agricole : 6 400 $
Stadacona : 53 200 $
Royale d'Angleterre : 50 000 $
Liverpool London Group : 40 000 $
Phoenix : 20 000 $
Arizona : 20 000 $
Northern : 20 000 $
Scottish Imperial 12 000 $
AETna : 12 000 $
Western : 5 000 $
Commercial Union : 5 000 $
Bristish American : 5 000 % North British & Mercantile 5 000 $
Total environ : 385 400 $

Dès le lendemain pourtant, la vie reprend racine dans la zone sinistrée :
«Le matin du 19 juin, la brigade de Montréal retourne chez elle. Pendant les jours qui suivent, une foule de curieux s’amène à Saint-Jean. On remet à plus tard la construction d’une nouvelle église méthodiste. La Banque des Marchands s’installe provisoirement dans l’édifice du High School devant l’église St-James.
Plusieurs remises, hangars et tentes des rues Jacques-Cartier et Longueuil se transforment en magasins, les loyers sont fort chers.
Les débits de boissons réapparaissent les premiers. Des marchands de Montréal tentent de s’implanter. Plusieurs marchands de Saint-Jean sont insolvables n’ayant pas d’assurance.
La réunion des citoyens tenus le 19 juin met sur pied un comité d’aide aux sinistrés. Plusieurs proposent de reconstruire tout de suite. Le Conseil et la société Saint-Vincent-de-Paul fournissent du pain, de la viande et de la soupe que les Sœurs de la Charité distribuent.
On doit faire venir un homme de la St-John’s Pottery pour examiner le contenu du coffre de la Banque des Marchands tellement c’est chaud.
Plusieurs réunions du Conseil ont lieu à la Mairie pour décider de l’avenir de Saint-Jean, d’accepter l’aide extérieure et de compléter l’équipement de combat des incendies.
Les compagnies d’assurance blâment le Conseil pour l’établissement de la trappe à feu qu’est le moulin Bousquet, au sud de la ville. Les compagnies n’assureront pas Saint-Jean tant que des mesures énergiques ne seront pas prises.
Le 24 juin, le Conseil fait des arrangements pour l’achat d’une autre pompe à vapeur d’une valeur de $ 3. 700 dollars».[70]
Bien des bruits circulent sur le ou les responsables du Grand Feu. Est-il vraie, comme l'affirme le journaliste de L'Opinion publique, que l'origine de l'incendie serait l'œuvre d'un incendiaire? Cette suspicion repose sur une observation conjoncturelle : «L'heure était choisie avec une science infernale; car c'était précisément le moment, paraît-il, où l'ingénieur, ayant laissé tomber les feux qui produisaient la vapeur, force motrice des pompes de l'aqueduc vidait les chaudières pour les nettoyer. La conséquence fut que, pendant qu'on remettait l'eau dans la chaudière et que la vapeur s'élevait, le feu consumait les maisons, et fondant les tuyaux donnait mille issues par lesquelles la force de l'eau se perdit, lorsqu'on voulut la diriger vers les maisons en flammes». La véritable responsabilité repose sur la négligence de l’ingénieur du Central Vermont qui a laissé la prise d’air de sa locomotive ouverte au moment où il arrivait à Saint-Jean d’Iberville ce matin-là. Cependant, les compagnies de chemins de fer étaient intouchables :
«Il paraît clair, à la lumière des témoignages entendus à l’enquête du coroner sur les causes de l’incendie, que la compagnie de chemin de fer du Central Vermont Railway est responsable du désastre. Il paraît évident que la négligence de ses employés fut à l’origine du feu dans les piles de planches du moulin à scie de Bousquet. Des témoins sont formels, ils ont tout vu. Bien sûr on ne peut imputer l’ampleur du désastre à la compagnie, c’est plutôt le vent violent qui en est la cause.
Il ne faut pas oublier que c’était le temps où les compagnies de chemin de fer étaient toutes puissantes. C’est peut-être pour cette raison, malgré des dommages ruinant plusieurs particuliers de Saint-Jean, sans compter les pertes de vie, qu’aucune charge ne fut retenue contre la Central Vermont Railway. Devant la négligence du gros, le petit paie souvent».[71]
L'année suivante, la ville entreprit la construction de la caserne des pompiers. Il en existait bien une depuis 1848, lorsque Saint-Jean s’était dotée d'une première pompe à incendie et  avait formé la Richelieu Fire Engine Co., mais, comme on vient de le voir, elle se trouvait inutilisable lors du sinistre. C’est aussi à la suite de l'incendie de 1876 que la ville construit en 1877, rue Longueuil, une caserne permanente dont elle confie l'architecture de style Second Empire à F.H. Mailhot. La tour centrale sert au séchage des boyaux d'arrosage tandis que le sous-sol est vraisemblablement utilisé comme poste de police, puisqu'on y aménage une prison. La prévention est également dans l’esprit des Conseillers. En 1888, une carte d’un ingénieur civil tracée pour une compagnie d’assurance nous indique qu’il y a alors dans la ville 58 bornes fontaines et 8 boîtes servant à donner l’alarme en cas de feu.[72] Quoi qu’il en soit, la reconstruction de Saint-Jean devait tout de même stimuler une relance économique et lancer surtout les activités bancaires et financières dans la région.



[1] Cité in Saint-Jean : 125e, in Le Canada Français 21 novembre 1973, p. 72. Le graphique vient de la même source.
[2] Cité in ibid. p. 72.
[3] R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. 1 : G.-É. Cartier, Montréal, Valiquette, s.d., p. 160.
[4] Y. Landry. La fonction commerciale de Saint-Jean au XIXe siècle, in Le Canada Français, 1974, p. 28.
[5] J.-R. Robert. Le commerce maritime du Saint-Jean d’autrefois, Les cahiers de la Société d’histoire du Haut-Richelieu, Vol. 1, # 1, 1983, pp. 10-11.
[6] J..-R. Robert. ibid. p. 13.
[7] J. -R. Robert. ibid. p  14.
[8] L. Fortin. op. cit. p. 59.
[9] L. Fortin. ibid. p. 62.
[10] M. Lanciault. op. cit. p. 33.
[11] M. Lanciault. ibid. p. 35.
[12] M. Lanciault. ibid. p. 35.
[13] É. Collard. Dictionnaire biographique du Canada, article MacDonald. Edward C.
[14] E. Collar. ibid.
[15] Grégoire, Landry, Perras, Pomerleau, cités in Saint-Jean : 125e. p. 82.
[16] ·  J.-D. Brosseau. op. cit. p.249.
[17] M. Lanciault. op. cit. . 185.
[18] M. Lanciault. op. cit. pp. 185-186.
[19] J. Gaudette. L'émergence de la modernité urbaine au Québec, saint-jean-sur-richelieu - 1880-1930, Québec, septentrion, 2011, pp. 90-91.
[20] Cité in J. Gaudette. ibid. p. 95.
[21] J.-D. Brosseau. op. cit. p. 247.
[22] L. Robichaud. La banque de Saint-Jean, # 1, in le Canada Français.
[23] Au coin sud-est des rues Richelieu et Saint-Jacques.
[24] L. Messier. Le moulin Langelier, # 1, in Le Canada Français.
[25] Cf. M. Gauthier. Louis Bousquet (1822-1908), in Le Canada Français, 2 et 9 avril 1980.
[26] R. Fortin. Les potiers de Saint-Jean et d’Iberville au XIXe siècle, in Le Canada Français, 25 mai 1977, p. 18.
[27] E. Collar. op. cit.
[28] P.-P. Démaray contracta une maladie au cours de l'été 1854 et mourut le 17 septembre. Son vieil adversaire, le curé Charles LaRocque, récita l'oraison funèbre. Il avait demandé d'être enterré avec les chaînes qu’ils avaient portées lors de son arrestation en novembre 1837.
[29] J. Gaudette. op. cit. pp. 166-167.
[30] J. Gaudette. ibid. pp. 55-56.
[31] L. Fortin et G. Gemme. op. cit. p. 5.
[32] J.-Y Théberge. Le patrimoine entre le grenier et la cave, in Le Canada Français 23 juin 1976, p. 78.
[33] J. Castonguay. op. cit. p. 149.
[34] J. Castonguay. ibid.  p. 150.
[35] R. Rumilly. op. cit. p. 23.
[36] R. Rumilly. ibid. p. 47.
[37] L’adversaire de Bourassa, en 1867, n’est nul autre que Charles J. Laberge maire de Saint-Jean et tout aussi vivement opposé à la Confédération.
[38] L. Fortin. François Bourassa a été député de Saint-Jean, pendant… 42 ans! in Le Canada Français, 22 août 1973, p. 90.
[39] L. Fortin et G. Gemme. La mémoire des événements et des hommes, in Le Canada Français, 30 novembre 1977, cahier spécial, p. 19.
[40] R. Rumilly. Histoire de la province de Québec, t. 2: Le «Coup d’État», Montréal, Valiquette, s.d., p. 24.
[41] G. Lanctot. op. cit. p. 14.
[42] H. D. Thoreau. Un Yankee au Canada, Montréal, Les Éditions de l'Homme, 1962, pp. 34 à 36.
[43] L. Fortin. Louis Molleur (1828-1904), in Le Canada Français, 26 janvier 1977, p. 60.
[44] J. Gaudette. op. cit. p. 155.
[45] L. Messier. L’asile d’aliénés de Saint-Jean, # 1, Le Canada Français.
[46] Informations tirées de R. Samuel. Dictionnaire biographique du Canada, article Howard, Henry.
[47] L. Messier. Saint-Jean en 1867, in Le Canada Français.
[48] Cité in Le Canada Français.
[49] R. Fournier. Le "grand feu" de 1876, in Le Canada Français, 27 mars 1974, p. 29.
[50] J.-D. Brosseau. op. cit. p. 206.
[51] Cité in J.-D. Brosseau. ibid. pp. 212-213.
[52] Cité in J.-D. Brosseau. op. cit. pp. 212-213.
[53] Cité in J.-D. Brosseau.ibid. pp. 213-214.
[54] J.-D. Brosseau. ibid. p. 215.
[55] Cité in J.-D. Brosseau. ibid. p. 216.
[56] M. Lanciault. op. cit. p. 214.
[57] Peu d’années par après, on y comptera plus de 154 pensionnaires et une centaine d’externes. R. Fournier. L’arrivée des Dames de la Congrégation, in Le Canada Français, 22 janvier 1975.
[58] J.-D. Brosseau. op. cit. pp. 257-258.
[59] s.a. Saint-Jean : 125e. op. cit. p. 82.
[60] J.-D. Brosseau. op. cit. p. 237.
[61] M. Lanciault. op. cit. p. 165.
[62] J. Gaudette. op. cit. p. 103.
[63] D. Simard. Une paroisse et ses institutions, # 2, Le Canada Français, 19 juillet 1978.
[64] P. B. Cadieux. Le grand feu de 1871, # 1, in Le Canada Français et À Saint-Jean il y a 100 ans, # 1, publié également dans Le Canada Français.
[65] P. B. Cadieux. ibid.
[66] P. B. Cadieux. ibid. # 2.
[67] P. B. Cadieux. ibid.
[68] P. B. Cadieux. ibid. # 3.
[69] P. B. Cadieux. ibid. # 3.
[70] P. B. Cadieux. ibid. # 3.
[71] P. B. Cadieux. À Saint-Jean il y a 100 ans, # 5. op. cit.
[72] M. Lanciault. op. cit. pp. 199-200.

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